Dominique Barthier

Monde

Le dilemme stratégique de l’Arabie saoudite au Yémen

Le plus grand défi auquel l’Arabie saoudite est confrontée au Yémen n’a jamais été purement militaire. Il a toujours été politique. Depuis que Ryad a lancé son intervention contre le mouvement houthiste en 2015, le Royaume bénéficie d’avantages écrasants en matière de puissance militaire conventionnelle, de capacités aériennes et de ressources financières. Pourtant, après des années de conflit, les Houthis restent profondément implantés dans le nord du Yémen et ont à maintes reprises démontré leur capacité à menacer le territoire saoudien par des attaques de missiles, des opérations de drones et une guerre politique.

La raison pour laquelle l’Arabie saoudite perd la confiance au Yémen du nord et du sud tient au fait que ce conflit s’est toujours joué sur deux théâtres: celui des armes et celui de la légitimité. Ryad privilégie l’usage de la force militaire plutôt que l’action politique et économique dans les zones libérées du Yémen. Gagner la bataille des idées et des cœurs des Yéménites est plus important que de remporter la bataille sur le terrain.

L’intervention saoudienne renouvelée à Hadramout, dans le sud du Yémen, contre le Conseil transitional du Sud (STC) fin décembre 2025 et début janvier 2026 illustre ce dilemme. Sur le plan militaire, Ryad a atteint un objectif opérationnel important: les forces soutenues par l’Arabie Saoudite ont rétabli le contrôle sur des zones clés d’Hadramout et d’Al Mahrah après que le STC ait étendu son influence dans l’est du Yémen. Mais le succès militaire ne se traduit pas automatiquement par un succès stratégique, et les conséquences politiques de l’intervention pourraient s’avérer bien plus complexes.

Le champ de bataille de la légitimité

En s’attaquant au STC, Ryad risquait d’affaiblir une source importante de soutien politique au Sud précisément au moment où l’Arabie saoudite avait besoin de partenaires sudistes fiables, capables d’aider à contenir la menace houthiste. L’intervention a généré dans une partie des Yéménites du Sud l’impression que l’Arabie saoudite n’agissait plus seulement en tant que partenaire, mais comme un acteur externe prêt à orienter l’avenir politique interne du Yémen selon ses propres intérêts sécuritaires. Cette perception compte.

Les Houthis avaient compris cette dynamique dès des années. Leur arme la plus efficace n’a jamais été uniquement leur puissance militaire. C’était leur capacité à se présenter comme les défenseurs de la souveraineté yéménite face à une ingérence étrangère.

Les Houthis poursuivent leurs objectifs idéologiques et politiques propres, notamment la consolidation du contrôle sur le nord du Yémen et l’expansion de leur influence sur l’ordre politique futur du pays. Toutefois, leur capacité à se présenter comme résistant à une ingérence extérieure est restée au cœur de leur survie. L’Arabie saoudite aurait donc peut-être renforcé le récit politique qui a permis aux Houthis de résister à des années de pression militaire.

La crise a commencé lorsque le STC a étendu son influence dans l’est du Yémen pendant décembre 2025, prenant le contrôle de zones stratégiques en Hadramout et en Al Mahrah. Ces provinces figurent parmi les territoires les plus importants du Yémen, puisqu’elles bordent l’Arabie saoudite, abritent d’importantes infrastructures énergétiques et donnent accès à la mer Rouge. Pour Ryad, l’instabilité dans l’est du Yémen représente une préoccupation sécuritaire directe.

L’Arabie saoudite voit depuis longtemps l’est du Yémen comme une zone tampon cruciale. La fragmentation politique dans ces régions crée des opportunités non seulement pour des rivaux locaux, mais aussi pour les Houthis, qui ont à plusieurs reprises démontré leur capacité à exploiter les divisions parmi leurs adversaires. La position saoudienne reflète une inquiétude plus large: la fragmentation politique du Yémen pourrait donner naissance à des centres de pouvoir concurrents le long de la frontière sud du Royaume. Des analyses d’organismes tels que le Sana’a Center for Strategic Studies et l’International Crisis Group ont à plusieurs reprises souligné l’importance des structures politiques locales, des acteurs armés et de la compétition régionale dans la dynamique du conflit yéménite.

Sur le plan opérationnel, les forces soutenues par Ryad ont retrouvé de l’influence à Hadramout. Mais la question plus profonde était politique: l’opération renforcerait-elle l’influence saoudienne ou éroderait-elle la confiance nécessaire à une stabilité durable?

La fracture saoudo-émiratie

La décision de l’Arabie saoudite d’affronter le STC ne s’est pas faite isolément. Ryad nourrissait des préoccupations stratégiques réelles quant à la relation grandissante entre le STC et les Émirats arabes unis (EAU).

Depuis le début du conflit au Yémen, l’Arabie saoudite et les Émirats partagent l’objectif général d’empêcher l’expansion houthiste. Cependant, leurs approches se sont progressivement différenciées. Généralement, l’Arabie saoudite privilégiait la préservation des institutions politiques internationalement reconnues du Yémen et soutenait le Conseil présidentiel (PLC). Les Émirats ont développé une relation plus étroite avec les acteurs du Sud, en particulier le STC, qui est devenu l’une des forces politiques et militaires les plus influentes du Yémen du Sud.

Pour Ryad, il ne s’agissait pas simplement du STC lui-même. La préoccupation était l’émergence d’un puissant mouvement politique sudiste étroitement lié à un autre État du Golfe. L’Arabie saoudite craignait que l’avenir du Yémen ne soit façonné par des intérêts régionaux concurrents plutôt que par un processus politique unifié. Toutefois, Riyad a peut-être sous-estimé une réalité cruciale: la différence entre la reconnaissance internationale et l’influence politique sur le terrain.

Le PLC bénéficiait d’une légitimité diplomatique. Mais cette légitimité diplomatique ne se traduisait pas nécessairement par une autorité locale. Le PLC restait dépendant de soutiens externes et peinait à établir le même niveau d’influence populaire que des acteurs tels que le STC. Le STC, en revanche, avait développé des réseaux locaux plus forts et une présence politique plus visible auprès de segments de la société du Sud.

Cela a créé un dilemme stratégique: l’Arabie saoudite soutenait l’institution reconnue internationalement. Mais le STC représentait une force politique disposant d’une plus grande capacité de mobilisation locale. L’intervention a donc mis en évidence l’un des problèmes centraux du Yémen: l’écart entre l’autorité formelle et le pouvoir réel.

Le pouvoir du récit

Le mot arabe adwan (عدوان), signifiant « agression », est devenu l’un des outils politiques les plus efficaces des Houthis après le déclenchement de l’intervention dirigée par une coalition saoudienne en 2015. Les Houthis ont cadré la guerre non pas comme un combat interne au Yémen, mais comme une résistance contre l’ingérence étrangère. Ce message a trouvé un écho, car l’opposition à une domination étrangère puise ses racines dans l’identité politique du Yémen.

Nombreux sont les Yéménites du nord qui n’adhéraient pas nécessairement à l’idéologie houthiste. Beaucoup étaient en désaccord avec la gouvernance du mouvement, ses vues religieuses et ses liens avec l’Iran. Pourtant, les Houthis ont réussi à transformer le débat politique. Ils ont présenté le conflit comme un choix entre un mouvement yéménite qui prétend défendre la souveraineté et une coalition étrangère opérant à l’intérieur du Yémen. Pour de nombreuses communautés, le nationalisme est devenu plus puissant que le désaccord idéologique.

Cela explique pourquoi le défi de légitimité posé par l’Arabie saoudite a souvent été plus important que son défi militaire. Le danger pour Ryad est que l’intervention à Hadramout puisse reproduire des éléments de l’environnement politique qui ont renforcé les Houthis dans le nord du Yémen. La question n’est pas de savoir si l’Arabie saoudite avait des préoccupations sécuritaires légitimes. Elle les avait. La question est de savoir comment ces préoccupations sont perçues localement.

Pour de nombreux Sudistes, le STC représente un mouvement lié à des griefs politiques historiques du Sud, y compris des demandes d’autonomie accrue et, chez certains partisans, d’indépendance. Lorsque l’Arabie saoudite a pris des mesures contre le STC, certaines communautés du Sud ont interprété l’action comme une preuve que Ryad était prêt à écraser les aspirations politiques du Sud. Le résultat est une erosion potentielle de la confiance.

Comme l’ont souligné des recherches du Yemen Program de Chatham House et du Carnegie Middle East Center, la légitimité et les relations politiques locales restent des facteurs essentiels pour le règlement futur du Yémen.

La chronologie de l’intervention à Hadramout revêt une importance particulière. Les Houthis demeurent un défi sécuritaire majeur pour l’Arabie saoudite. Toute éventuelle escalade future requerrait plus que des capacités aériennes. L’Arabie saoudite aurait besoin de forces terrestres yéménites fiables, de réseaux de renseignement locaux, d’une coopération tribale et d’une légitimité politique auprès des communautés affectées. Le problème est que ces actifs ne s’achètent pas simplement; ils dépendent de la confiance. Une coalition militaire peut être réunie rapidement; une coalition politique nécessite des années pour se construire.

Adaptation stratégique: quelle voie suivre

Cependant, même si l’Arabie saoudite conclut que l’intervention à Hadramout a engendré des coûts politiques involontaires, le Royaume dispose encore d’options.

Premièrement, il faudrait reconnaître que le Yémen ne peut être géré uniquement par des institutions créées en dehors du pays. La stabilité politique nécessite une concordance avec les réalités sur le terrain.

Le défi de l’Arabie saoudite ne se résume pas à un désaccord avec le STC. Le défi plus profond est que le STC représente une composante sudiste importante qu’il ne faut pas ignorer. Une stratégie saoudienne durable exige donc l’engagement plutôt que la confrontation. L’une des options possibles serait une réouverture diplomatique avec Abou Dhabi et le STC.

La relation entre Ryad et Abou Dhabi demeure d’une importance stratégique. Malgré des différences sur le Yémen, les deux pays partagent des intérêts communs: stabilité régionale, prévention d’une expansion incontrôlée des Houthis, sécurité maritime et protection des intérêts de sécurité du Golfe. Un esprit renouvelé de compréhension entre Riyad et Abou Dhabi pourrait réduire la concurrence entre partenaires régionaux et empêcher que des acteurs yéménites ne deviennent les instruments de rivalités plus vastes au sein du Golfe.

Tout aussi crucial serait une réévaluation de la relation de l’Arabie saoudite avec le STC. Cela ne signifie pas que Ryad doive automatiquement soutenir l’indépendance du Sud ou renoncer à son préférence pour l’unité du Yémen. Cela signifie reconnaître les réalités politiques. Le Royaume pourrait devoir passer d’une tentative de gestion de la politique sudiste à la construction d’un partenariat avec les acteurs du Sud fondé sur des intérêts mutuels. L’Arabie saoudite pourrait reconnaître que certains aspects de son intervention ont produit des conséquences politiques involontaires et chercher un nouveau cadre de coopération avec ses partenaires antérieurs. L’adaptation stratégique n’est pas une faiblesse; elle constitue souvent le fondement d’une influence durable.

Le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz soutenait que la guerre est une prolongation de la politique. Les théoriciens modernes de la contre-insurrection sont parvenus à une conclusion similaire. L’officier de l’armée française et théoricien de la contre-insurrection David Galula soutenait que le véritable enjeu dans la guerre irrégulière n’est pas seulement le territoire, mais la population elle-même. La population est le centre de gravité. Les Houthis ont compris ce principe. Ils ont transformé un conflit militaire en une lutte politique sur la souveraineté.

Les limites du pouvoir militaire

L’Arabie saoudite a souvent abordé le Yémen principalement par le prisme sécuritaire: défense des frontières, menaces de missiles, milices hostiles et concurrence régionale. Ces inquiétudes sont réelles. Mais le Yémen illustre une leçon plus générale: la puissance militaire sans légitimité politique a des limites. L’intervention de Ryad à Hadramout a démontré que Riyad conserve une influence militaire significative au Yémen. Mais l’influence militaire n’est pas synonyme de réussite stratégique. Le plus grand défi du Royaume au Yémen a toujours été la légitimité.

Les Houthis ont survécu parce qu’ils ont réussi à transformer un conflit militaire en une lutte nationaliste contre l’ingérence étrangère. En fragilisant la confiance des acteurs du Sud, l’Arabie saoudite risque de permettre aux Houthis d’étendre cette même narration au-delà du nord.

La leçon d’Hadramout pourrait en fin de compte être que la réussite stratégique exige plus que la défaite des adversaires. Elle nécessite le maintien des partenariats. L’Arabie saoudite n’a pas besoin d’abandonner ses intérêts au Yémen. Elle doit reconstruire la base politique nécessaire pour les protéger.

L’avenir du combat contre les Houthis et les Sudistes ne se décidera, à mon avis, pas uniquement par des missiles, des drones ou des soldats, mais par une politique fondée sur la raison et les intérêts de toutes les parties concernées.

[Kaitlyn Diana a modifié cet article.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.