Lors d’une série de coupures d’électricité qui a frappé l’Europe l’année dernière, le doigt accusateur s’est rapidement, et de façon injustifiée, tourné vers une source peu probable : les énergies renouvelables. Les coupures de courant sont utilisées comme un levier politique pour s’opposer à la transition énergétique. Mais elles peuvent aussi devenir une occasion d’ouvrir le débat sur les infrastructures énergétiques — un sujet trop souvent réservé aux seuls cercles techniques.
Le 28 avril 2025, à 12 h 33, la péninsule ibérique est tombée dans l’obscurité. L’électricité a fini par être rétablie en Espagne, au Portugal et dans une petite partie du sud-est de la France, certains endroits ne retrouvant le courant que durant les premières heures de la nuit suivante. Ces heures ont été aussitôt immortalisées par une couverture médiatique étendue, aussi bien dans les médias que sur les réseaux sociaux. Des groupes de personnes rassemblées dans des parcs et sur des places publiques, des files de voyageurs marchant dans les tunnels du métro pour atteindre la sortie la plus proche : des images de la panne ibérique inondèrent Internet.
Suite à cette panne, les débats sur les causes possibles ont été vifs : phénomène atmosphérique rare, conséquence des sanctions européennes contre la Russie ou cyberattaque. Climate Action Against Disinformation (CAAD), une coalition mondiale d’ONGs déterminée à combattre la désinformation autour du climat, a suivi la propagation des récits liés à la panne sur les réseaux sociaux. L’un d’eux, constate CAAD, a particulièrement gagné en popularité : l’affirmation selon laquelle la transition vers les énergies renouvelables en péninsule ibérique serait à l’origine de la panne.
Des comptes sur les réseaux sociaux, affichant des dizaines voire des centaines de milliers d’abonnés à travers l’Europe et au-delà, ont amplifié ce récit. Sur X, Visegrád 24 — un agrégateur d’informations polonais réputé pour la diffusion de propagande et de fake news — a publié à ses 1,5 million d’abonnés : « L’Espagne a lancé le 16 avril une expérience visant à produire toute l’électricité de toute la péninsule ibérique uniquement à partir d’énergies renouvelables telles que l’éolien, le solaire et l’hydroélectrique. Aujourd’hui, leur réseau a chuté. » Une autre publication du blog financier d’extrême droite ZeroHedge, menant à leur article intitulé « Six jours après avoir fêté ‘100 % d’énergie renouvelable’, l’Espagne impute un ‘phénomène atmosphérique rare’ à la panne historique du pays », a été visionnée plus de 200 000 fois. Les commentaires étaient ironiquement triomphants : « Bravo pour avoir atteint Net Zéro ! » écrivait l’un d’eux sur X.
Les sources d’énergie renouvelable ont également été massivement mentionnées dans les titres de journaux au sujet de la panne. Le Daily Mail, moins de deux heures après la coupure, publiait un article intitulé « L’énergie renouvelable pourrait-elle être responsable de la vaste panne en Espagne ? Comment la panne est survenue quelques jours après que le réseau du pays a fonctionné entièrement avec de l’électricité verte pour la première fois ». Le jour suivant, le journal gratuit en anglais Euro Weekly News titrait « L’objectif énergétique 100 % renouvelable de l’Espagne suivi d’une panne historique — coincidence ? »
« Si quelqu’un se dépêche de blâmer les renouvelables avant même de savoir s’ils en sont réellement responsables, je pense que c’est une étiquette de désinformation assez facile à poser », déclare Philip Newell, co-président de CAAD pour les communications. « Le fait est que l’hypothèse renouvelables est restée dans les esprits. » Un sondage mené par CAAD quelques mois après la panne a montré que 36 pour cent du public espagnol et 22 pour cent du public britannique identifiaient « la dépendance excessive du réseau électrique vis-à-vis des renouvelables » comme l’une des causes des coupures.
Coupable ou bouc émissaire ?
L’idée que les renouvelables étaient en cause provient en partie des spéculations initiales selon lesquelles une inertie insuffisante du réseau électrique espagnol aurait provoqué les coupures. Dans le cadre d’un réseau électrique, l’inertie désigne l’énergie emmagasinée dans les grands générateurs — tels que les centrales fossiles classiques, nucléaires et hydroélectriques — qui leur permet de maintenir temporairement la fourniture d’électricité lorsqu’un générateur tombe en panne, le temps que les mécanismes détectent et corrigent la défaillance.
L’inertie est plus faible dans les réseaux où les sources d’énergies renouvelables constituent une part importante — comme en Espagne, qui en 2024 produisait plus de la moitié de son électricité à partir de sources renouvelables. Cela peut rendre plus difficile une réponse efficace et rapide face aux variations de fréquence, et donc poser des risques pour la stabilité du réseau. Selon une revue publiée en 2025, plusieurs stratégies peuvent être mises en œuvre dans les réseaux à forte pénétration renouvelable pour relever ce défi. Celles-ci incluent, par exemple, l’utilisation de dispositifs de stockage d’énergie, tels que des batteries, ou le recours à l’électronique de puissance pour émuler la stabilité des générateurs traditionnels — un système désigné comme inertie synthétique.
Cependant, un premier rapport du gouvernement espagnol, publié en juin, a conclu que les niveaux d’inertie n’étaient pas inférieurs à ceux recommandés par le Réseau européen des opérateurs de transmission d’électricité (ENTSO-E). En commentant le rapport après sa publication, l’analyste énergétique Ketan Joshi a écrit que plusieurs centrales « conventionnelles » — nucléaires, charbon et gaz — semblaient n’avoir pas assuré le contrôle de la tension. Par la suite, une hausse brutale de la tension a été identifiée comme la cause proximate de la panne par l’analyse du Panel d’experts de l’ENTSO-E, publiée en octobre 2025.
En d’autres termes, la panne n’a pas été causée par une inertie faible. Une hausse marquée de la tension a déclenché des arrêts de protection généralisés des moyens de production et des équipements de transmission, provoquant une panne à l’échelle du système en environ 30 secondes. Cette séquence anormale d’événements fait de la panne ibérique la « première du genre ». Un panel d’experts est attendu pour livrer une analyse des causes profondes de la panne sur la péninsule ibérique d’ici le premier trimestre de cette année. Entre-temps, Damian Cortinas, président de l’ENTSO-E, affirme que, d’après ce qui est apparu jusqu’à présent, la dépendance croissante de l’Espagne vis-à-vis des renouvelables n’a pas joué un rôle dans le déclenchement de la panne d’avril.
Échos dans l’UE
Pour la droite européenne, la panne de la péninsule ibérique a constitué une opportunité de discréditer la transition énergétique dans son ensemble. Le 30 juin 2025, des mois avant la publication du rapport factuel de l’ENTSO-E, le député européen allemand Markus Buchheit, du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD), a posé une question écrite à la Commission européenne. Il y soutenait que la panne « met en évidence les vrais risques d’une transition énergétique guidée par un dogme idéologique plutôt que par des considérations techniques ou stratégiques ». Il a exhorté la Commission à reconnaître qu’« une transition énergétique forcée » met en danger la sécurité d’approvisionnement électrique des États membres et a demandé que les politiques énergétiques actuelles soient révisées pour permettre aux pays de l’UE de « renforcer les sources d’énergie conventionnelles, comme le nucléaire ou le gaz ».
Pour la droite européenne, la panne de la péninsule ibérique a essentiellement constitué une opportunité de discréditer la transition énergétique dans son ensemble.
Buchheit n’était pas seul à lier la panne ibérique à la transition énergétique. Des députés autrichiens, Georg Mayer et Harald Vilimsky, du groupe parlementaire souverainiste Patriots for Europe, ont demandé à la Commission si elle « était prête à soumettre les objectifs du Green Deal et du paquet ‘Fit for 55’ à un examen substantiel afin de minimiser les risques pour la sécurité d’approvisionnement et la compétitivité, ainsi que la charge pesant sur les ménages européens, plutôt que de rester rigidement attachés à des objectifs guidés par une idéologie ».
« La panne espagnole est devenue, essentiellement, un outil pour les forces politiques opposées aux renouvelables afin de dire que les renouvelables provoquent les coupures, même s’il a été démontré que ce n’était pas réellement les renouvelables », explique Jaume Loffredo, assistant parlementaire européen et expert en énergie. Il affirme qu’il existe un risque que la mémoire de la panne de la péninsule ibérique puisse alimenter des campagnes anti-renouvelables pendant des années.
Des « réponses simples »
La panne de la péninsule ibérique n’a pas été le seul cas où des coupures d’électricité ont donné lieu à la diffusion de récits critiques vis-à-vis de la transition verte. En juin, plusieurs quartiers de la ville italienne du Nord, Turin, ont connu une série de coupures. Lors du week-end des 13 au 15 juin, des milliers de citoyens se sont retrouvés sans électricité pendant des périodes allant de quelques minutes à plus de dix heures. Iren, l’entreprise qui gère la distribution électrique à Turin, a expliqué que les coupures avaient été aggravées par la chaleur estivale. En particulier, des défaillances techniques dans les joints reliant les câbles étaient responsables d’environ 80 % des coupures. Ces défaillances ont été facilitées par des températures au sol élevées, ainsi que par l’obsolescence des infrastructures. Un temps plus chaud a aussi contribué à surcharger le réseau électrique de la ville, alors que la demande augmentait avec l’utilisation de ventilateurs et de climatiseurs.
Durant les mois d’été, des températures plus élevées dues au changement climatique rendent le réseau électrique européen plus vulnérable aux coupures. Une analyse de 2024 par CORRECTIV.Europe a montré que le nombre de « jours de refroidissement » — un indice mesurant les journées où la température moyenne dépasse 24 °C, nécessitant l’utilisation de systèmes de refroidissement artificiels — a augmenté dans la majeure partie de l’Europe, les pays du sud étant particulièrement touchés. Entre 2014 et 2023, l’analyse indique que Malte et Chypre ont connu des étés nettement plus chauds que dans les années 1980. Ce fut aussi le cas dans des pays comme l’Italie, l’Espagne et la Grèce.
Les coupures à Turin ont donné lieu à des récits similaires, mais différends, par rapport à ceux circulant après la panne de la péninsule ibérique. En particulier, des citoyens ont remis en question les stations de recharge pour véhicules électriques (VE). Le 18 juin, le quotidien La Stampa consacrait une lettre à cette inquiétude : « Les médias ont sans cesse imputé la chaleur, le réseau de distribution et la climatisation », écrivait un Turinois. « J’aimerais attirer l’attention sur les stations de recharge des voitures électriques, qui se multiplient dans la ville. » Sur Facebook, des commentaires sous un article de La Stampa concernant la panne exprimaient des inquiétudes similaires. « Qu’en est-il des véhicules électriques qui se rechargent ? Personne ne pense à cela ? » pouvait-on lire.
En réalité, rien ne prouve que les stations de recharge des VE aient contribué aux coupures de Turin. Selon l’expert en énergie et politique Marine Cornelis, spécialisé sur les transitions énergétiques justes, de tels récits prennent racine lorsque les gens ont peur. « Quand on est confronté à des coupures, on se demande d’où vient notre énergie et ce qui nous arrive », explique Cornelis. « Nous dépendons de quelque chose, et c’est effrayant, c’est extrêmement effrayant. » Elle poursuit : « Et quand les gens ont peur, ils cherchent des réponses simples. »
« Prophétie auto-réalisatrice »
La peur joue un rôle important dans la manière dont les récits autour des coupures se forment. Un rapport de 2023 du EU Disinfo Lab analyse comment des acteurs en Allemagne ont alimenté la peur d’une coupure imminente pour s’opposer à la transition énergétique dans le pays. Le rapport note que l’Europäisches Institut für Klima und Energie (EIKE), la principale organisation sceptique sur le climat en Allemagne, a été active dans l’amplification de ce récit afin de discréditer la transition énergétique. EIKE instrumentalise la peur des coupures dans la lignée d’un message plus large de déni du changement climatique : la transition énergétique serait inutile face à un problème qu’il affirme exagéré.
EU Disinfo Lab a également constaté que l’extrême droite AfD jouait un rôle actif dans la transformation des peurs liées aux coupures en arme politique. En collectant et en amplifiant des rapports non vérifiés de coupures alléguées via des initiatives telles que la plateforme « Blackoutmelder », l’AfD cherchait à donner l’impression d’une défaillance systémique du système énergétique.
À la suite des coupures en péninsule ibérique et à Turin, l’objectif du EU Disinfo Lab consistant à mettre en garde contre « une montée du hoax et d’une conspiration qui risquent de devenir une prophétie auto-réalisatrice chaque fois qu’une pénurie d’électricité survient » prend une acuité accrue. Ces cas soulignent aussi les dangers des environnements informationnels sur les réseaux sociaux. « Les plateformes comme X, TikTok et Facebook récompensent les contenus qui engagent sans aucune garantie d’intégrité informationnelle », avertit Philip Newell de CAAD. Sur ces plateformes, les temps forts de l’actualité comme les coupures créent « une course à la viralité » où l’amplification algorithmique croise la rhétorique partisane et la propagande. L’effet est clair dans le cas de la panne ibérique : plusieurs mois après l’événement, le sondage de CAAD montre que « sept Français sur dix et six Britanniques sur dix ont adhéré à au moins l’un des récits trompeurs sur les causes de la panne ».
Au-delà de l’instrumentalisation politique des coupures par les climato-sceptiques et les détracteurs de la transition énergétique, les pannes d’électricité sont des moments qui peuvent être exploités pour engager le grand public dans des discussions sur les infrastructures énergétiques.
Information et participation
La lutte contre la désinformation en ligne n’est donc qu’un élément du puzzle. Selon Newell, l’une des solutions consiste à traiter la désinformation diffusée par les comptes de réseaux sociaux monétisés sur les plateformes numériques comme une forme de publicité mensongère. « Les gouvernements du monde entier protègent leurs citoyens contre les produits défectueux, et les régulateurs devraient traiter les réseaux sociaux de la même manière, » explique Newell. « La fausse publicité est illégale, et une grande partie de tout cela est, en réalité, une publicité mensongère pour l’industrie des carburants fossiles. » Lorsque CAAD a interrogé les citoyens britanniques et espagnols sur les causes de la panne ibérique, une majorité a soutenu des mesures visant à contrôler la propagation de la désinformation climatique en ligne afin de « garantir un débat public éclairé ». Comme le dit Newell, « non seulement ces solutions existent, mais elles sont en plus populaires. »
Au-delà de l’instrumentalisation politique des coupures par les sceptiques du climat et les critiques de la transition énergétique, les coupures d’électricité peuvent être des moments utiles pour alimenter des discussions publiques plus larges sur les infrastructures énergétiques. Cornelis rappelle que les rumeurs qui émergent après les coupures — comme celles à Turin — devraient être perçues comme des occasions de répondre aux questions réelles des gens sur la transition énergétique. Elle précise : « Pouvons-nous utiliser ces moments pour interroger : d’où vient l’électricité ? Pourquoi les coupures se produisent-elles ? Quel rôle jouent les véhicules électriques ? Est-ce que davantage de VE représentent un risque pour les coupures ? » Les gens ont des inquiétudes et des incertitudes concernant la transition énergétique. Ces préoccupations, avertit Cornelis, ne doivent pas être ignorées — et les institutions ne doivent pas communiquer sur l’énergie et les infrastructures énergétiques de manière excessive et compliquée. « Le problème, c’est que les institutions sont incapables de parler avec les gens comme on le ferait dans un café, » conclut-elle.
Les coupures démontrent que la désinformation, la peur et la méfiance envers les institutions influent sur la façon dont les gens réagissent face aux solutions proposées dans la logique de la transition énergétique. Mais les attitudes envers ces solutions, y compris les énergies renouvelables, se forgent aussi au travers du sentiment d’agir. Comme le suggèrent des approches horizontales de la production d’énergie, telles que les coopératives d’énergies renouvelables, la transition énergétique peut être une manière de rassembler les citoyens et de responsabiliser les communautés. La promesse de « simplement garder les lumières allumées » ne suffit pas pour obtenir un soutien majoritaire en faveur des renouvelables.
La recherche pour cet article a été rendue possible grâce au soutien de la Heinrich-Böll-Stiftung European Union | Global Dialogue’s Climate Change Disinformation Media Fellowship 2025.
