Dominique Barthier

Europe

La pertinence des Verts : une proposition pour une politique des idées

Pendant longtemps, un trio de visions — le libéralisme, le conservatisme et le socialisme — a façonné la perception politique du public — et aussi celle des intellectuels et des académies. Mais aujourd’hui, une idée supplémentaire s’est ajoutée. C’est du moins la conclusion à laquelle on parviendra, si l’on suit attentivement les débats mondiaux. Le grand atout idéologique des Grünen réside dans le fait qu’ils incarnent la nouvelle, la quatrième idée politique de la modernité, à savoir l’écologique.

Comment faut-il comprendre précisément cet apport supplémentaire ? Et quelles conclusions les Grünen devraient-ils tirer pour le cadre idéologique de leur politique ? Quelle description élargie d’eux-mêmes peuvent-ils y rattacher ?

Et d’emblée: que se passe-t-il dans “l’esprit objectif” d’une société lorsque une nouvelle idée politique prend d’assaut le ciel des idées ? Car les paradigmes de la modernité ne se tiennent pas éternellement là-haut. Ils ne sont ni des idées platoniciennes, ni des idoles éternelles de l’être, mais se déplacent grâce à des processus historiques et politiques très terrestres.

Le paradigme écologique

Le premier-né parmi les idées politiques de la modernité, le libéralisme, fut l’avant-garde politique de l’esprit des Lumières et d’une bourgeoise montante. Par contraste, le conservatisme est une “deuxième souffle” — malgré son apparence soignée et parfois éternelliste. Il fut une réaction au libéralisme et aux Lumières, et au passage vers une société bourgeoise. Et il exprimait déjà une nostalgie pour l’ancien. Mais aussi déjà le premier germe d’une dialectique des Lumières, une réflexion obstinée sur les coûts du changement. Le socialisme était le troisième pilier de l’alliance souvent antagoniste. Il naquit de la détresse des individus libérés des vieux rapports de production féodaux, qui se rassemblèrent dans les grandes villes industrielles du XIXe siècle. En écartant les autoritarismes régressifs de la première moitié du XXe siècle, il fallut plus d’un siècle — jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle — pour qu’une autre idée fondamentale fasse son entrée, à savoir l’écologique. Elle apparut elle aussi comme une projection problématique particulière.

Tandis que les réponses à la question sociale s’appuyaient sur une critique des rapports de production modernes et portaient surtout sur des relations d’exploitation entre l’homme et l’homme, la nouvelle problématique écologique visait la base technologique même par laquelle s’incarne le rapport entre l’homme et la nature. Il s’agissait d’un pillage de la nature et de la pollution de l’environnement. La technologie et les processus matériels de production et de consommation ne furent plus perçus comme neutres et incontournables, mais comme des objets susceptibles d’être critiqués, dont les formes pouvaient être très diverses. La critique écologique appelait des alternatives “vertes”, mieux pensées dans le sens écologique. Elle fut soutenue et relancée par des expériences concrètes telles que les catastrophes nucléaires de Tchernobyl et de Fukushima, et par la démonstration que des actions efficaces étaient possibles. De nombreux fleuves retrouvèrent leur pureté. La limitation du rétrécissement de la couche d’ozone fut arrêtée par l’interdiction mondiale des CFC.

Même si le paradigme écologique ne s’est pas formulé principalement à partir des contraintes matérielles du XIXe siècle, il n’en demeure pas moins porteur d’un sens non pas léger « idéaliste ». En plaçant la relation matérielle entre l’homme et la nature au cœur, il se révèle même « plus matérialiste » que le paradigme social. Et la fuite climatique à grande échelle illustre aussi à quel point il concerne désormais les intérêts matériels des plus pauvres. L’écologie n’est pas une idée « réservée aux riches » qui n’a plus de soucis matériels.

Par ailleurs, le paradigme écologique n’est pas un paradigme de classe. Il ne transmet pas, comme le faisaient le libéralisme naissant, le point de vue d’une bourgeoisie montante. Il n’est pas non plus un produit réactionnaire d’une classe féodale face à la révolution bourgeoise. Et ce n’est pas non plus une idéologie d’une classe ouvrière en lutte contre une bourgeoisie. Vivre durablement et faire durer l’économie signifie une offre pour tous. Il véhicule des éléments d’un bon vivre largement généralisables: un air pur, une nourriture saine, un développement durable — destinés à tous.

Dans ce sens, l’idée écologique est globale. Elle dépasse l’idéologie universaliste du libéralisme économique axée sur le libre-échange mondial. Cette idée avait été contrée par le mouvement ouvrier, qui prônait la solidarité internationale des travailleurs — du moins là où elle n’était pas emportée par le narcotique du nationalisme. La problématique écologique, pour sa part, indique quelque chose qui ne connaît pas de frontière nationale — ni sous forme de retombées radioactives, ni sous forme d’émissions de gaz à effet de serre. Le réchauffement planétaire est aujourd’hui, à côté de la mondialisation économique, le processus global par excellence. Et il est éclairant de constater que le populisme national n’ose pas affronter cette réalité: admettre une contribution humaine impliquerait directement la nécessité d’une solidarité mondiale qui a dépassé les frontières étroites des États nationaux.

Technologie et processus matériels de production et de consommation ne furent plus perçus comme neutres et incontournables, mais apparurent comme des objets susceptibles d’être critiqués, dont les formes peuvent être très diverses.

Le réchauffement de la planète est une conséquence non voulue des interactions humaines avec la nature. Il ne revient pas sous forme d’un mécanisme « quasi-naturel » qui se retournerait contre les créateurs humains comme un processus capitaliste en crise; il revient comme la nature elle-même — comme une loi naturelle qui s’impose lorsque trop de gaz à effet de serre pénètre dans l’atmosphère. Le prétendu écologisme « léger » s’avère ici aussi, pour ainsi dire, un peu plus matérialiste que ses adversaires. Jean-Paul Sartre décrivait de tels mécanismes plus tôt comme des « contrafinalités », des conséquences des interventions humaines dans la Nature qui réagissent contre les humains sans qu’il y ait pour autant d’ennemis personnels derrière cela. Car la nature et ses lois ne sont pas des adversaires personnifiés. Le combat contre les contrafinalités n’est pas simplement un affrontement où des groupes sociaux s’allient selon le schéma « nous contre eux », mais un combat « nous contre cela » — contre l’instance impersonnelle d’un processus naturel, quel qu’il soit déclenché par l’homme.

Le nouveau paradigme a, en l’espace d’une génération et demie, gagné les esprits et les cœurs de millions de personnes. Il constitue une des orientations de sens les plus importantes de notre époque et s’exprime dans une politique parsemée et différenciée. Son ampleur et son importance se lisent directement dans les domaines qui suivent: environnement, protection de la nature, sécurité nucléaire, alimentation, protection des consommateurs, agriculture, recherche et science, santé, construction et habitat, transport, économie, énergie, coopération économique et développement. À eux seuls, ces domaines concernent neuf des quatorze ministères fédéraux allemands actuels. Même si les Grünen ne s’occupaient que de la thématique écologique, ils ne seraient plus la formation « à un seul sujet » telle qu’on les étiquetait longtemps. Leur thème principal leur offre déjà un portefeuille politique qui, en largeur et en urgence, peut rivaliser avec les offres de la concurrence — et les surpasse même là où c’est possible.

Et déjà, la réflexion éthique et écologique s’est également infiltrée dans des techniques, des standards et des procédures alternatifs et a conduit au succès mondial des énergies renouvelables. La mutation énergétique ne concerne rien de moins que la transformation d’un secteur fondamental de l’économie. La transformation écologique globale est à l’ordre du jour. Cela montre aussi que l’idée écologique est devenue une idée maîtresse de notre modernité. Elle constitue le cœur vert, innovant et particulièrement attrayant de l’« identité de marque » moderne.

Ouverture des horizons

Le thème central vert est aussi un socle pour étendre le champ thématique et contenu. Les Grünen ont depuis longtemps affirmé leur ambition d’être un “bureau politique à service complet” et de couvrir toute la panoplie des sujets politiques. Ils le démontrent déjà, notamment comme force gouvernementale dirigeante dans le Bade-Wurtemberg, la région techniquement la plus innovante d’Europe. Avec sagesse, les Grünen ne se sont pas laissés attirer par l’idée facile d’un « parti du peuple » homogène. Ce concept repose sur des milieux porteurs relativement homogènes et cantonne dans une faible mesure leurs forces dans la vie politique. En parallèle, cela a entraîné une certaine ambiguïté chez l’Union et le SPD, avec une forte affinité pour le lobbying, des compromis vides et réformulés, et des compromis languissants et peu audacieux.

Mais si ce n’est pas un parti du peuple, alors quelle autre voie pourrait favoriser une plus grande pertinence verte ? Une piste clé vient de Reinhard Bütikofer. Il conseille aux Grünen de se concevoir selon un triptyque: parti d’orientation (Orientierungspartei), parti de mouvements (Bewegungspartei) et parti de dialogue (Dialogpartei). Autrement dit, il faut rester fidèle à leurs origines issues des mouvements sociaux et, toutefois, ne pas se laisser absorber par les processus institutionnels, qui restent néanmoins indispensables à une formation politique responsable. Il s’agit également d’« assumer la question de l’orientation globale, de proposer avec assurance un nouveau mainstream durable ». Et cela exige un style politique plus inclusif. « La capacité d’hégémonie » ne doit pas être confondue avec le “savoir mieux que les autres”. Il faut plutôt chercher à « créer consciemment les conditions pour que ses propres points de vue soient accessibles et compréhensibles pour d’autres ». Cette phrase de Bütikofers mérite d’être particulièrement soulignée. Car le but de la communication politique dans la démocratie n’est pas la simple esthétique personnelle, mais de présenter des contenus de sorte qu’ils soient compréhensibles et convaincants, et qu’ils s’enracinent dans ce qui préoccupe les interlocuteurs.

La quête de l’hégémonie passe aussi par la capacité de “résistance dans l’autre camp”. Les Grünen ont besoin d’un pont spirituel et culturel vers des milieux sociétaux très différents, et d’un usage plus autonome et conscient des contenus et des sémantiques issus d’autres traditions politiques modernes. Le président fédéral Robert Habeck a, dans son livre Ce que nous pourrions être, illustré de quelle façon la création et la reformulation des langages servent aussi à fabriquer des réalités et des instruments pour les traiter. Si les Grünen disent A et prennent au sérieux leur autonomie et leur désir d’une plus grande pertinence, alors ils doivent aussi dire B et s’employer à la réinvention ou à la réforme contemporaine de langues et de concepts hérités, qui aujourd’hui peuvent jouer un rôle constructif — même s’ils ont été formulés par d’autres traditions libérales, sociales et conservatrices libérales.

Un bon point de départ pour reprendre ces fils est l’histoire politique plus récente, et surtout le regard sur les « incarnations » des autres paradigmes politiques — c’est-à-dire les forces libérales, sociales et conservatrices dans la politique.

Le deuxième cœur de marque

Le porte-drapeau du libéralismes dans le paysage partisan allemand est le FDP. Cependant, le libéralisme est plus ancien que la FDP et que la République fédérale. Et il se révèle aussi en lui-même très différencié, si bien qu’on peut se demander: « Qui êtes-vous ? Et s’il y en a, combien êtes-vous ? »

Aux débuts de la République fédérale, la FDP était aussi un refuge pour des nationalistes qui cherchaient à influencer la jeune démocratie via ce parti relativement petit. Ils furent repoussés dans les années 1960. La FDP devint un lieu de débats vivants et d’un engagement assumé envers la tradition libérale sociale et citoyenne qui avait été la branche de gauche du libéralisme. Puis vint la victoire du libéralisme axé sur le marché dans la fin des années 1970 et le début des années 1980, qui affaiblit durablement le parti.

Un vainqueur partisan de ce tournant économique fut le mouvement des Grünen, qui s’est imposé comme la nouvelle force dominante de la scène libérale. Non seulement les Jungdemokraten, l’époque jeunesse de la FDP, se tournaient désormais vers les Grünen, mais un esprit plus large — libéral et radical-démocrate — s’empara du paysage, porté par des militants qui n’auraient pas nécessairement accepté l’étiquette « libéral ». Mais en fin de compte, les Grünen ont fait des droits civiques et humains leur socle et, pour la première fois, sont apparus comme les héritiers légitimes du libéralisme de la gauche et ses renouvellements. On peut même parler d’un second cœur identitaire, qui relie les Grünen à la fois à l’éclairage des Lumières et aux mouvements historiques pour la liberté et la démocratie moderne.

Les Grünen n’ont plus à craindre une « répartition familiale » des grandes idées politiques de la modernité.

Le libéralisme vert ne vise pas à privilégier les seuls acteurs du marché. Il s’unit plutôt à une logique citoyenne qui cherche à universaliser les droits et les principes. On voit ici apparaître ce que l’on peut décrire comme une forme de “Kantianisme vert” — l’idée de gouverner selon des maximes qui pourraient servir de base à une législation universelle. Cette exigence avait été manifeste déjà dans le paradigme écologique, avec la préoccupation d’un environnement commun à tous les hommes et aux générations futures. De même, les solutions sociopolitiques devraient être généralisables — acceptables pour tous ou pour le plus grand nombre possible. Elles devraient être inclusives et profiter aussi au plus démunis. Libéralisme vert et individualisme signifient autonomie personnelle dans une perspective universaliste et pro-sociale.

Cette exigence libérale particulière s’est aussi manifestée dans le débat sur les réfugiés. Pendant que d’autres flirtèrent avec le populisme, les Grünen restèrent fidèles à leurs convictions fondamentales. Ils ont alors commencé à porter les fruits de leur constance: devenir les porte-parole d’un « backlash contre le backlash », soit les représentants d’une majorité démocratique plus large qui s’oppose à l’ethos haineux et à l’esprit régressif du populisme. Ils devinrent le porte-voix le plus écouté d’un courant “libéral” qui allait bien au-delà du libéralisme traditionnel.

Pourtant, dans le libéralisme vert, il s’agit aussi d’un bon cadre pour une économie et des règles qui orientent les marchés vers le développement et l’usage de technologies et de produits écologiques. Les Grünen doivent être une force d’innovation réfléchie et holistique, y compris dans les domaines de la numérisation, de l’intelligence artificielle ou de la conduite autonome. Le concept d’écologisme libéral peut aussi être compris comme une forme d’ordolibéralisme, sans limiter l’optique à une version étroite. Le libéralisme vert s’oppose à un radicalisme du marché qui chercherait à réduire les règles afin d’économiser les coûts sociétaux et environnementaux de la production.

L’idée verte du social

Non seulement la FDP, mais aussi le Parti social-démocrate allemand a manqué des opportunités stratégiques. Dès l’époque où Helmut Schmidt fut chancelier, les New Social Movements des années 1970 et les préoccupations du mouvement écologique furent contrecarrés, et l’écologie industrielle fut freinée. Le déficit écologique du SPD peut surprendre, car la transformation écologique de la société industrielle correspondait davantage au spectre thématique de ce parti traditionnel. Toutefois, l’intégration corporatiste dans l’industrialisme de la République ralentit l’orientation écologique et continue d’entraver son redressement aujourd’hui, comme l’ont montré les débats récents autour de la sortie du charbon.

Par ailleurs, le SPD s’est aligné sur le “New Labour” de Blair lors du mandat Schroeder. Cela a mené aux réformes Hartz et à une querelle durable et non résolue au sein du SPD et du spectre de la gauche allemande. L’effort de modernisation, qui devait aussi répondre aux bouleversements socio-économiques, impliquait aussi un changement profond dans l’image de l’homme — passant d’un homo solidaricus, caractéristique de la tradition social-démocrate, à un homo oeconomicus de la tradition libérale économique. En outre, le parti a perdu encore de sa teneur en participant à trois grandes coalitions à partir de 2005. Aujourd’hui, il est frappé par une mélancolie profonde et ne peut offrir une réponse claire à la question: quelle doit être la mission de la social-démocratie au XXIe siècle ?

Pourtant, les questions sociales ne sont pas étrangères aux Grünen. Contrairement au SPD, ils n’ont jamais été un parti « fordiste ». Ils manquaient de l’éventail des adhérents, du lien symbiotique avec les syndicats et d’une organisation hiérarchique. Ils vivent et pensent plutôt en architectures “plates” et délibèrent selon un principe de subsidiarité: la politique sociale et l’action publique ne doivent pas décider paternalistiquement et autoritairement sur les individus, mais encourager et soutenir leur autonomie et leur responsabilité. Avec cette approche, les Grünen perpétuent un héritage social-libéral particulier, qui correspond à une société actuelle de plus en plus individualisée et qui diffère aussi de l’individualisme d’entreprise propre au FDP, qui préfère laisser l’action politique à la main invisible du marché.

La politique sociale et sociétale des Grünen repose sur des exigences kantiennes et citoyennes d’autodétermination et de généralisabilité, et sur une empathie particulière du mouvement vert envers les diverses expériences sociales contemporaines: de la pauvreté des enfants et des personnes âgées, à la pénurie de soins, en passant par le manque d’inclusion. Et aussi dans la conscience que les plus pauvres souffrent le plus des conséquences des problèmes écologiques.

Les Grünen disposent d’une notion complexe de justice qui lie différentes dimensions de la justice. Ils savent que l’injustice entre les sexes n’est pas un simple “contre-équilibre” du social. Ils défendent l’égalité des chances et un accès équitable à l’éducation, ainsi qu’une politique de reconnaissance qui aide les individus à développer des identités diverses et à vivre sans discrimination. Et ils savent aussi que le droit à une distribution équitable ne peut être écarté — ni subordonné à une logique ethnisante. Les questions sociales ne peuvent pas être articulées comme un conflit de “son peuple contre les immigrants, réfugiés et travailleurs étrangers”. C’est là un point de friction important avec une partie de la gauche allemande. L’idée sociale des Grünen est tournée vers les Lumières, résolument anti-populiste et anti-nationaliste.

Perspectives conservatrices de valeur

Les démocrates-chrétiens représentent le « camp conservateur » en Allemagne. Ils voient le conservatisme comme l’un de leurs trois fondements, aux côtés du social et du libéral. Aujourd’hui, ils souffrent d’une guerre à double front compliquée, orchestrée par leur sœur bavaroise, la CSU. Dans un jeu d’affrontement sur “les réfugiés”, celle-ci a cherché à affûter son profil conservateur — et a surtout renforcé l’AfD populiste. Une autre ligne de front interne visait “Merkel”, sa chancelière et sa politique d’accueil des réfugiés. En filigrane, on peut aussi percevoir la modernisation que Angela Merkel a en partie imposée à l’Union.

Qu’est-ce que cela signifie pour les Grünen? Est-ce que cela doit nécessairement signifier quelque chose ? Les tentatives, dans les années qui ont suivi, d’obliger les Grünen à adopter une écologie politique conservatrice et ethnique — une forme de « bio-völkisch écologie » — sont heureusement restées des épisodes. Les Grünen ont pris la voie opposée — vers un écologisme libéral avec une dimension sociale. Alors pourquoi s’interroger encore sur le conservatisme ?

La protection de l’environnement, du climat ou de la biodiversité peut se fonder sur des ressources très différentes — des connaissances scientifiques, des considérations morales et esthétiques de la nature, ou encore sur des positions et convictions théologiques.

Winfried Kretschmann apporte une réponse dans son livre Ce à quoi nous pouvons nous fier, où il formule une “nouvelle idée du conservatisme”. Il apparaît alors clairement que les axes fondamentaux des Grünen, l’écologie et le libéralisme, teinté de citoyenneté et de social, présentent des points de convergence significatifs avec une forme de conservatisme cosmopolite et non réactionnaire. En effet, l’idée écologique s’enracine dans une dialectique des Lumières qui a trouvé sa première maison dans la pensée conservatrice — celle d’une attention aux conséquences d’un changement révolutionnaire qui peut apporter du positif mais aussi des effets destructeurs. La réflexion sur les effets techniques, centrale dans le paradigme écologique, est déjà présente dans le paradigme conservateur.

La notion de “préservation de la Création” où une pensée conservatrice chrétienne transfère le paradigme écologique dans une sémantique propre montre d’importantes convergences. La protection de l’environnement, du climat ou de la biodiversité peut trouver son impulse dans des ressources idéelles très diverses — sciences naturelles, considérations morales et esthétiques, ou convictions théologiques. Mettre ces recouvrements à profit est une tâche centrale de la politique des idées des Grünen. Un concept sur lequel peut s’appuyer ce travail est celui du « consensus qui se chevauche » proposé par John Rawls.

Une seconde signification très actuelle du “Conservare” réside dans la préservation de la société ouverte. L’histoire montre que la stabilité de la démocratie dépend largement du soutien et de la défense d’un spectre conservateur de la citoyenneté — et non d’un glissement vers le camp des populistes et des nationalistes ethniques.

La répartition familiale verte

Au plan pratique et politique, les Grünen allemands ont déjà compris qu’ils sont bien plus que les fils et filles d’une social-démocratie au sens strict. Ils affirment leur autonomie et incarnent, avec l’écologie, un thème humain qui façonne le mode de vie moderne et qui détermine les exigences éthiques, esthétiques et socioculturelles de millions de personnes. Portés par un esprit d’ouverture au monde et par l’empathie sociale, ils disposent d’une assise suffisamment solide pour tracer les grandes lignes d’une politique constructive pour le XXIe siècle — tout comme d’autres partis qui portent eux aussi des courants idéologiques originels les ont faits à leur apogée. Les Grünen ne doivent plus redouter une « répartition » des grandes idées politiques de la modernité.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.