Dominique Barthier

Europe

Les affaires continuent : quelles affaires ? La fausse unité de l’extrême droite

Contrairement à la gauche, fragmentation caractérisant son paysage, les partis et dirigeants d’extrême droite européens affichent une unité apparente qui surprend. Ils se félicitent des succès des uns et des autres, affichent un mépris partagé envers les minorités et les « élites » et puisent dans une rhétorique qui semble sortir du même manuel. Pourtant, derrière cette façade d’homogénéité se dissimulent des forces sociales distinctes et des projets économiques qui défendent des intérêts différents.

Depuis environ une décennie, la poussée du populisme d’extrême droite est devenue une constante déterminante de la vie politique européenne (et au‑delà). Les formations d’extrême droite disposent aujourd’hui d’une présence parlementaire importante dans la quasi‑totalité des États européens et, dans plusieurs pays, elles dirigent même des gouvernements — en Croatie, en Finlande, en Hongrie, en Italie, aux Pays‑Bas, en Serbie, en Slovaquie et en Suisse. Quand elles ne sont pas au pouvoir, elles influencent le programme des partis traditionnels et, plus largement, le débat public.

Cette année encore, les populistes d’extrême droite ont connu des victoires notables en Autriche, en Allemagne et en France. Par ailleurs, cette famille politique a enregistré l’un de ses meilleurs résultats jamais observés au Parlement européen lors des élections de juin dernier, décrochant près d’un quart des sièges. De l’autre côté de la Manche, Reform UK de Nigel Farage a obtenu plus de quatre millions de voix lors des élections générales de juillet.

Tous ces partis partagent certaines caractéristiques fondamentales. Leur identité est fondée sur une opposition nette entre « le peuple pur » et « l’élite corrompue », le premier étant fréquemment défini selon des critères natifs, avec une exclusion marquée envers des groupes marginalisés tels que les immigrés ou les musulmans. En effet, l’« élite », perçue comme « pro‑immigration », est accusée de dégrader la culture nationale et le niveau de vie des « gens ordinaires » (les natifs). Le succès de ces thèses s’explique par l’insécurité économique qui s’est renforcée et par la méfiance générale vis‑à‑vis des acteurs politiques traditionnels. Le chômage, notamment, demeure un facteur déterminant du vote populiste, même s’il convient de rester prudent sur l’idée selon laquelle la classe ouvrière ou les « laissés pour compte » serait dominée de manière écrasante par les populistes d’extrême droite.

Sur le plan économique, en revanche, le programme de cette famille politique est nettement moins homogène. Si certains partis d’extrême droite, comme Vox en Espagne ou Chega au Portugal, affichent une posture ouverte d’hostilité à l’aide sociale, d’autres, comme le FPÖ autrichien ou les Démocrates suédois, défendent ce que l’on peut appeler un « chauvinisme social »: un soutien à l’État‑providence, mais réservé à la population « native ». Ces formations divergent aussi sur l’intervention de l’État en économie: certains, à l’image du Fidesz hongrois, soutiennent des politiques protectionnistes, tandis que d’autres, comme l’AfD allemande, privilégient un capitalisme de libre marché sans frein.

Par ailleurs, sur le plan géopolitique, les extrêmes droites adoptent des positions contrastées en matière de guerre en Ukraine et de relations avec l’OTAN, et même vis‑à‑vis de l’Union européenne.

Cette fragmentation économique et géopolitique explique en partie pourquoi l’unité transnationale de l’extrême droite populiste reste, en pratique, peu synchronisée en matière d’élaboration des politiques communes au niveau de l’UE.

Ce qui peut sembler une unité politique harmonieuse est en réalité très superficiel et masque des clivages plus profonds entre ces partis. Bien qu’ils convergent sur un cadre « culturel » anti‑immigration et anti‑gauche, ils divergent largement sur le type d’économie qu’ils veulent pour leur pays. Autrement dit, les formations d’extrême droite constituent plutôt une famille politique « unie par ce à quoi elle s’oppose » que par ce qu’elle propose. Pour saisir ces clivages, il faut s’intéresser davantage aux forces sociales qu’elles représentent et dépasser l’analyse purement électorale pour scruter les fractions de la classe capitaliste qui ont participé à la montée du populisme d’extrême droite et qui cherchent à en tirer profit.

Capital et fascisme: liens durables et logiques concurrentes

Les preuves historiques abondent sur l’étroite association entre grandes entreprises et partis fascistes, notamment en Italie et en Allemagne. À l’origine, ces mouvements furent des instruments pour la petite bourgeoisie, vulnérable face aux secousses économiques des années de crise, mais ils ont fini par gagner le soutien financier et politique des fractions dominantes des classes dirigeantes. Pour ces dernières, le fascisme permettait d’écraser les organisations de la classe ouvrière et de subordonner les fractions concurrentes du capital.

Comme l’a montré le sociologue marxiste Nicos Poulantzas dans Fascism and Dictatorship (Fascisme et dictature), la fraction du capital financier et industriel a vu dans le fascisme l’aboutissement même de sa position hégémonique dans les régimes qu’elle soutenait. Les politiques économiques mises en œuvre par ces régimes confirmaient cette logique: les salaires réels en Allemagne nazie chutèrent d’environ 25 % entre 1933 et 1938, tandis que les investissements et les profits des entreprises s’envolaient. Des dynamiques similaires se lisent aujourd’hui dans des configurations économiques bien différentes. Bien que la classe capitaliste soit globalement unie quand il s’agit de défendre ses intérêts face aux autres classes sociales — comme l’a illustré la gestion de la crise financière mondiale axée sur l’austérité dans les années 2010 — les néolibéralismes successifs ont créé, au sein même du capital, des gagnants et des perdants: le capital transnational, les grandes firmes et le capital financier forment le premier bloc, tandis que le capital national (notamment dans les petites économies), les petites et moyennes entreprises et le capital industriel forment le second.

Dans l’arène politique, les « gagnants » de ces configurations économiques ont été représentés, de manière plus ou moins fiable, par les partis du centre libéral et, au niveau international, par des institutions telles que le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale. En revanche, les fractions « laissées pour compte » de la classe capitaliste se sont senties de plus en plus aliénées par un cadre politique qui ne semblait pas leur offrir une place suffisante. Elles ont alors cherché d’autres instruments politiques pour promouvoir des politiques alternatives susceptibles d’y parvenir. C’est ici que les partis populistes d’extrême droite ont trouvé une porte d’entrée.

Les élites prennent les commandes de la politique

Si la plupart des travaux universitaires en sciences politiques se sont vraisemblablement concentrés sur le discours ou les électeurs des partis d’extrême droite, les économistes politiques critiques ont su mieux cerner le lien entre les élites économiques et ces formations. Nombre de recherches portent sur les régimes populistes de droite en Europe centrale et orientale, qui ont largement opéré au nom des classes capitalistes nationales marginalisées par l’intégration de leurs pays dans les marchés mondiaux. Bien sûr, les chercheurs ne constatent pas une relation linéaire et exclusive entre ces acteurs et les gouvernements d’extrême droite, car les régimes restent dépendants d’un bloc social plus large, composé de diverses classes et fractions ayant leurs propres intérêts et revendications. Néanmoins, une certaine classe demeure dominante dans ces coalitions.

Pour illustrer le cas le mieux documenté, le bloc au pouvoir en Hongrie sous Viktor Orbán a dû concilier des intérêts variés, allant de l’industrie automobile allemande, qui constitue une part majeure de l’économie exportatrice hongroise, au capital chinois qui cherche à s’implanter dans la région. La coalition au pouvoir a aussi fait appel à la base ouvrière de la « Rust Belt » et à la classe moyenne rurale, qui constituent une part déterminante de l’électorat d’Orbán. Cependant, les bénéficiaires principaux de ce bloc, au pouvoir depuis plus d’une décennie et demie, restent certaines fractions de la classe dirigeante hongroise, en particulier le secteur bancaire et l’industrie de la construction, qui ont directement profité des politiques protectionnistes mises en œuvre par le gouvernement (et d’un degré limité de nationalisation).

Des tendances globalement similaires se retrouvent en Pologne et en Turquie, où des capitalistes nationaux se sentent étouffés et marginalisés par une mondialisation néolibérale qui a longtemps favorisé les multinationales et les institutions financières occidentales. Comme l’écrit Samuel Rogers dans The Political Economy of Hungarian Authoritarian Populism (L’économie politique du populisme autoritaire hongrois), il ne s’agit pas tant d’un capital homogène que d’un « capitalistes sans le type de capital adéquat », qui possèdent des richesses mais manquent d’influence sur l’élaboration des politiques. Ces bourgeoisies nationales émergentes empruntent le même chemin que leurs homologues occidentaux: accéder au pouvoir économique et politique par l’intermédiaire d’un mouvement qui promet de défendre leurs intérêts face aux élites traditionnelles.

Mais ce qui se remarque dans les pays périphériques ne s’applique pas nécessairement de façon identique aux sociétés occidentales contemporaines. Nos connaissances sur le caractère de classe des forces populistes d’extrême droite au « cœur » du capitalisme européen restent limitées. Surtout en Italie, où le gouvernement de droite dirigé par Giorgia Meloni est en place depuis plus de deux ans, il faudra du temps pour disposer d’une analyse complète de son économie politique et de sa sociologie politique.

Le choc entre le capital national et le capital financier mondial

En dépit de ces lacunes empiriques, les preuves suggèrent que les populistes d’extrême droite de l’Europe occidentale agissent peut‑être au nom de coalitions interclasses différentes de celles observées en Europe centrale et orientale. Dans Alt-Finance, ouvrage éclairant sur les élites économiques qui ont soutenu le Brexit, Marlène Benquet et Théo Bourgeron arguent que le référendum de 2016 et ses suites ont révélé un conflit plus profond entre deux fractions distinctes du capital financier en Grande‑Bretagne, un pays où le capital financier a été particulièrement hégémonique.

D’un côté, la « finance de la première vague », composée des grandes banques, des compagnies d’assurance et des fonds de pension, a massivement soutenu le maintien dans l’UE en raison des bénéfices tirés du marché unique. De l’autre, la « finance de deuxième vague », composée des fonds spéculatifs, des fonds de capital‑investissement et des fonds immobiliers, a apporté un soutien vigoureux au Brexit, dépensant davantage que son adversaire pendant la campagne référendaire. Cette fraction « alternative » du capital financier, qui prospère grâce à des transactions hors marché et à la déréglementation, s’est sentie visée par certaines réglementations financières introduites par l’UE en réponse à la crise de 2007‑2008.

Un examen plus précis des élites du parti Reform UK (le principal héritier politique du camp pro‑Brexit dur) révèle des liens étroits avec cette fraction du capital financier — notamment l’industrie des combustibles fossiles et, surtout, les fonds spéculatifs — ce qui se reflète dans l’opposition virulente du parti à la neutralité carbone. Ainsi, contrairement au capital national qui domine les blocs populistes de l’Europe centrale et orientale, les variantes du capital qui animent leur équivalent britannique se montrent profondément transnationales, avec des liens très forts avec le capital américain.

La composition sociale de l’extrême droite populiste peut donc varier selon les pays. En Allemagne, par exemple, l’AfD est dirigée par un ancien banquier de Goldman Sachs et propriétaire d’une entreprise de construction. En Italie, Guido Crosetto, cofondateur de Frères d’Italia et actuel ministre de la Défense, fut autrefois le chef du lobbyisme de l’industrie nationale de l’armement, ce qui pourrait expliquer le soutien persistant du gouvernement Meloni à l’armement de l’Ukraine malgré les liens documentés entre la droite italienne et la Russie de Poutine.

À l’opposé des Alpes, le Rassemblement National (RN) de Marine Le Pen attire depuis quelques années les grandes entreprises nationales, leur promettant des préférences dans les marchés publics. En Suisse, au contraire, plus de la moitié des élus du Parti populaire suisse (national‑conservateur) lors des élections fédérales de 2015 — qui ont porté ce parti au pouvoir — occupaient des postes de dirigeants ou de propriétaires de petites et moyennes entreprises.

Pour qui se bat l’extrême droite ?

Pour dresser une cartographie des configurations sociales hétérogènes qui alimentent la montée du populisme d’extrême droite dans chaque pays, il faudrait d’abord mener une enquête empirique systématique sur les origines sociales des élites des partis. Le lien de causalité entre la classe sociale des politiciens et leurs choix politiques n’est pas une simple projection marxiste, mais il est largement documenté par des travaux récents. Par ailleurs, il faut accorder une attention accrue aux donateurs politiques, peut‑être moins visibles que dans la politique américaine, mais qui jouent un rôle croissant dans des pays comme le Royaume‑Uni.

Plus encore, il convient de mieux comprendre quelles politiques économiques les populistes d’extrême droite mettent réellement en œuvre lorsqu’ils accèdent au pouvoir ou lorsqu’ils tiennent une place centrale au Parlement. Des recherches récentes indiquent que les députés d’extrême droite du précédent Parlement européen (2019‑2024) peuvent proposer des arguments de gauche, mais votent largement à droite sur les questions socio‑économiques. En France, les députés du RN se sont opposés de manière répétée aux intérêts des « gens ordinaires » qu’ils prétendent défendre, s’opposant au gel des loyers, à la gratuité des repas scolaires et à l’augmentation des impôts sur les revenus supérieurs à 3 millions d’euros. Toutefois, les données empiriques transnationales concernant le comportement législatif des partis populistes de droite restent encore rares. L’analyse fondée sur les programmes électoraux demeure dominante, mais il faut aller au‑delà de ces discours pour examiner les actes concrets.

Mais pourquoi s’intéresser à tout cela ? D’abord, si les partis d’extrême droite représentent bien certaines fractions d’« élite », cela remet en cause leur assertion de défendre le « peuple » et de combattre l’élite. En réalité, les entrepreneurs populistes de droite constituent une illustration extrême de la tendance générale des élites contemporaines à tenter de dissimuler leur propre élitisme face à l’ampleur des inégalités économiques. Cependant, dans ce cas précis, ils parviennent souvent à se présenter comme ordinaires afin de gagner du capital politique et répondre à une colère populaire — et les résultats électoraux le montrent clairement.

Enfin, un tournant matérialiste dans l’étude du populisme d’extrême droite nous aiderait à mieux comprendre pourquoi ces formations mettent autant l’accent sur des « questions culturelles » comme l’immigration, plutôt que sur des enjeux économiques. Bien entendu, cela ne signifie pas que ces partis n’ignorent pas ou ne contestent pas l’immigration et les droits des minorités; mais leurs choix idéologiques ne se résument pas uniquement à des intérêts matériels. Il se peut qu’ils adoptent délibérément une posture économique plus discrète, afin de promouvoir des intérêts commerciaux particuliers et de s’imposer comme une force hégémonique. Cartographier ces intérêts nous offrirait aussi des éléments pour saisir la rivalité intra‑capitaliste qui s’est intensifiée ces dernières années, et qui sous‑tend certains des défis politiques et géopolitiques majeurs de notre époque.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.