Qu’est-ce qui pousse les électeurs à voter pour l’extrême droite ? De nombreuses réponses ont été avancées à cette question à la suite des dernières élections européennes, mais un facteur unificateur possible du vote extrémiste pourrait être un manque de prise en charge. Rendre les citoyens davantage pris en charge devrait figurer parmi les priorités absolues de l’UE, et cela exigera un effort massif – mais faisable – en faveur du bien-être écologique et humain.
Avec la réélection d’Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission européenne, un nouveau pacte entre les centrismes s’est matérialisé, privilégiant la continuité et la stabilité. L’alliance qui la soutenait regroupe les mêmes acteurs qui appuyaient le programme 2019-2024, désormais rejoints par le Groupe des Verts/Europe Écologie – Alliance libre européenne (G/EFA). Malgré des craintes largement répandues, les élections européennes très attendues ne se sont pas terminées dans le chaos, et elles n’ont pas mis l’extrême droite aux commandes du Parlement.
Beaucoup de bruit pour rien ?
À première vue, cela pourrait sembler une preuve d’une majorité démocratique européenne résiliente et à l’épreuve des balles. Cette lecture est renforcée par l’issue rassurante d’un simple — et modeste — trio de places lors des élections législatives françaises, reflétant une relative stabilité. Toutefois, il serait imprudent de poursuivre les choses comme elles ont été sans prendre en compte à quel point les semaines récentes ont été serrées et cruciales.
La montée des partis d’extrême droite à travers l’Europe a été largement débattue au cours de la dernière décennie. Ces débats se concentrent habituellement sur une variété de facteurs tels que l’inflation, la crise du logement, les conflits culturels, les changements sociaux, l’immigration croissante et la forte présence des médias sociaux, où les messages percutants des partis d’extrême droite bénéficient d’algorithmes axés sur le sensationnel. Sous la surface de ce tableau complexe, se trouve toutefois une explication commune : les personnes se sentant socialement marginalisées — autrement dit, ne pas être prises en charge — sont plus susceptibles de soutenir l’extrême droite, comme le démontre une étude menée en 2019 dans 25 pays européens.
Et cela se voit en pratique : par exemple en Allemagne, plus d’un tiers des électeurs de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) évaluent leur situation économique comme « mauvaise » ou « très mauvaise », et plus de 50 % estiment que leurs valeurs sont ignorées dans l’espace public. De même, le RN français, perçu comme « le parti qui se préoccupe le plus des problèmes des personnes comme [leurs électeurs] », figure parmi les prédicteurs les plus forts pour les électeurs RN à plusieurs scrutins. Cela est confirmé par le fait que la moitié des citoyens français qui exprimaient une insatisfaction quant à leur vie avaient l’intention de voter RN lors de la récente élection législative.
S’attaquer aux sentiments des électeurs d’être laissés pour compte, ignorés et insatisfaits – en bref, non pris en charge – devrait donc être une priorité majeure pour les progressistes et les acteurs démocratiques.
S’attaquer aux doubles crises du soin
S’attaquer aux sentiments des électeurs d’être laissés pour compte, ignorés et insatisfaits – en bref, non pris en charge – devrait donc être une priorité majeure pour les progressistes et les acteurs démocratiques.
La bonne nouvelle, c’est qu’il existe une réponse politique simple à cette question : surmonter ces sentiments de non-prise en charge nécessite – tout simplement – de placer le soin au cœur de l’action politique.
Le revers de la médaille ? Notre cadre actuel du « care » est confronté à une double crise. D’une part, cette situation englobe la crise écologique – non seulement l’urgence climatique mais aussi les pertes de biodiversité et la pollution. En clair, il y a un manque de soin pour la planète et pour notre environnement. D’autre part, nous faisons face à un système de soins humains fragile, résultant d’une charge de travail élevée, de faibles rémunérations, d’un faible statut social et de la prévalence du travail de care non rémunéré.
Et pire, les deux crises sont appelées à se dégrader dans les décennies à venir, non seulement en raison de nos sociétés qui vieillissent et d’un action insuffisante pour lutter contre l’urgence écologique, mais aussi par une dynamique mutuellement renforçante. La crise planétaire exacerbera en effet le fardeau des soins et affectera négativement le bien-être global des citoyen·ne·s. L’un des exemples déjà tangibles est l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des vagues de chaleur dues au changement climatique. Les populations les plus exposées, comme les personnes de plus de 60 ans, sont aussi les plus vulnérables face à ces phénomènes météorologiques extrêmes, ce qui accroît encore le besoin de soins. De plus, les impacts sur la santé mentale liés à ces événements et au changement climatique en général devraient mettre une pression accrue sur le système de soins déjà épuisé.
La crise des soins humains et son manque d’infrastructures climato‑ et futur-prêtes entraînent des conséquences écologiques non négligeables, et un nouvel oubli de ce volet rendra presque impossible de « verdir » durablement les politiques. Outre les effets des goulets d’étranglement liés à l’investissement et les difficultés à réduire les émissions et la pollution du secteur des soins, ce volet des doubles crises peut aussi nuire de manière indirecte à la lutte contre la dégradation écologique. Le manque de soin laisse les gens se sentir laissés pour compte, ignorés et marginalisés. Cela se répercute ensuite sur la cohésion sociale, fortement liée au « retour vert » qui limite l’espace pour des actions climatiques et des politiques environnementales supplémentaires. Aborder la crise écologique sans tenir compte de la crise sociale n’offre donc que des gains à court terme – si jamais il y en a.
Le coupable commun
En plus de se renforcer mutuellement, les deux crises partagent aussi une cause profonde commune : elles dérivent d’un système fondé sur la rentabilité et la compétitivité; un cadre qui ne parle que de « croissance, croissance, croissance »; un monde où le succès se mesure uniquement au PIB, aux faits bruts et aux chiffres serrés, ce qui favorise une perspective d’horizon très court.
Ni l’écosystème terrestre ni le travail de soin non rémunéré ne trouvent leur place dans une vision économique aussi étroite. Cette perspective contribue à donner l’impression que l’écologie et le soin humain ne sont pas seulement indéfiniment disponibles, mais aussi non essentiels au fonctionnement d’une société axée sur le profit, et pire, qu’ils constituent des coûts économiques à réduire au nom de la productivité. Cette vision a souvent conduit à l’érosion des leviers clefs pour une société qui prend soin, tels que les services publics et l’élaboration de politiques respectueuses de l’environnement.
Placer l’économie du soin, et le soin de manière plus générale, au cœur des politiques publiques est la principale opportunité politique pour l’Europe dans les prochaines années.
Un antidote contre l’extrême droite
Pour revenir à la bonne nouvelle : la prise de conscience se renforce progressivement au sein d’une coalition — parfois inattendue — de voix qui remettent en question ce monolithique raisonnement économique. Même le Forum économique mondial a reconnu que « l’économie mondiale du soin [est] l’un de nos actifs les plus précieux » et qu’elle ne reçoit pas « l’attention qu’elle mérite ».
Placer l’économie du soin — et le soin, plus largement — au cœur des politiques publiques constitue la principale opportunité politique pour l’Europe dans les prochaines années. Déployer ce potentiel demande de surmonter les doubles crises et, par conséquent, de réduire les fractures entre les différents types de soin. Cela reviendrait essentiellement à faire de la mission verte une mission sociale, et inversement.
Résoudre un Rubik’s Cube
Notre cadre de politique européenne – tel que l’a justement décrit Maria Nikolopoulou du Comité économique et social européen – ressemble aujourd’hui à un Rubik’s Cube où « tout est interconnecté et lié, mais nous n’avons pas de stratégie globale ». Si des programmes phares de l’UE comme le Pacte vert pour l’Europe et la Stratégie européenne des soins visent à atténuer les crises du soin correspondantes, ils échouent à traiter leur intersectionnalité.
Le nouveau mandat de l’UE doit surmonter ces enjeux, et ce n’est pas aussi insurmontable que cela peut paraître : de nombreux leviers et points d’entrée peuvent être instrumentalisés pour faire émerger une société qui prend soin.
Les Orientations politiques de Von der Leyen peuvent accorder une attention excessive à la compétitivité, à la défense et à la sécurité, mais elles nous donnent aussi des leviers d’action. Cela est particulièrement vrai lorsque les priorités décrites reflètent les exigences des Verts/EFA, qui ont obtenu des compromis de la part de la Présidente de la Commission pour leur soutien. L’engagement renouvelé envers les objectifs climatiques et l’accent mis sur l’adaptation, la reconnaissance qu’il faut « concilier soin et carrière », et la création de Commissaires pour le Logement et l’Équité intergénérationnelle suggèrent une opportunité pour que le soin occupe une place plus centrale dans le nouveau mandat.
L’annonce du tout premier Plan de logement abordable pour l’Europe, sous le nouveau Commissaire au Logement, montre par exemple un potentiel concret. Garantir des droits à un logement abordable et à des standards de vie décents s’inscrit clairement dans l’objectif de placer le soin au cœur de la politique européenne. Toutefois, en raison de l’interdépendance susmentionnée des missions sociale et écologique, la conception réelle de cette initiative doit reposer sur une réflexion systémique. Si le plan ne prend pas en compte la dimension écologique – par exemple en traitant l’accessibilité financière, la durabilité et l’efficacité énergétique – il pourrait être incapable de s’attaquer réellement aux doubles crises du soin. De plus, un plan incomplet pourrait même, involontairement, aggraver une crise tout en tentant de résoudre l’autre.
Il en va de même pour le nouveau fleuron politique vert – à savoir le Clean Industrial Deal – qui jette les bases d’un plan de réduction des émissions de 90 pour cent d’ici 2040. Si une industrie propre est essentielle pour poursuivre la mission verte et pour rester aligné avec le Pacte vert pour l’Europe, négliger la dimension sociale reviendrait à annuler les avancées positives vers une société qui prend soin. Il est donc crucial de combiner ce nouveau fleuron avec un engagement Just Transition renouvelé et renforcé, ainsi que des conditionnalités sociales et environnementales fortes.
En fin de compte, ces deux exemples montrent que, même si les opportunités existantes ne se matérialisent pas d’elles-mêmes, une approche systémique axée sur le soin est à notre portée. Plutôt que de se laisser gagner par le déni, restons sur l’analogie du Rubik’s Cube. Certes, sans stratégie, il est essentiellement insoluble. Mais une fois que l’on sait comment s’y prendre, il peut être résolu – et de manière assez simple.
Résoudre la double crise du care – et, par extension, atténuer les sentiments des personnes d’être non prises en charge et donc de se tourner vers le vote extrémiste – requiert des efforts importants et une certaine volonté de changement, mais cela peut être fait. Cet effort ne consiste pas uniquement à réduire les émissions de carbone, ni à se concentrer exclusivement sur le secteur des soins humains. Il s’agit du type de société que nous voulons construire.
Cet article s’inspire des contributions lors du lancement du Brief politique de la Green European Foundation, A European Green Caring Society: Overcoming Fragmentation, rédigé avec Céline Charveriat, et s’appuie notamment sur les interventions des panélistes Blanca De Riquer Gatell, Nicolas Galudec, Sylvia Lorek, Maria Nikolopoulou et Robbie Stakelum.
