La montée de la droite radicale en Europe bouleverse le paysage politique. Afin de conquérir de nouveaux électeurs, certains partis de gauche embrassent désormais des idées qui étaient traditionnellement associées à l’extrême droite, avec parfois des résultats électoraux significatifs. Cependant, loin de revitaliser la gauche, cette tendance, qu’on pourrait qualifier de « socialisme conservateur », risque surtout de renforcer le positionnement et les politiques de la droite populiste et nationaliste.
Une crise politique secoue la gauche en Allemagne en janvier 2024
En début d’année 2024, un véritable séisme a secoué le paysage politique allemand. Sahra Wagenknecht, figure emblématique de la gauche radicale au sein de Die Linke (La Gauche), a décidé de quitter son parti pour créer une nouvelle formation : le Bündnis Sahra Wagenknecht (Alliance Sahra Wagenknecht, BSW). Cette nouvelle formation prône un programme mêlant politiques sociales et une forte opposition à l’immigration. Sa création était prétendument annoncée comme une tentative de « sauver la démocratie » en affrontant la parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) sur son propre terrain. Moins d’un an après sa naissance, la BSW a déjà réussi à s’imposer dans l’échiquier politique allemand et est désormais considérée comme un acteur incontournable du paysage politique national.
Une recomposition du paysage politique européen face à la progression de l’extrême droite
La montée en puissance de la droite radicale à travers l’Europe entraîne un repliement du spectre politique. Alors que l’axe du centre droit a largement contribué à la normalisation des idées d’extrême droite, plusieurs partis de gauche ont aussi tendu à adopter des propositions souvent associées à l’opposé de leur position traditionnelle. On assiste à la naissance d’un courant que l’on pourrait désigner comme du « socialisme conservateur », mêlant économies socialistes, idées anti-immigration, scepticisme envers les droits des minorités — qu’il s’agisse des minorités sexuelles ou de genre — et une rhétorique populiste anti-élite.
Pourquoi Sahra Wagenknecht semble-t-elle avoir abandonné ses origines radicales pour épouser le sentiment dominant ?
Le Dr Thorsten Holzhauser, historien et chercheur, avance que cette évolution s’inscrit peut-être dans une certaine continuité. « Une réponse pourrait être qu’elle a toujours été conservatrice, d’une certaine manière. Son conservatisme dans les années 1990 était celui d’une tentative de préserver l’orthodoxie de l’ancien État est-allemand », explique-t-il.
L’idéologie de la BSW est atypique parmi de nombreux partis de gauche en Europe de l’Ouest, car elle s’inscrit dans le passé communiste de l’Allemagne de l’Est par l’histoire personnelle de sa leader. Wagenknecht a commencé sa carrière dans ce contexte, et certains de ses propos, notamment sa relation controversée avec la Russie, en témoignent. La position de la BSW sur cette question diffère peu de celle de Die Linke, devenue depuis divisée sur la politique à l’égard de la Russie et de la guerre en Ukraine.
Aujourd’hui, la conservatisme de Wagenknecht s’exprime dans des arguments qui flirtent parfois avec ceux de l’extrême droite : opposition à l’immigration, critiques des droits des minorités et dénonciation des « élites urbaines ». « Elle pense que la gauche ne pourra pas rivaliser avec l’extrême droite si elle ne réforme pas sa politique migratoire », précise Holzhauser. « C’est une stratégie, mais aussi une idéologie : elle considère que la migration pose des problèmes fondamentaux pour les sociétés occidentales ».
Selon lui, Wagenknecht voit dans l’immigration le plus grand défi pour la classe ouvrière, qui paie le prix de la mondialisation. Pour elle, combattre l’immigration serait une manière de renouer avec cette base électorale traditionnelle de gauche, aujourd’hui considérée comme larguée par les partis classiques.
Pourquoi Sahra Wagenknecht semble-t-elle avoir abandonné ses racines radicales pour adhérer à l’esprit du temps ?
Les résultats électoraux de la BSW témoignent de son attrait croissant. Lors des élections européennes de juin 2024, six mois à peine après sa création, la formation a obtenu 6,2 % des voix, dépassant largement Die Linke. Dans les scrutins régionaux en Allemagne, notamment dans les États de Saxe (11,8 %), de Thuringe (15,8 %) ou encore de Brandebourg (13,5 %), ses performances ont été remarquables, malgré une atmosphère politique souvent hostile. La réussite de Wagenknecht dans ces scrutins lui confère un véritable poids collectif en Allemagne de l’Est : si d’autres partis veulent former des coalitions sans faire appel à l’afd, ils devront considérer la participation de la BSW, lui conférant un rôle clé dans la vie politique du pays.
Mais cette nouvelle formation réussit-elle à détourner des électeurs de l’AfD ? « En partie, oui, mais pas autant que [Wagenknecht] l’aurait souhaité », analyse Holzhauser. Lors des dernières élections régionales, la BSW a principalement conquis des électeurs de Die Linke, contribuant à déchirer la maigre gauche allemande, mais aussi des abstentionnistes et du centre. « [Wagenknecht] a également récupéré certains électeurs de l’AfD, mais l’enjeu principal reste de les faire revenir aux partis démocratiques. Or, cela ne fonctionne qu’en partie. » Par ailleurs, l’AfD y a obtenu d’excellents résultats, avec 32,8 % des voix en Thuringe et 30,6 % en Saxe.
Holzhauser considère que cette nouvelle formation n’a que peu de chances d’empêcher l’extrême droite de gagner en sièges au Parlement. « Mon hypothèse est que l’existence de partis comme celui de Wagenknecht ne freine pas la progression de l’extrême droite, au contraire : cela tend à renforcer ces discours. » Toutefois, cette création a aussi permis d’ouvrir une nouvelle niche dans la scène politique allemande : « Ceci constitue, en gros, une alternative à l’Alternative pour l’Allemagne », affirme-t-il.
Attention au piège
Contrairement au succès de la BSW en Allemagne, la trajectoire qu’emprunte le socialisme conservateur en Bulgarie mène à une perte de crédibilité du Parti socialiste bulgare (BSP). Selon des membres de la organisation féministe de gauche LevFem, Korneliya Ninova, à la tête du BSP depuis 2016, a mené la formation sur la voie d’un glissement vers la défense de « valeurs traditionnelles bulgares », abandonnant peu à peu ses préoccupations socio-économiques. Elle a ainsi popularisé ce qu’elle qualifie de « conservatisme social »2.
Ce basculement a conduit le BSP, longtemps seul vrai parti de gauche en Bulgarie, à adopter une position ouvertement conservatrice, voire ultraconservatrice, sur les questions de genre, les droits LGBTQI+, ou encore l’immigration. Sur ces sujets, mais aussi en ce qui concerne certains droits sociaux et économiques, notamment ceux des populations vulnérables ou des Roms, le parti a pris parti pour une ligne dure qui reflète peu ou prou celle de la majorité du paysage politique bulgare.
Ce tournant a permis au BSP de jouer un rôle de plus en plus conforme à la majorité de ses concurrents, favorisant ainsi une politisation à droite, alimentée par des forces néo-libérales, clientélistes et ultraconservatrices. Par exemple, le parti a soutenu une loi très polémique interdisant la « propagande » LGBTQI+ dans les écoles, proposée par le parti d’extrême droite Vazrazhdane (Revival). Malgré l’instabilité politique chronique qui secoue la Bulgarie — avec sept élections législatives en seulement quatre ans — cette loi a été adoptée en majorité en août 2024.
Un des dangers du socialisme conservateur est qu’il brouille la frontière entre la gauche et la droite.
Cette évolution ne s’est pas traduite par une reconstruction du support électoral du BSP, bien au contraire. Le parti a perdu énormément de voix, passant de 27 % en 2017 à seulement 7 % en juin 2024. Après cette défaite électorale, il a traversé une crise de leadership, jusqu’à ce que Ninova soit renvoyée. Lors du scrutin éclair du 27 octobre, la coalition de la Gauche unie, dont le BSP fait partie, n’a recueilli que 7,32 % des suffrages.
Outre le BSP, les représentant.e.s de LevFem évoquent aussi d’autres formations dites « nominalement de gauche » qui défendent quelques positions socio-économiques, mais qui sont par ailleurs très pro-capitalistes et réactionnaires. La palette idéologique du paysage bulgare est ainsi peu rassurante : « Déguiser tout cela sous des étiquettes comme ‘pro-russe’, ‘populiste’, ‘illibéral’, ne masque pas le fait qu’il n’existe plus une gauche réelle, cohérente. »
L’histoire du MLP bulgare est particulière, car ce déplacement vers la droite a débuté il y a plusieurs décennies, bien avant la crise actuelle. Mais la chute catastrophique du BSP sous la direction de Ninova ces dernières années doit servir d’avertissement à toutes les formations de gauche qui envisagent d’abandonner leurs principes fondamentaux ou ce qu’il en reste.
Le piège de la définition
Un enjeu crucial du socialisme conservateur, c’est aussi cette tendance à brouiller la distinction entre gauche et droite. En s’éloignant des concepts et valeurs socialistes traditionnels, ces partis deviennent souvent indiscernables de leurs homologues du camp conservateur. Un exemple typique est le parti SMER – Sociálna demokracia du Premier ministre slovak Robert Fico.
Créé en 1999 à la suite d’une scission du Parti démocratique de la gauche (SDL), SMER s’était initialement présenté comme un parti « troisième voie ». Il a ensuite adopté une étiquette social-démocrate, après avoir absorbé la SDL et d’autres formations de gauche dans les premières années 2000. Depuis, il a viré de plus en plus à droite et se montre aujourd’hui bien plus conservateur que progressiste, avec une proximité affirmée avec la droite radicale, que ce soit dans ses alliances politiques ou dans ses discours fortement racistes, islamophobes, anti-LGBTQIA+ et conspirationnistes.
Martin Makara, politologue et doctorant à l’Université de Prešov, rappelle que Robert Fico insiste souvent pour faire la distinction entre une « social-démocratie slovak » et celle des « pays occidentaux ». « Il insiste sur le fait que la ‘social-démocratie slovakienne’ (un mélange confus de socialisme économique, de nationalisme et de conservatisme social) ne s’intéresse pas aux droits LGBTQ+, à la légalisation des drogues ou à la question de genre, mais uniquement aux questions sociales comme le salaire minimum », explique Makara. « Pourtant, malgré ces affirmations, SMER n’a pas connu de progrès social systémique significatif, même lors de sa période de pouvoir en 2012-2016. »
En mars 2018, suite à des protestations massives après l’assassinat du journaliste d’investigation Ján Kuciak et de sa compagne Martina Kušnírová, Fico a été contraint de démissionner. Pour tenter de rester pertinent, il s’est tourné vers des positions extrêmes et d’extrême droite, attaquant violemment la politique progressiste et appelant à un retour à l’ordre après une période de transition tumultueuse. Cette stratégie lui a permis de remporter les élections de septembre 2023 avec 23 % des voix, mais le pays a depuis connu une dérive vers l’autoritarisme, notamment par des purges dans la police, la justice et les médias, ce qui soulève d’importantes inquiétudes pour l’ensemble de la société slovakienne.
Une expérience européenne : le laboratoire de l’immigration
L’exemple du parti social-démocrate danois montre que l’influence du socialisme conservateur ne reste pas cantonnée aux seules politiques intérieures. Elle peut aussi inspirer d’autres pays et alimenter des stratégies nationalistes et anti-immigration à l’échelle continentale.
Depuis plusieurs années, le Danemark est à la fois loué et critiqué pour ses politiques migratoires restrictives, qui ont largement façonné l’image du pays, notamment avec la prise de pouvoir de la Premier ministre social-démocrate, Mette Frederiksen, en 2019. Son ministère a renforcé la tendance en introduisant des mesures limitant fortement l’accès à l’asile et favorisant le rapatriement. Le changement s’est traduit par une réforme radicale de la loi sur les étrangers en 2019, qui privilégie l’expulsion plutôt que l’intégration.
Michelle Pace, professeur à l’Université de Roskilde, spécialisée dans l’histoire de l’immigration au Danemark, souligne que cette évolution n’est pas apparue du jour au lendemain : « Le Danemark a une longue tradition de pionnier en matière de législation migratoire. La loi de 1983 a longtemps été considérée comme la plus libérale d’Europe. Mais à partir du début des années 2000, le débat a changé : le pays est devenu nettement plus ferme, avec des mesures de plus en plus restrictives en matière d’expulsions et de critères pour l’octroi du statut de résident. »
En février 2019, le Parlement danois a adopté un projet de loi sur l’asile qualifié de « changement de paradigme » : il réduit considérablement la capacité d’intégration des réfugiés, qui ne seraient là que pour une période limitée, avant leur expulsion. La priorité n’est plus l’intégration, mais le rapatriement. Ce virage a été soutenu aussi bien par la coalition conservatrice que par l’extrême droite et par le Parti social-démocrate, qui était à l’époque dans l’opposition.
Michelle Pace explique que la montée en puissance de Mette Frederiksen s’explique par son habile repositionnement à gauche sur le plan économique, tout en étant très ferme sur la question migratoire. La Première ministre a évité le populisme de droite tout en concentrant ses efforts pour devancer ses adversaires, notamment en adoptant une politique migratoire très restrictive qui, pour elle, défend surtout la stabilité du modèle social danois.
Elle souligne que cette stratégie, visant à surfaire la figure de fermeté, a permis à Frederiksen de mobiliser une partie du vote traditionnel de gauche tout en satisfaisant une majorité d’électeurs en faveur de politiques migratoires restrictives. « Son objectif : surpasser la droite populiste en adoptant une position plus dure — c’est ainsi qu’elle a façonné l’une des politiques migratoires les plus restrictives d’Europe. »
Les résultats de cette politique ont une portée qui dépasse le Danemark, puisqu’elle influence aussi d’autres pays européens comme la Grande-Bretagne ou l’Autriche, où ces modèles restrictifs ont été largement repris.
Une normalisation qui n’est pas inévitable
Dans un contexte où les frontières idéologiques deviennent de plus en plus floues, il devient crucial pour les forces progressistes de trouver des stratégies pour rester pertinentes tout en conservant leurs valeurs fondamentales. « Si la gauche ne veut pas être absorbée par l’autoritarisme et le conservatisme, elle doit investir le débat au niveau local et européen, en s’adressant notamment à la majorité des classes moyennes et ouvrières, en proposant des solutions concrètes à leurs problèmes quotidiens », insiste Martin Makara. Il précise toutefois que cela ne doit pas signifier abandonner la défense des minorités. « Les parties de gauche doivent mieux interpréter le monde en rapide mutation, l’expliquer de manière raisonnable et fournir des repères accessibles à leurs électeurs ou potentiels électeurs. »
Michelle Pace souligne quant à elle que la stratégie adoptée par la social-démocratie danoise pour décrocher la victoire en 2019 n’est pas forcément adaptée à l’avenir pour l’ensemble des partis sociaux-démocrates. Si certains partis de centre droit ont pu tirer profit d’un virage à l’extrême droite, cela ne veut pas dire qu’il faut forcément suivre cette voie. Au contraire, ils devraient principalement continuer de défendre leur modèle de l’État-providence, d’assouplir leur politique d’immigration légale et d’affirmer un leadership que les électeurs européens attendent.
Pour Hedwig Giusto, chercheuse senior à la Fondation pour la Recherche Européenne Progressiste et éditrice en chef de The Progressive Post, l’immigration reste une cible facile pour les politiciens cherchant à détourner l’attention ou à désigner des boucs émissaires. « Je crains que certains socialistes européens aient été « emportés par le mouvement » », confie-t-elle. Elle insiste sur la difficulté à changer la narration dominante : « En Europe, il a été démontré à maintes reprises que, face à un choix entre le ‘vrai’ parti de droite et ceux qui se contentent de se moquer de ses propositions, les électeurs préfèrent généralement le vrai. » Selon elle, les socialistes européens devraient défendre leurs valeurs et veiller à ce qu’elles soient bien reflétées dans leurs politiques.
Malheureusement, dans un climat politique où l’extrême droite populiste jouit d’un certain écho, il est difficile pour la majorité de la gauche de se positionner autrement. La suspension du Parti socialiste européen (PES) du SMER en 2023, à cause de la alliance avec des partis d’extrême droite, illustre cette difficulté. La Bulgarie reste cependant membre, alors que les députés du groupe S&D ont récemment affiché leur soutien au nouveau Pacte européen sur l’immigration et l’asile, témoignant du décalage entre discours et actes.
Katy Brown, Aurelien Mondon et Aaron Winter rappellent que la norme « mainstream » est une construction fluide, façonnée par toutes ses composantes. Si l’on doit reconnaitre que la droite radicale a joué un rôle dans la radicalisation politique, il ne faut pas oublier que « le poids de la majorité dans l’espace politique est souvent sous-estimé ». Pour eux, les partis de gauche n’entrent pas en contact avec l’extrême droite par une force extérieure, mais par choix.
En définitive, si un déplacement vers la droite peut parfois générer des gains électoraux, prétendre que le socialisme conservateur serait la voie de la sauvegarde de la gauche ou de la démocratie en général est une erreur profonde. Ce positionnement peut momentanément booster les résultats électoraux, mais il risque surtout, à terme, de disloquer la gauche, d’abîmer sa crédibilité, et de normaliser le discours d’extrême droite, mettant en danger les droits humains, ceux des minorités, et la confiance même du peuple dans ses représentants.
Participer à la normalisation du populisme d’extrême droite par le biais du socialisme conservateur soulève une question fondamentale : ces partis combattent-ils vraiment l’extrême droite, ou ne font-ils qu’accompagner son ascension ?
- La BSW n’est pas seule dans son rejet de l’immigration, puisque la coalition allemande dite du « feu tricolore » (SPD, FDP, Verts) s’est également récemment engagée sur cette voie face à la baisse de popularité et la pression croissante de la droite et de l’extrême droite. ↩︎
- En réalité, LevFem fait remonter le soutien du BSP à une politique conservatrice à la fin des années 1970, dans l’ombre du Parti communiste bulgare, qui donnera naissance au Parti socialiste bulgare. ↩︎
