Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán compose sa rhétorique à partir d’un mélange créatif de peurs: les insécurités sociales, la perte d’identités nationales et les menaces à la sécurité du pays jouent un rôle central lorsqu’il se présente comme le seul garant de la Hongrie.
Krisztian Simon: Hungarian Prime Minister Viktor Orbán builds his politics on pre-existing fears of his society, but he doesn’t shy away from creating new dangers and enemies. Where do the origins of this kind of politics lie?
Zoltán Lakner: Orbán a tracé son chemin dans la longue tradition conservatrice hongroise (la fameuse tradition nationale, qui revendique un droit exclusif à ce nom) dans la seconde moitié des années 1990. Cela tient en partie à des transformations idéologiques et en partie à des calculs politiques. À cette époque, la Hongrie était dirigée par une coalition libérale-socialiste et Orbán a compris que pour obtenir le succès politique, il fallait tourner le dos au libéralisme et transformer son parti en une force politique nationaliste et anti-libérale. Cela explique déjà certaines des peurs sur lesquelles il s’appuie dans sa rhétorique, car cette tradition est soupçonneuse envers le cosmopolitisme, les droits de l’homme universels et tout ce qu’elle identifie comme contraire ou opposé à l’intérêt national, qu’elle rattache à une sorte de complot étranger.
De plus, la pensée de droite est aussi fortement marquée par le Traité de Trianon, signé après la fin de la Première Guerre mondiale, qui a conduit la Hongrie à perdre deux tiers de son ancien territoire. En Hongrie, ce traumatisme national est perçu comme le signe le plus évident que le pays est constamment humilié et que la survie même de la nation est en danger – et c’est donc généralement des acteurs étrangers (ou leurs supposés complices, les Libéraux et les Socialistes) qui se voient accuser lorsque les choses ne vont pas bien en Hongrie.
Au début des années 2000, il y a eu un tournant social-populiste dans la politique d’Orbán: après avoir perdu les élections nationales en 2002, il a compris que son vieux répertoire, qui s’adressait uniquement aux mieux lotis et aux classes moyennes, n’atteignait pas un public suffisamment large – il fallait aussi s’adresser aux segments marginalisés de la société. Bien que cela n’ait pas changé les objectifs réels de ses politiques sociales (il ne cherche toujours pas à réduire les inégalités et il ne soutient pas l’abolition de la ségrégation scolaire), il a compris qu’il existait des peurs largement répandues chez les perdants de la transition post-communiste qu’il devait intégrer à sa rhétorique (combinées à quelques sentiments nationalistes). Aujourd’hui, 4 millions de Hongrois vivent en dessous du seuil de subsistance, et même avant la crise économique, dans les années précédant Orbán, ce chiffre dépassait largement les 3 millions. Il y avait donc pléthore de destinataires potentiels pour des messages centrés sur la sécurité sociale.
Par conséquent, au moment où il a été élu Premier ministre en 2010, la rhétorique d’Orbán était bâtie autour de trois menaces: la dite « mort de la nation » (la disparition de la nation, ou du moins la dissolution de l’identité nationale) ; les peurs sociales ; et la crainte de l’étranger et de l’inconnu.
All three of these fears can be found in his rhetoric on refugees: he says that foreigners and potential terrorists are crossing the country’s borders; as cheap labourers they steal the jobs of locals; and with their unwillingness to integrate they are destroying our culture. Is this trinity of fears present every time he talks about a new enemy?
Une caractéristique majeure de la machine politique d’Orbán est sa capacité à combiner habilement différentes peurs. Le nombre de combinaisons et de variations est presque infini. Grâce à la propagande du gouvernement, presque chaque sujet du pays est discuté selon le prisme des peurs et des menaces. Cela ne signifie pas nécessairement que les trois menaces apparaissent ensemble, mais cela arrive – par exemple dans le « combat » qu’il mène contre Bruxelles. Comme l’UE désapprouve la politique sociale la plus en vue du gouvernement, le rezsicsökkentés (les baisses de prix imposées par le gouvernement sur les fournisseurs d’utilité publique) et imposerait une austérité au pays, Orbán peut se positionner comme le sauveur de la Hongrie, qui tient les étrangers (l’UE) à distance, protège la souveraineté nationale et, last but not least, protège le peuple de l’austérité (même si l’État hongrois réduit en réalité les dépenses en santé, éducation et services sociaux).
De plus, puisque le gouvernement se présente comme le seul représentant du peuple et le seul défenseur de ses intérêts – où le « peuple » et ses « intérêts » sont définis par le gouvernement – tous les opposants politiques sont étiquetés comme des ennemis, comme nous l’avons vu dans les affaires d’activistes qui récoltaient des signatures contre les Jeux Olympiques prévus en Hongrie, ou d’organisations des droits humains qui aidaient les réfugiés.
Why does the loss of identity play such a dominant role in security discourses, both in Hungary and other European countries?
Je citerais deux raisons, bien qu’il y en ait beaucoup, qui se recoupent à certains égards. L’une est la mondialisation, qui touche nos cultures, nos modes de vie, ainsi que nos relations politiques et économiques: ce phénomène soulève des questions sur ce que signifie la souveraineté aujourd’hui, et peut mener à un éventail de réponses possibles de la part des politiciens. Les critiques de droite estiment que la disparition d’un cadre national entraînera l’érosion des traditions qui définissent notre identité, tandis que les critiques de gauche de la mondialisation néolibérale déplorent l’absence de gouvernance transnationale qui pourrait contrôler le flux sans frontières de capitaux. Mettre en place une gouvernance transnationale aggraverait toutefois les dangers déjà présents de la mondialisation – selon les partisans de la souveraineté nationale.
L’autre facette des problèmes réside dans les inégalités: aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les écarts de développement entre pays ou régions qui posent problème, mais aussi les différences croissantes à l’intérieur même des pays dits développés, tant en termes de richesse que de revenus. Il devient de plus en plus problématique de croire en un sentiment d’appartenance partagée entre toutes les personnes qui pourraient vivre dans le même pays mais qui font face à des difficultés très différentes. Une réponse possible des gouvernements est la réactivation du puissant levier mobilisateur des sentiments nationaux, qui peut aussi permettre de délester les gouvernements de la tâche de traiter les inégalités, en revendiquant que les injustices sociales se rapportent à des griefs nationaux et relèvent donc des agissements d’acteurs étrangers.
Il y a un danger imminent dans cette situation: ces gouvernements qui tentent de remédier à l’incertitude ressentie du monde en se référant à la nation camouflagent en réalité leurs expériences autoritaires sous l’idée qu’ils incarnent la volonté nationale. Et ils obtiennent ainsi l’autorisation des électeurs pour concentrer le pouvoir entre leurs mains.
A main characteristic of Orbán’s political machinery is his ability to masterfully combine different fears.
Pas il y a longtemps encore, Orbán a désigné la fondation de George Soros, homme d’affaires américain d’origine hongroise, ainsi que les ONG qui reçoivent des financements de lui, comme ses nouveaux ennemis. Le vice-président du parti Fidesz, Szilárd Németh, a même déclaré que ces organisations devraient être balayées du pays. Pourquoi était-il si important pour lui de faire de Soros un ennemi ?
L’attaque contre Soros a commencé plutôt tôt. Ses racines peuvent être retracées jusqu’aux périodes précédant la crise des réfugiés, lorsque le gouvernement a commencé à attaquer les ONG qui recevaient des financements des Norway Grants, juste après l’élection de 2014.
À l’époque, une partie du public pensait que, après son premier mandat dynamique et arrogant, son second mandat serait axé sur la consolidation. Au lieu de cela, il a choisi d’attaquer la société civile, même au prix d’un conflit diplomatique. La raison de ce comportement est probablement que, suite à l’affaiblissement du système de répartition des pouvoirs et à la capture des médias, le gouvernement voulait abolir les fonctions de contrôle d’une société civile indépendante. Comme les organisations de la société civile tirent l’essentiel de leurs financements de l’État – et les décisions concernant le groupe d’organisations qui méritent des financements sont prises par ceux qui sont fidèles à Fidesz – les ONG indépendantes deviennent de plus en plus dépendantes des financements étrangers (principalement des Norway Grants et des Open Society Foundations de George Soros). Si les fonds étrangers leur sont retirés, elles ne seront plus en mesure d’opérer, car la collecte de fonds demeure aujourd’hui peu viable comme alternative au financement privé dans la région. Le gouvernement hongrois présente ces ONG comme des agents de forces étrangères, qui seraient une menace pour la souveraineté nationale.
We can’t expect of people to go out onto the streets, join campaigns, hand out leaflets and fight for a cause that is obviously lost.
Évidemment, la diabolisation de George Soros n’est pas uniquement hongroise: il est souvent accusé par la droite américaine de manipuler la politique en coulisses, et la Russie a même interdit les Open Society Foundations. Dans ce sens, Orbán est un homme politique talentueux, du moins si l’on définit le talent politique comme la capacité à acquérir et à conserver le pouvoir. Il est capable de penser dans le cadre de la politique mondiale, et il utilise cette capacité pour créer des menaces et des ennemis qui s’insèrent dans les tendances politiques internationales.
Why can’t progressive political forces explain to voters that the fears the government is planting in them are unreal?
En partie parce qu’il est difficile de toucher les gens. Mon expérience dans de nombreuses petites et moyennes villes est que les habitants sont réticents à assister à des événements politiques d’opposition. Et même s’ils y assistent, ils demandent souvent que l’on ne prenne pas de photos, car ils ne veulent pas que les autres découvrent qu’ils étaient là – les gens craignent de perdre leur emploi ou que leur vie devienne plus difficile. C’est très problématique. Je n’aurais pas cru que, dans ma vie adulte, je verrais de telles conditions revenir en Hongrie.
Cette peur rend difficile l’amorce d’initiatives politiques. Par ailleurs, les offres politiques existantes ne satisfont pas non plus. Il serait important d’avoir une concurrence de visions et des politiciens dignes de confiance, afin que les messages parviennent au peuple. On ne peut pas s’attendre à ce que les gens aillent dans la rue, participent à des campagnes, distribuent des tracts et se battent pour une cause qui est manifestement perdue. S’il existait une opposition qui alliait une vision politique à une compétence en matière de politiques publiques, et qui aurait donc ne serait-ce qu’une légère chance de devenir un véritable adversaire de Fidesz, cela changerait beaucoup. Si tel était le cas, les électeurs seraient plus enclins à prendre des risques.
So, you are saying that the people have real, existing fears (in part, due to the politics and the omissions of the government), and in the meantime, the government is planting in them a range of different fears to divert attention?
Dans la politique hongroise, on peut observer l’économie de la peur, qui définit les directions et les cibles des peurs existantes ou émergentes de l’électorat: puisqu’il existe des peurs déjà présentes dans la société, et donc des demandes de protection, le gouvernement va créer une offre supplémentaire de peurs afin de pouvoir décider lui-même lesquelles protéger. J’ai l’impression que les conseillers d’Orbán savent beaucoup de choses sur la psychologie sociale, et ce savoir se retrouve dans les discours d’Orbán. Le parti Fidesz a reconnu qu’il n’existe pas une prise de conscience suffisante chez les gens concernant leurs propres intérêts, que le plaidoyer est faible et qu’il n’y a pas de confiance. De plus, le désir d’égalitarisme n’est pas enraciné dans la solidarité, mais dans la jalousie. Ainsi, même s’il existe un mécontentement, il n’y a personne pour organiser une résistance – la seule figure de résistance est Orbán, qui combat les menaces qu’il a lui-même inventées.
1 The grant programme was set up by the governments of Norway, Iceland and Liechtenstein to support the 13 EU member countries that joined the EU in 2004 or after. Its civil society branch has funded a number of civil rights organisations in Hungary (just as it did in other countries in the region), but the Hungarian government would have preferred to have a say in who the money goes to. The Hungarian authorities therefore started investigating those local organisations that were tasked with evaluating the project proposals of the NGOs, and even raided some of their offices, which led to tensions between Hungary and the donor countries.
