Dans une étape historique pour la démocratie brésilienne, la Cour suprême fédérale (STF) a condamné l’ancien président Jair Bolsonaro et sept autres prévenus pour leur participation à un complot de coup d’État visant à subvertir les résultats des élections de 2022 — lorsque Luiz Inácio Lula da Silva l’a emporté — et à demeurer au pouvoir. Le procès, clos le 11 septembre par la Première Chambre du tribunal, a établi des peines de prison et une inéligibilité pour les huit personnes impliquées.
Le Brésil a assisté pour la première fois au jugement des architectes d’un plan destiné à déstabiliser les institutions et l’État de droit démocratique. La gravité des accusations et l’importance du verdict pour l’avenir du pays reflètent le caractère sans précédent de l’affaire.
Bolsonaro est le dixième chef d’État à être puni pour ce crime dans le monde, et le premier dans l’histoire du Brésil. Le journal O Globo a réalisé une enquête sur les dirigeants condamnés depuis 1946 et a recensé au total 186 condamnations de 128 chefs de gouvernement dans 69 pays. La plupart de ces condamnations portaient toutefois sur des délits de corruption, et non sur des tentatives de coup d’État.
Le Brésil a connu au moins 15 coups d’État ou tentatives de coup d’État depuis la fin de la monarchie en 1889. Le plus célèbre et le plus préjudiciable reste la prise du pouvoir par la force en 1964, lorsque un soulèvement militaire renversa le président João Goulart, inaugurant une dictatorship de 21 ans.
Jair Bolsonaro a défendu cette position tout au long de sa carrière politique, depuis les années 1980, et a refusé de qualifier le régime imposé de dictature, le décrivant comme une période de « ordre et progrès » (la devise inscrite sur le drapeau national brésilien).
Lorsqu’il a voté en faveur de la destitution de Dilma Rousseff en 2016, il a dédié son vote au colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, « la terreur de Dilma Rousseff », selon ses mots — Ustra ayant torturé le président pendant le régime dictatorial.
La décision et les peines
La décision finale a été rendue à quatre voix contre une. Les juges Alexandre de Moraes (rapporteur), Flávio Dino, Cármen Lúcia et Cristiano Zanin ont voté pour la condamnation, tandis que Luiz Fux s’est prononcé pour l’acquittement. Les peines, fondées sur des éléments tels que des notes, des vidéos en direct, l’utilisation de l’Agence brésilienne d’intelligence (ABIN) pour l’espionnage et des documents préfigurant un coup d’État, se présentent comme suit :
Jair Bolsonaro : condamné à 27 ans et trois mois d’emprisonnement, à purger dans un régime fermé, et à une amende de plus de 447 000 reais (environ 80 000 dollars). L’ancien président et les autres prévenus se voient aussi infliger une inéligibilité pour huit ans, s’ajoutant aux huit années déjà imposées par le Tribunal supérieur électoral (TSE) en 2023. Le rapporteur, de Moraes, a indiqué que Bolsonaro était le chef d’une organisation criminelle armée cherchant à abroger par la force l’ordre républicain.
Autres prévenus : Walter Braga Netto (général et ancien ministre), Almir Garnier (amiral et ancien commandant de la Marine), Anderson Torres (ancien ministre de la Justice), Augusto Heleno (général et ancien ministre de la Sécurité institutionnelle), Paulo Sérgio Nogueira (général et ancien ministre de la Défense) et Alexandre Ramagem (député fédéral et ancien directeur de l’ABIN) ont également été condamnés, avec des peines allant de 16 à 26 ans. Mauro Cid, l’ancien aide de camp de Bolsonaro, a écopé d’une peine de deux ans de détention ouverte, bénéficiaire d’un accord de plaider coupable.
Les prévenus ont été condamnés pour divers délits liés au coup d’État tenté, notamment pour organisation criminelle armée, suppression violente de l’État de droit démocratique, dommages aggravés à des biens fédéraux et atteinte à des biens déclarés d’importance historique et patrimoniale.
Contexte : La chronologie du coup présumé
Ce qui a conduit le Brésil à ce point crucial repose sur une série d’événements qui, selon les enquêtes de la Police fédérale (PF) et les allégations du parquet (PGR), forment les bases du réquisitoire.
Selon la plainte, le complot a commencé en mars 2021, lorsque le STF a annulé les condamnations d’ancien président Lula et que sa libération le rendait éligible pour se présenter. Dès lors, le cercle de soutien de Jair Bolsonaro aurait lancé une campagne visant à remettre en question le système électoral et à délegitimer une éventuelle victoire de son adversaire. En juillet 2022, le PGR et la PF ont indiqué l’existence d’une organisation criminelle structurée autour de plans pour influencer les élections.
Après la défaite de Bolsonaro face à Lula à l’élection présidentielle d’octobre 2022, le mouvement serait devenu plus radical, des partisans camper devant des casernes appelant à l’intervention militaire. Les enquêtes ont mis au jour l’existence d’un plan de coup d’État, la « Dague Verte et Jaune », qui aurait été présenté à des commandants militaires en décembre 2022 mais rejeté par la direction de l’armée et de l’Armée de l’Air. La plainte évoque l’existence d’un « décret coup », qui prévoyait l’annulation des élections et l’emprisonnement des ministres du Supreme Court.
La crise a atteint son paroxysme le 8 janvier 2023, avec l’invasion et la destruction du siège des Trois Pouvoirs à Brasilia, lors d’actes que les enquêtes de la PF et de la Commission parlementaire d’enquête (CPMI) ont conclu comme faisant partie d’une mobilisation planifiée et financée. En juillet 2023, l’enquête a également trouvé un projet de décret sur la Loi et l’Ordre au domicile de l’ancien ministre de la Justice Anderson Torres, qui confirmerait les plans d’arrêter le ministre Alexandre de Moraes et d’annuler l’élection.
L’aboutissement de cette enquête est survenu en novembre 2024, lorsque la PF a inculpé Bolsonaro et 36 autres personnes. Le PGR a formalisé la plainte devant le STF en février 2025, et le tribunal a accepté la requête en mars 2025, transformant les accusés en prévenus.
Trump sur la scène : la dimension internationale
Le procès a pris une dimension internationale complexe. L’affaire est une affaire domestique, mais l’ombre du président américain Donald Trump plane sur l’affaire avec des conséquences politiques et diplomatiques profondes.
Selon les analystes, la relation entre le Brésil et les États‑Unis traverse une crise plus profonde, Washington imposant des tarifs sur des produits brésiliens et des sanctions contre des membres du STF. Ces mesures sont interprétées comme une réaction directe de l’administration Trump en soutien à Bolsonaro.
La stratégie de rapprochement avec les États‑Unis a été articulée par le député fédéral Eduardo Bolsonaro, fils de l’ancien président, qui s’est rendu aux États-Unis pour solliciter un soutien international et plaider pour un « juste châtiment » pour de Moraes et pour la Police fédérale.
Le soutien de Trump à Bolsonaro ne s’est pas limité à des déclarations publiques. Le président américain a pris la parole pour dénoncer les poursuites judiciaires, les qualifiant de « witch hunt », et a imposé des droits de douane de 50 % sur des produits brésiliens. Le gouvernement américain a ensuite annoncé des sanctions contre de Moraes, en révoquant son visa et ceux des membres de sa famille, et a ouvert une enquête commerciale contre le Brésil, accusant la justice d’« censurer » les entreprises technologiques américaines. Des experts estiment que ces actes d’intimidation et de intimidation reflètent l’affinité personnelle entre Trump et Bolsonaro, les deux ayant été accusés d’avoir tenté de renverser les résultats électoraux et d’avoir incité leurs partisans.
Les conséquences politiques et diplomatiques de cette ingérence sont notables. La pression étrangère a affaibli l’opinion publique brésilienne et, selon les sondages, renforcé la perception selon laquelle Bolsonaro aurait participé au complot. Toutefois, cette ingérence ne semble pas avoir modifié l’opinion de ses soutiens les plus fidèles. Sur le plan politique, la montée des opinions négatives à l’égard de Bolsonaro a amené des partis à réévaluer les coûts d’un soutien aussi vigoureux à l’ancien président.
Les protagonistes et les prochaines étapes
L’évolution de la procédure reflète les actions de deux figures clés : Alexandre de Moraes et Luiz Inácio Lula da Silva.
En tant que rapporteur des enquêtes, Moraes est devenu la figure centrale de la réponse judiciaire. Ses actions se sont traduites par la conduite d’enquêtes, l’autorisation de perquisitions et, aujourd’hui, le rendu d’un vote indiquant que les prévenus n’ont pas seulement envisagé, mais ont aussi entrepris des actions concrètes pour discréditer la démocratie.
De son côté, Lula a assumé le rôle de défenseur de l’État de droit, condamnant vivement les actes du 8 janvier et soutenant le travail de la PF et de la justice. Sa position a renforcé l’autonomie des institutions et la légitimité démocratique du pays sur la scène internationale.
La défense des prévenus peut encore faire appel de la décision, ce qui empêche une mise en détention immédiate. Bolsonaro bénéficie actuellement d’une mesure de détention provisoire à domicile, et la décision finale sur le lieu d’exécution de sa peine sera prise après l’épuisement de tous les recours. La perte du grade militaire des condamnés sera examinée par le Tribunal militaire supérieur (STM) après le jugement définitif.
Ce procès n’était pas une affaire isolée. Il a servi de rappel mondial que la démocratie, même dans des nations consolidées, n’est pas à l’abri des menaces internes et externes. La manière dont le Brésil a géré ce complot a déterminé la solidité de ses institutions et sa réputation de pays qui, avant tout, se soumet à la loi et à la Constitution.
[Édité par Kaitlyn Diana]
