Dominique Barthier

Europe

Le point de bascule de la démocratie bulgare ?

La Bulgarie a connu ces dernières années une succession de gouvernements éphémères, incapables de rallier le soutien nécessaire et de faire reculer la corruption endémique qui gangrène le pays. En conséquence, le désenchantement politique s’est intensifié et la participation électorale a chuté de manière marquée. Les vastes manifestations qui ont contraint le premier ministre Rosen Zhelyazkov à démissionner constituent une étape positive vers une participation plus active, mais la reconstruction d’une confiance mutuelle entre la société et les institutions étatiques demeure uniquement possible grâce à des pratiques démocratiques durables.

En décembre 2025, plus de 100 000 Bulgares sont descendus dans la rue, bloquant les grands axes routiers à Sofia et dans d’autres grandes villes comme Varna, Plovdiv et Bourgas. Partant d’un budget d’État pour 2026 jugé problématique, les protestations se sont rapidement muées en demandes de démission du Premier ministre Rosen Zhelyazkov, largement perçu comme une marionnette d’acteurs politiques influents tels que l’oligarque Delyan Peevski (leader du Mouvement pour les droits et les libertés – Nouvelle Aube, souvent abrégé DPS‑Peevski) et Boyko Borissov (leader du parti GERB et ancien Premier ministre).

L’ampleur et l’intensité des manifestations ont pris de court l’establishment politique. Sous une pression sociale sans précédent, le gouvernement a retiré le budget controversé. Peu après, le 11 décembre 2025, le cabinet de Zhelyazkov a officiellement démissionné. Si aucune majorité politique nouvelle ne se dégage, le pays se dirige vers sa huitième élection parlementaire en à peine quatre ans.

Sachant que la Bulgarie dispose d’une expérience limitée en matière de résistance démocratique coordonnée, les manifestations de décembre représentent sans doute l’une des plus vastes mobilisations civiques pacifiques et unifiées de l’histoire moderne du pays. La chute du communisme en 1990 s’est produite par un effondrement interne du parti au pouvoir plutôt que par une insurrection de masse, et la société bulgare est restée largement atomisée et dépourvue d’espoir, peinant à développer les réflexes de la participation démocratique. Or, au cours des 35 années qui ont suivi la transition vers la démocratie, la société bulgare a connu une lente transformation, adoptant progressivement une citoyenneté active et une résistance publique.

Figures contestées

Parmi les éléments qui ont catalysé ce tournant figurait la remise en lumière de structures mafio-oligarchiques qui dominent la vie politique. La récente vague de protestations s’est avant tout dirigée contre l’alliance informelle entre Borissov et Peevski.

Borissov a occupé le poste de Premier ministre à trois reprises, durant au total environ neuf ans entre 2009 et 2021, ce qui en fait le plus ancien dirigeant bulgare de l’ère post‑communiste. Avant de faire irruption sur la scène nationale, il avait été maire de Sofia et avait occupé des postes au sein des services de sécurité.

L’époque Borissov a été marquée par une stabilité économique, des projets d’infrastructure et des liens forts avec l’OTAN et l’Union européenne, ce qui a renforcé son soutien auprès d’un grand nombre d’électeurs qui appréciaient son leadership pragmatique et axé sur les résultats. Cependant, il demeure aussi très controversé. Des opposants – dont l’ancien président Rumen Radev – soutiennent que les gouvernements de Borissov n’ont pas su s’attaquer efficacement à la corruption et ont sapé la reddition de comptes démocratique, tandis que les partisans le présentent comme une force stabilisatrice capable de guider la Bulgarie à travers des défis nationaux et internationaux complexes. L’opinion publique reste fortement polarisée: certains voient en lui un homme d’État expérimenté, d’autres considèrent qu’il incarne les limites du système politique, marquées par une corruption enracinée, un État de droit faible et le clientélisme politique.

Par ailleurs, Peevski, homme d’affaires et oligarque des médias, a joué un rôle central et fortement controversé sur la scène politique bulgare depuis plus d’une décennie. Il est membre de l’Assemblée nationale depuis 2009 et, depuis février 2024, dirige le Mouvement pour les droits et les libertés (DPS) et sa coalition électorale successeur, DPS – Nouvelle Aube.

La carrière de Peevski a traversé les sphères politique, économique et médiatique. Au début de sa vie publique, il possédait et contrôlait de grands médias. En 2013, sa nomination à la tête de l’Agence nationale de sécurité de l’État a déclenché des protestations à l’échelle du pays, provoquant sa démission au milieu d’accusations d’influence indue. Sur le plan international, Peevski a été sanctionné par les États‑Unis et le Royaume‑Uni pour des faits présumés de corruption, de pots‑de‑vin et de népotisme.

À l’instar de Borissov, la perception publique de Peevski en Bulgarie est fortement polarisée. De nombreux citoyens et associations civiques le voient comme le symbole du contrôle oligarchique, de la capture des institutions et de la corruption systémique, tandis que les partisans dans le parti de Peevski le présentent comme un dirigeant engagé à représenter les minorités et à poursuivre des objectifs politiques.

Après une longue période de rivalité, les deux leaders se sont rapprochés et ont commencé à coopérer ces dernières années.

Nouvelle économie, vieille politique

Après l’effondrement du système communiste, la Bulgarie a connu une chute économique brutale: le PIB a perdu près de 40 % durant les années 1990, et le chômage a atteint 15–18 % lorsque les industries d’État ont échoué. L’introduction d’une « planche de monnaie » en 1997 a marqué un tournant, menant à une stabilisation économique et à une croissance améliorée dans les années 2000. Au moment où le pays a rejoint l’UE en 2007, le chômage était tombé à environ 6 %.

Une corruption endémique et un système judiciaire largement perçu comme « colonisé » par des intérêts oligarchiques ont porté le mécontentement à un point de bascule.

La Bulgarie a grandement bénéficié de l’accès au marché unique de l’UE, du financement européen et de la libre circulation des personnes. La crise financière mondiale a temporairement remanié ces gains, avec un sommet du chômage en 2012–2013. À partir de 2014, toutefois, la Bulgarie est revenue à une croissance stable et le chômage est descendu en dessous de 5 %, demeurant bas même face au choc de la Covid-19. Le déclin démographique dû à l’émigration a fini par créer des pénuries de main‑d’œuvre, poussant le pays à attirer des travailleurs étrangers.

Au début de 2025, la Bulgarie a obtenu son adhésion pleine à l’espace Schengen. Le 1er janvier 2026, elle a également rejoint la zone euro. Pourtant, cette convergence économique ne s’est pas traduite par une confiance institutionnelle. Au contraire, l’écart entre l’amélioration des indicateurs macroéconomiques et la persistance de une gouvernance défaillante a alimenté une frustration publique grandissante.

Plus récemment, la corruption endémique et un système judiciaire largement perçu comme « colonisé » par des intérêts oligarchiques ont porté le mécontentement à un point de bascule.

Une vague post-populiste ?

Les facteurs qui ont nourri les protestations de décembre allaient bien au-delà des simples problèmes économiques. Les citoyens réclamaient un processus électoral équitable, une réforme judiciaire profonde et une fin à la corruption structurelle. Ce qui était réellement nouveau, toutefois, était la nature collective de l’action.

Depuis plus de deux décennies – et particulièrement depuis 2001, année où le populisme est devenu un élément central de la politique bulgare – les citoyens délèguent à des leaders charismatiques le « combat » contre l’emprise oligarchique. Cette année-là, ils ont élu l’ancien roi Siméon Saxe‑Cobourg‑Gotha, qui promettait une prospérité en 800 jours mais n’a pas tenu sa parole. En 2009, son ancien garde du corps, Boyko Borissov, est devenu Premier ministre, incarnant des espoirs populistes similaires. Le miracle promis ne s’est jamais matérialisé.

Bien que le parti de Borissov, GERB, demeure un acteur politique important, il ne dispose plus d’une majorité suffisante pour gouverner seul. D’autres partis populistes de droite – tels qu’ATTAKA et Il existe un peuple – ont également mené campagne contre les élites corrompues, pour ensuite soutenir des arrangements oligarchiques au parlement. Résultat: ils ont perdu la confiance du public.

Aujourd’hui, les Bulgares semblent passer d’un public passif à un acteur politique collectif, adoptant une forme de mobilisation ascendante qui peut être décrite comme post-populiste. Bien que ce post-populisme réitère des discours anti‑élite et anti‑corruption bien connus dans le cadre du populisme, il représente une transformation substantielle, avec des segments importants de la population qui s’engagent désormais activement dans les manifestations. Auparavant, cela n’était pas le cas.

Néanmoins, les mobilisations restent chaotiques et manquent d’organisation ou de leadership. Par conséquent, elles ne peuvent être qualifiées de mouvement. Pour le moment, les tensions sociales s’expriment sous forme de « vague », ce qui suggère qu’un changement social en profondeur est en train de se produire.

Cette transformation a nécessité plus qu’un renouvellement générationnel. Malgré la fin formelle du totalitarisme, des schémas d’abstention sociale ont perduré longtemps après 1990, façonnés par des décennies de répression contre la résistance collective. La liberté politique n’a pas pu être internalisée immédiatement.

Un changement décisif s’est produit lorsque des personnes nées bien après le début de la transition démocratique sont devenues politiquement actives. La génération Z a joué un rôle particulièrement visible lors des manifestations de décembre 2025. Leur mobilisation a combiné un nouveau sens de la liberté, une demande d’une politique morale et – surtout – le désir de rester et de construire une vie en Bulgarie. Comme dans de nombreux pays membres de l’UE post‑communistes, la Bulgarie a souffert pendant des décennies d’émigration massive et de fuite des cerveaux.

Pour la génération Z, l’engagement politique a été façonné non seulement par l’idéologie, mais aussi par la technologie. Les réseaux sociaux se sont avérés centraux pour permettre une mobilisation rapide via des réseaux décentralisés et pluralistes d’influenceurs plutôt que par un seul leader charismatique. La contestation est devenue « tendance », offrant une identification sociale avec une lutte collective contre des élites amorales. Les formes traditionnelles de socialisation politique – en particulier les structures basées sur les partis – ont été largement rejetées en raison d’une profonde méfiance envers les dirigeants et des pratiques népotistes enracinées.

Et après ?

Malgré l’éveil de la société civile, la mobilisation sociale demeure chaotique et largement réactive – définie davantage par l’opposition que par des alternatives constructives. Aucune nouvelle direction politique ni structures représentatives fiables n’ont encore émergé pour canaliser l’énergie du public vers une gouvernance stable.

L’instabilité politique est devenue la norme en Bulgarie. Depuis 2021, le pays a tenu sept élections parlementaires, avec une participation qui n’a cessé de diminuer au cours de cette période. La participation était d’environ 50,6 % lors de l’élection d’avril 2021 et est tombée à 38,9 % lors du scrutin le plus récent, qui s’est tenu en octobre 2024. Le taux le plus bas a été enregistré lors des élections de juin 2024, à seulement 34,4 %. Les Bulgares en ont tout simplement assez d’une chambre basse fragmentée, de gouvernements de courte durée et de fréquents scrutins anticipés.

De nouvelles élections sont probablement prévues pour mars 2026, mais jusqu’à présent il n’existe pas de majorité claire, pas de leadership crédible et pas de projet politique cohérent capable de répondre aux attentes des citoyens.

Despite the awakening of civic society, social mobilisation remains chaotic and largely reactive – defined more by opposition than by constructive alternatives.

Selon le dernier sondage Market Links, le scrutin parlementaire à venir en Bulgarie serait fortement fragmenté: le centre‑droit GERB–SDS arriverait en tête avec 18,1 % des intentions de vote, suivi de la coalition centriste PP–DB, qui fut l’une des voix phares des récentes protestations, à 14,2 %. La droite nationaliste Revival et le parti minoritaire DPS frôlent les 9 % chacun. Quant au BSP d’extrême gauche et au petit MECH, ils dépassent à peine le seuil de 4 % pour entrer au parlement.

Un autre facteur susceptible d’influencer l’élection serait la formation éventuelle d’un nouveau parti par l’ancien président Roumen Radev. Il a démissionné le 20 janvier, près d’un an avant la fin de son deuxième mandat, et devrait aussi entrer dans la compétition avec une nouvelle structure politique. Précédemment soutenu par le Parti socialiste bulgare affaibli, Radev affiche une orientation pro‑ Russie.

Pour la Bulgarie, atteindre la stabilité politique est crucial. Malgré sa démission et sans consultation du parlement, le gouvernement sortant de Rosen Zhelyazkov a récemment rejoint le « Board of Peace » de Gaza de l’ancien président américain Donald Trump. Cette décision place la Bulgarie aux côtés de pays comme la Hongrie et la Biélorussie et illustre les risques liés à une instabilité politique continue.

À court terme, la réponse la plus efficace à la politique amorale bulgare semble résider dans une implication civique soutenue et directe – mais sous des formes plus structurées et stratégiques que les mobilisations chaotiques observées jusqu’ici. Une observation électorale citoyenne active, visant à prévenir les fraudes, est également cruciale.

Parallèlement, une réforme judiciaire immédiate et crédible – notamment en renforçant l’indépendance et la reddition de comptes du Procureur, en concentrant les pouvoirs au niveau du Parquet et en combattant la perception persistante d’une justice sélective – est essentielle pour mettre fin à des décennies de impunité. En complément de ces mesures institutionnelles, des efforts bottom-up visant à construire une représentation politique légitime, y compris de nouveaux mouvements civiques et des partis réformistes, pourraient aider à reconnecter les citoyens au système politique.

Ensemble, ces processus offrent une voie pour restaurer la confiance mutuelle entre la société et les institutions de l’État, qui a été profondément érodée par des décennies de scandales de corruption, de capture par les élites et de cycles d’impasse politique répétés. Ce n’est qu’en traduisant une unité civique sans précédent en pratiques démocratiques durables que la Bulgarie pourra sortir du stade de la protestation et atteindre un véritable point de bascule dans son développement démocratique.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.