Les pipelines du Moyen-Orient pourraient faire naître une version moderne et palpitante du Monopoly ou du Risk pour le 21e siècle. Les pipelines constituent la monnaie des efforts récents de la région pour repenser la sécurité énergétique et réduire la dépendance des États du Golfe et de l’Irak vis-à-vis du détroit d’Hormuz, aujourd’hui mis à rude épreuve.
Augmenter la capacité des pipelines existants et en construire de nouveaux ne constitue pas une solution miracle à la crise immédiate, d’ores et déjà susceptible de faire émerger l’Iran comme un acteur — peut-être même l’acteur clé — dans le corridor par lequel transite environ 20% du commerce énergétique mondial. Les pipelines à venir constituent un objectif à moyen terme; ils auront peu d’impact sur les efforts actuels visant à assurer la liberté de navigation dans le détroit d’Hormuz.
De plus, la perspective de détourner jusqu’à 60% des flux de pétrole et de gaz loin du détroit d’Hormuz pourrait durcir la position de l’Iran lors des négociations en cours, puisque toute infrastructure alternative future réduirait plutôt qu’éliminerait son levier. À cela s’ajoute le fait que les pipelines et autres infrastructures alternatives n’éliminent pas le risque ; elles le diversifient pour certains exportateurs d’énergie du Golfe.
Le Qatar n’a pas d’alternatives faciles au détroit d’Hormuz
Pour le Qatar, l’un des principaux producteurs mondiaux de gaz naturel liquéfié (GNL), qui ne voit aucune alternative réaliste à l’expédition de ses exportations via le détroit d’Hormuz, les pipelines, les voies ferrées, les routes et les ports situés au-delà du détroit ne constituent pas une panacée.
La semaine dernière, QatarEnergy a informé Edison — l’un de ses plus importants clients européens — qu’il ne serait pas en mesure de livrer trois cargaisons de GNL, prolongeant la “force majeure” jusqu’à la fin septembre. Cet avis porte le nombre de cargaisons de GNL qatarien soumises à une force majeure à 24, représentant un volume total d’environ trois milliards de mètres cubes de gaz naturel. QatarEnergy exploite l’une des plus grandes flottes mondiales de porte-conteneurs GNL.
Le délicat équilibre de l’Arabie saoudite
En outre, la plupart des pipelines et ports existants au-delà du détroit, ainsi que ceux en construction, prévus ou envisagés, restent à portée des missiles et drones des Houthis affiliés à l’Iran et soutenus par l’Iran et des milices irakiennes. Pour l’Arabie saoudite, cela signifie que contourner le détroit comporte un risque consistant à passer du feu à la poêle.
Avec le détroit essentiellement contrôlé par l’Iran, l’Arabie saoudite dépend de son port saoudien de Yanbu sur la mer Rouge et de la voie maritime Bab al-Mandab que les Houthis ont déclarée fermée pour le trafic pétrolier lié à l’Arabie saoudite. En pleine escalade des tensions entre Riyad et les Houthis, Yanbu se retrouve dans la portée des missiles et drones des rebelles.

Les Houthis ont déclaré la semaine dernière avoir ciblé des sites d’approvisionnement et de transport du pétrole reliant l’est pétrolier de l’Arabie saoudite à son pôle d’exportation pétrolier de Yanbu, en référence au pipeline Petroline reliant l’est à l’ouest et permettant au royaume de contourner le détroit d’Hormuz. Par ailleurs, l’Arabie saoudite a indiqué avoir intercepté à plusieurs reprises un « nombre de drones » lancés sur les infrastructures pétrolières du royaume par des milices en Irak.
En réponse, les États-Unis et l’Arabie saoudite ont mené des frappes contre les installations et les quartiers généraux des milices pour contrecarrer ce qui apparaissait comme une action soutenue par l’Iran visant à interrompre les exportations pétrolières du royaume à travers la mer Rouge. Plus tôt, l’Iran avait averti que si le blocus naval américain des ports iraniens se poursuivait et empêchait l’Iran d’exporter son pétrole, personne au Golfe ne serait autorisé à exporter.
L’Arabie saoudite a construit Petroline dans les années 1980 lorsque l’Iran menaçait la navigation dans le détroit d’Hormuz pendant la guerre Iran-Irak. En 2019, des drones houthis ont attaqué le point de départ de Petroline, Abqaiq, provoquant temporairement l’arrêt de la moitié de la production pétrolière saoudienne, soit environ 5% de la production mondiale. Le royaume envisagerait d’augmenter la capacité de Petroline pour accroître le flux de pétrole saoudien vers Yanbu et accueillir le pétrole du Bahreïn et du Koweït qui n’ont pas d’alternative au détroit d’Hormuz.

Anticipant le renouvellement des attaques des Houthis et des miliciens irakiens, l’Arabie saoudite a commencé à expédier son pétrole vers le nord ces derniers mois via le canal de Suez vers les ports égyptiens sur la Méditerranée, par le biais du pipeline Suez-Méditerranée (Sumed), qui longe le canal. Les Houthis ont attaqué des navires saoudiens en mer Rouge ces derniers jours, démontrant que l’itinéraire égyptien n’était pas moins vulnérable. Il en va de même pour divers autres projets destinés à contourner le détroit d’Hormuz et à réduire le risque d’attaques par l’Iran et ses alliés non étatiques.
La double stratégie des Émirats arabes unis
Les Émirats arabes unis (EAU) en sont à la moitié d’un projet de pipeline d’une valeur de 3 milliards de dollars, d’une longueur de 300 kilomètres, qui, l’an prochain, doublerait leur capacité à acheminer le pétrole vers le port émirati de Fujairah, sur le golfe d’Oman. Les EAU envisagent en outre de construire un pipeline partant du port Al Hamriyah à Sharjah vers Fujairah. Pour réduire les risques d’attaques, les EAU envisagent d’enfouir leurs pipelines sous terre et de renforcer la sécurité des réseaux grâce à des systèmes de défense aérienne. L’Iran a attaqué à deux reprises les infrastructures énergétiques de Fujairah depuis que les États‑Unis et Israël ont frappé l’Iran le 28 février.

En réponse et en reconnaissant qu’il ne faut pas considérer l’Iran comme une menace qui va disparaître, les EAU ont cherché à réduire le risque d’attaques sur leurs infrastructures énergétiques en rétablissant des relations économiques avec l’Iran, tout en approfondissant la coopération militaire avec les États‑Unis et Israël. Les EAU ont levé l’interdiction d’exporter vers l’Iran, rétabli les droits d’atterrissage des compagnies aériennes iraniennes à l’aéroport de Dubaï et autorisé le retour d’environ 20 000 résidents iraniens qui se trouvaient à l’étranger lorsque la guerre a éclaté. Les EAU aspirent en outre à profiter de la reconstruction de l’Iran en investissant dans l’énergie, les ports et la logistique une fois la guerre terminée et les sanctions américaines levées.
L’Iran a exempté les EAU de ses récentes attaques de représailles contre les États du Golfe et la Jordanie, mais plus tôt ce mois-ci a ciblé deux pétroliers des EAU dans le détroit d’Hormuz après avoir déclaré qu’il refermerait de nouveau ce goulot d’étranglement.
Les projets de pipelines irakiens
À l’instar des infrastructures émiraties et saoudiennes, les projets de pipelines irakiens, notamment une ligne domestique de Basra à Haditha qui serait prolongée par des branches vers Baniyas en Syrie, Ceyhan en Turquie et Aqaba en Jordanie, et une autre ligne vers Ceyhan qui contournerait le Kurdistan irakien, restent des cibles faciles pour l’Iran et les milices irakiennes.

L’Irak envisage aussi de faire renaître un oléoduc abandonné et délabré qui le relierait à Yanbu, au port saoudien de la mer Rouge. Cet oléoduc avait été mis à l’arrêt en 1991 à la suite de l’invasion irakienne du Koweït. Les discussions sont peu susceptibles de reprendre de sitôt, les milices irakiennes attaquant les installations pétrolières du royaume et les frappes coordonnées États‑Unis–Arabie Saoudite contre l’Irak.
Pour autant que les États du Golfe explorent toutes les alternatives possibles, dans ce jeu d’enjeux élevés qu’est l’énergie, le détroit d’Hormuz demeure l’arbitre ultime — chaque initiative visant à diversifier les risques n’étant qu’un nouveau réarrangement du deck géopolitique.
[The Turbulent World a publié cet article pour la première fois.]
[Kaitlyn Diana a révisé cet article.]

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