L’offensive d’Israël contre Gaza a mis en lumière les limites du droit international lorsque les puissances censées le défendre font la sourde oreille ou soutiennent activement ses violations. Pourtant, les efforts des journalistes sur le terrain, des ONG et d’autres organisations internationales pour documenter les crimes commis partagent tous un langage commun et préservent vivante la possibilité de justice. Entretien avec Jérôme Heurtaux, auteur de Le droit international est-il mort à Gaza ?
Benjamin Joyeux: Pourquoi écrire ce livre maintenant, alors que votre expertise porte sur l’Europe de l’Est et non sur le Moyen-Orient ?
Jérôme Heurtaux: Avant tout, je tiens à insister sur l’importance d’aborder Gaza. Dans le contexte actuel, marqué par la guerre en Iran, l’attention portée à la Palestine en général et à Gaza en particulier est nettement moindre qu’elle ne le devrait. En règle générale, l’attention portée à la Palestine a été sporadique, intermittente et trop souvent biaisée. La multiplication des obstacles à l’application du droit international dans l’ensemble de la région ne peut pas éclipser les arènes spécifiques où les violations se produisent.
Gaza est importante pour plusieurs raisons. D’abord, parce que le crime commis par l’armée israélienne en réponse à l’attaque du 7 octobre est un crime de nature capitale : la brutalité militaire exceptionnelle, l’ampleur et le caractère systématique des attaques et abus contre les civils, le bilan de morts chez les enfants sans précédent, l’usage de la famine comme arme militaire, la démolition d’écoles, d’hôpitaux, d’universités et de lieux de culte, ainsi que toutes les formes de déshumanisation infligées au peuple palestinien, ont conduit de nombreux acteurs politiques, mais surtout des acteurs de la société civile — et particulièrement des experts en droit international — à invoquer et mobiliser les catégories du droit pénal international. Il s’agit notamment de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et, pour la première fois depuis de nombreuses années, de génocide.
Le massacre de Sabra et Chatila en 1982 avait déjà été désigné comme génocide par l’Assemblée générale des Nations unies. Mais jamais auparavant, dans la guerre d’Israël à Gaza, un aussi grand et croissant nombre d’acteurs — de manière répétée et simultanée — n’avait affirmé qu’un crime de génocide s’était produit. En effet, ce crime est d’une telle ampleur qu’il a réduit l’espérance de vie à Gaza d’environ 35 ans en l’espace de seulement deux ans. À titre de comparaison, entre 1913 et 1918, l’espérance de vie en France avait chuté de 17 ans. Et cette chute sévère est notamment due à une mortalité excédentaire parmi les plus jeunes, une des sociétés les plus jeunes au monde. Globalement, Gaza affiche aussi l’un des plus hauts taux d’amputations chez les enfants par habitant.
Est-ce principalement l’échelle des crimes commis à Gaza qui retient votre attention en tant que chercheur ?
Ce n’est pas seulement l’échelle des crimes, mais aussi le fait que, lorsque l’on parle de crimes, il faut parler de justice. « Crime » implique « criminel ». Même si on voit désormais moins de bombardements systématiques à Gaza — ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils ont disparu — les auteurs restent à trouver, et ils doivent être traduits en justice et tenus pour responsables de leurs actes. D’une certaine manière, plus on parle de Gaza, plus l’horizon de la justice — pénale, nationale ou internationale — se déploie pour poursuivre tous ceux qui ont commis des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des crimes de génocide.
Et puis il y a une autre raison, tout aussi importante. Ces atrocités massives se sont produites sous nos yeux : ceux de nos dirigeants (surtout en Occident), de l’opinion publique et de notre classe politique et médiatique. Didier Fassin a justement soutenu que « le consentement à la destruction de Gaza a laissé une plaie béante dans l’ordre moral du monde ». C’est donc un immense test pour le droit international, mais aussi un test moral pour l’ensemble de la société. Et il nous semble indispensable d’, ne pas détourner le regard, de regarder droit ce qui se passe à Gaza. En ce sens, Gaza nous renvoie comme un miroir, à nous-mêmes, individuellement et collectivement.
Ce que j’y vois, c’est la détresse d’un citoyen français, enseignant-chercheur, à la fois impuissant face à de tels crimes, outré par les justifications qui leur sont apportées et révolté par le consentement implicite et parfois explicite de nos dirigeants à ces crimes commis en notre nom.
La dernière raison est que, même si la destruction de Gaza semble s’être ralentit depuis le cesse‑feu de l’automne dernier, elle se poursuit sous des formes moins visibles, car les médias en ont détouré l’attention. Or, il y a toujours des frappes aériennes, bien que moins intenses, qui ont tué au moins 600 personnes et blessé plus de 1 600 personnes depuis l’annonce du cesse‑feu [en octobre 2025].
Les conditions de vie à Gaza continuent de se dégrader en raison du blocus, de la destruction des infrastructures économiques, sanitaires et éducatives — qui aura des conséquences à long terme — et du fait qu’Israël poursuit le blocage de l’aide humanitaire en restreignant ou criminalisant les ONG. Face à cela, nos gouvernements se contentent de condamnations verbales, mais n’agissent pas. Selon Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, plus de 1,5 million de Gazaouis sont en insécurité alimentaire et plus de 20 000 blessés s’épuisent lentement faute de prise en charge adaptée.
Les chiffres officiels, fondés sur des documents gouvernementaux obtenus par le Hamas, situent le nombre de décès directs à environ 75 000. Ces chiffres sont sans doute sous-estimés. Quand aucun corps n’est retrouvé, aucune mortalité directe n’est enregistrée, et un grand nombre de corps se trouvent sous les décombres. Il y a aussi les décès indirects, qui sont plus difficiles à évaluer. Les estimations les plus basses situent ce chiffre à au moins 100 000, soit près de 5 % de la population totale.
Comment expliquer que la majorité de nos gouvernements en Europe aient toléré de tels massacres, et les tolèrent encore, pour ainsi dire ?
Le soutien de nos gouvernements à l’armée israélienne et à la destruction de Gaza repose sur trois arguments qui reposent sur une inversion totale des valeurs.
Premier argument: soutenir la guerre au nom de la paix. Quand on veut justifier une opération militaire, on dit toujours qu’on mène une guerre pour établir la paix. C’est exactement ce que nos gouvernements ont affirmé pour justifier leur soutien inconditionnel (ou presque inconditionnel) à Netanyahu. Or, comment justifier une guerre au nom de la paix quand cette guerre est aussi punitive dans sa forme ? Comment justifier un tel règne de terreur qui s’abat sur le peuple palestinien ? Il faut se rappeler que ce conflit est asymétrique.
Le second argument est la lutte contre le terrorisme. Rappelons que Emmanuel Macron a proposé de mobiliser la coalition internationale anti‑terrorisme créée pour vaincre l’État islamique afin de combattre Hamas. Cet argument a une certaine légitimité dans la société française, compte tenu des attaques terroristes horribles qui ont marqué son histoire récente. Mais comment peut-on utiliser ce combat contre le terrorisme pour justifier des violations massives du droit international, provoquant la dévastation de la population gazaouie que l’armée israélienne ne voit que comme un assemblage de terroristes ?
Le troisième argument s’appuie sur un principe encore plus problématique : on présente le monde comme partagé entre les « démocraties », y compris Israël, d’un côté, et des régimes autoritaires de l’autre, ces derniers étant perçus comme « barbares » et fonctionnant uniquement par la violence. Cette division large a été largement relayée par nos dirigeants pour justifier le soutien à Israël au nom de la solidarité entre « démocraties ».
Mais quel genre de démocratie soutiendrait les actes de plus en plus violents, arbitraires et généralisés de racisme colonial en Cisjordanie ? Quelle démocratie soumettrait une partie de sa population à la logique d’apartheid, terme employé par un grand nombre d’ONG pour décrire la situation en Israël ? Et surtout, quelle démocratie engagerait une campagne militaire massive contre une population civile entière ?
Quel type de démocratie soutiendrait les actes de plus en plus violents, arbitraires et généralisés de racisme colonial en Cisjordanie ?
Comment interprétez‑vous le fait qu’en ce moment, en France, il existe encore un soutien à une campagne militaire et à un gouvernement israélien qui ne respecte pas les droits humains ? Et quels sont les effets concrets de ce qui se passe à Gaza sur la société française ?
Au lieu de provoquer une vraie indignation morale et une prise de conscience publique, le crime commis par l’armée israélienne a été justifié, tandis que la critique a été écartée ou même criminalisée. Le conflit israélo-palestinien, contrairement à ce que prétend une partie des médias, n’a pas été importé en France par l’extrême gauche ou par la manipulation cynique de Jean‑Luc Mélenchon. Dès ses origines, ce conflit s’inscrit dans la société française comme un baromètre des tensions qui traversent notre pays. Ses effets continuent de générer des vagues dans la société française.
Tout d’abord, on assiste à une banalisation du droit international, de plus en plus considéré comme une variable d’ajustement, un outil politique parmi d’autres dans les équilibres mondiaux, dans un pays qui s’était autrefois félicité d’être un grand défenseur du droit international. L’idée derrière mon livre est née le jour où la France a déclaré que son système judiciaire n’appliquerait pas les mandats d’arrêt émis par la Cour pénale internationale à l’encontre des dirigeants israéliens, y compris Benjamin Netanyahou.
Puis vient la critique croissante des ONG nationales et internationales dites biaisées, supposément au service d’un activisme idéologique. Il y a même des politiciens qui soutiennent que les fonds publics ne devraient pas servir à des actions menées pour des intérêts étrangers.
Enfin, les institutions de l’ONU et leurs représentants font face à des critiques de plus en plus fortes. Francesca Albanese, rapporteur spécial des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, a été prise pour cible — reprise par le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot — qui a réduit son travail à du « palestinisme actif ». En France, onla désigne comme « Palestinisme », un néologisme destiné à exclure d’emblée toute promotion du droit international en général et tout soutien aux Palestiniens en particulier comme une idéologie militante.
On a aussi observé un durcissement de la législation visant à pénaliser toute critique d’Israël au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Un nouveau projet de loi, connu sous le nom de « loi Yadan », est en cours de discussion et serait censé lutter contre toutes les formes de racisme, de xénophobie et d’antisémitisme, mais vise en réalité à empêcher toute critique d’Israël. Ce texte porte atteinte à la liberté d’exercice et à la liberté académique.
Il faut notamment lutter contre ce que certains appellent les « nouvelles formes d’antisémitisme », c’est-à-dire l’antisémitisme à gauche, tandis que celui de droite serait dépassé. Or, ce n’est tout simplement pas vrai. Ce que cela révèle, c’est une intensification d’une « campagne de définition » visant à redéfinir l’antisémitisme, l’antisionisme, le terrorisme et la glorification du terrorisme. Désormais, un certain nombre d’activistes, de syndicalistes et de chercheurs sont poursuivis pour « glorification du terrorisme », alors que tout ce qu’ils ont fait, c’est dénoncer les crimes en cours.
Cette négation du droit international, cette militarisation de la lutte contre l’antisémitisme et l’utilisation du système judiciaire à des fins politiques sont extrêmement dangereuses pour notre démocratie et l’État de droit.
Qu’apporte votre livre au débat actuel sur Gaza, notamment sur le plan du droit international ?
L’idée était de comprendre ce que le droit international peut ou ne peut pas faire à Gaza, et en retour, ce que Gaza signifie pour le droit international. Gaza est un véritable terrain d’essai concret pour le droit international, qui met en évidence ses forces et, surtout, ses limites. Les limites sont claires, mais il existe aussi des atouts que le grand public n’a pas pleinement saisis : tous les effets indirects, symboliques et politiques qui découlent des normes juridiques. On s’attend à ce que le droit interdise les crimes ou les punisse, mais dans les faits, il peut aussi faire bien plus.
La première partie de mon livre est consacrée à mobiliser tous les rapports publiés pendant la guerre à Gaza : des ONG nationales et internationales, des rapporteurs spéciaux de l’ONU et des commissions d’experts indépendants, mais aussi des articles produits par les médias — pas seulement les chaînes internationales, mais aussi un grand nombre de journalistes locaux, dont beaucoup travaillent quasi bénévolement et ont payé un lourd tribut (au moins 293 journalistes ont été tués à Gaza depuis octobre 2023). Ces rapports ont fourni un éclairage en temps réel sur le conflit. Nous avons été conscients de ce qui se passait dès le premier jour : le nombre d’hôpitaux ciblés, le nombre d’enfants encore à vacciner, les taux de malnutrition, etc. Et il y a les affaires juridiques, comme celle déposée par l’Afrique du Sud à la Cour internationale de justice contre Israël pour violation de la Convention sur le génocide de 1948, accompagnée d’un mémoire de plus de 100 pages soutenant l’affaire et détaillant des incidents précis.
En effet, depuis octobre 2023, des informations suffisantes permettent de confirmer que des crimes de guerre ont été commis à Gaza. Et plus on creuse, plus on refine la classification juridique de ces crimes.
Au printemps 2024, avec le premier rapport de Francesca Albanese publié après le 7 octobre 2023, le mot « génocide » a commencé à être utilisé pour décrire la situation à Gaza pour la première fois. Et depuis lors, malgré les confusions entretenues par certains médias et politiciens qui accusent l’avocate italienne d’être « une activiste politique qui propage un discours de haine », selon les mots de Jean-Noël Barrot, la plupart de ceux qui cherchent à définir légalement ce qui se passe à Gaza convergent vers la même analyse et le même diagnostic, qui ne sont rien d’autre que le résultat logique de l’application du droit international.
Les populations peuvent désormais s’emparer du droit international comme outil de protestation et de mobilisation, mais aussi comme mémoire.
Est‑ce que tout cela ne serait pas un peu vain, puisqu’indépendamment de la fréquence avec laquelle le droit international est invoqué, il ne parvient pas à prévenir les crimes ?
Non, parce que le droit offre un langage commun à toutes celles et ceux qui se mobilisent pour Gaza afin de traduire la situation en termes juridiques et pénaux. C’est un langage universel qui permet d’établir et de reconnaître qu’un crime a été commis. Il ne se borne pas à décrire une réalité donnée. Le droit international ne se contente pas de dire « il y a eu une frappe aérienne ». Il dit plutôt : « Cette frappe est un crime de guerre pour telle raison précise ». Et ainsi le monde entier peut comprendre ce qui se passe, à condition d’être prêt à écouter.
Le titre de la Convention de 1948 contient le mot « prévention ». Cela signifie qu’une fois qu’un État signataire dispose de suffisamment d’informations sur un conflit pour dire qu’il existe un risque de génocide, tous les États parties à la convention doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher que ces crimes ne soient commis. C’est un droit complexe qui autorise l’emploi du terme « génocide » même lorsque ce crime ne s’est pas encore produit. C’est ce qui le rend si puissant.
Le droit international est un instrument de sensibilisation, de condamnation et de mobilisation. C’est un outil qui nous permet d’ouvrir les possibilités et les potentialités de la justice. Des procédures judiciaires sont en cours devant des tribunaux nationaux et internationaux : la Cour pénale internationale, la Cour internationale de justice, et un certain nombre de tribunaux en France, en Allemagne, en Angleterre, aux Pays‑Bas, en Belgique et dans d’autres pays. Des affaires sont engagées contre des soldats israéliens et à double citoyenneté. Il existe aussi des procédures contre des dirigeants politiques et des fabricants d’armes. Tout cela repose sur la bonne volonté et la mobilisation populaire de la société civile organisée.
C’est un moment historique pour le droit international, que Gaza accélère en quelque sorte, bien que nous ayons vu les premiers signes en Syrie et, encore plus, en Ukraine. Nous assistons à l’émergence d’États périphériques — et souvent postcoloniaux — qui prennent possession du droit international. Le Nicaragua, par exemple, a engagé une affaire contre l’Allemagne à la Cour internationale de justice pour complicité dans le crime de génocide à Gaza. Comme symbole, cela n’est pas sans signification. Les populations peuvent désormais s’emparer du droit international comme outil de protestation et de mobilisation, mais aussi comme mémoire.
Plus nous parlons du génocide à Gaza en termes de droit international, plus nous avons de chances que tous ces crimes ne disparaissent pas à jamais de notre mémoire collective. Malgré l’horreur de la situation, il existe de nombreuses raisons de croire et d’espérer en une renaissance du droit international par la guerre menée contre Gaza.
