Dominique Barthier

Europe

Les contradictions dans la Pologne du parti PiS : enjeux et ambiguïtés

L’arrivée au pouvoir de la droite populiste et conservatrice du parti Droit et Justice (PiS) en 2015 a marqué un tournant décisif pour la Pologne. Depuis cette date, PiS a dirigé le pays selon une ligne caractérisée par un scepticisme envers l’Union européenne et un recul de l’état de droit. Adam Balcer se concentre ici sur deux enjeux cruciaux qui influenceront l’avenir de la Pologne : sa politique énergétique et ses relations avec l’Ukraine. En analysant les contradictions inhérentes à ces politiques, en remontant à la vision du monde portée par le parti au pouvoir, cette étude dresse un portrait des trajectoires de plus en plus périlleuses empruntées par la nation.

Une Pologne transformée, moins démocratique et à l’écart du courant majoritaire européen

Le PiS, parti national-populiste à tendance eurosceptique modérée, a profondément changé la configuration du pays depuis 2015. Aujourd’hui, la Pologne apparaît à la fois moins démocratique et davantage isolée au sein de l’Union européenne. Les relations de Varsovie avec plusieurs partenaires clés ne cessent de se détériorer. Ces évolutions trouvent leurs racines dans la conception du monde portée par PiS, qui génère de profondes contradictions, aussi bien dans la politique intérieure qu’à l’égard de ses partenaires étrangers. Deux dossiers en particulier, ceux des relations avec l’Ukraine et de la politique énergétique, seront déterminants pour l’avenir polonais. La migration ukrainienne vers la Pologne est en pleine augmentation, et dans un contexte où la Russie poursuit une politique néo-imperiale, l’Ukraine devient une pièce maîtresse de la sécurité du pays. Sur le volet énergétique, les coûts liés à la transition hors charbon seront exorbitants, mais ces coûts resteront bien moindres que ceux liés à l’inaction. Ces deux questions sont également intimement liées aux défis démographiques à long terme que doit relever la société polonaise. Selon les projections des Nations unies, la population de la Pologne pourrait diminuer de près de 30 % entre 2019 et 2050 dans un scénario médian. Sur ces enjeux cruciaux, comme sur celui de l’État de droit, les positions du PiS creusent les contradictions, augmentant le risque de nouvelles crises dans un avenir proche.

La montée du nationalisme et la remise en question des principes européens

La victoire du PiS lors des élections présidentielles et législatives de 2015 a marqué la première fois depuis la chute du communisme qu’un seul parti détient un contrôle complet du gouvernement polonais. Dès leur arrivée au pouvoir, les autorités ont entamé une procédure de démantèlement de l’État de droit. Selon Freedom House, organisme américain qui évalue la qualité des systèmes politiques dans le monde, le gouvernement en place mène « une guerre totale contre ses propres juges », posant « un dangereux précédent pour les acteurs anti-libéraux au sein de l’Europe et au-delà ». La poursuite de cette politique pourrait, dans quelques années, conduire la Pologne à être reclassée comme « partiellement libre », comme ce fut le cas de la Hongrie en 2019. La remise en cause du principe de séparation des pouvoirs a suscité une réaction ferme des institutions européennes. En 2017, c’est pour la première fois que l’UE a activé la procédure prévue à l’Article 7 du Traité sur l’Union européenne, afin d’engager des sanctions contre Varsovie. La France et l’Allemagne, notamment, ont soutenu cette démarche. La Commission européenne a adressé à la Pologne des références devant la Cour de justice de l’Union pour des lois touchant à la recomposition de la justice, dont l’une a déjà été annulée par la Cour. Pourtant, le PiS persiste dans ses réformes, quitte à s’opposer frontalement à l’Union.

PiS soutient la place de la Pologne dans l’UE pour accéder aux fonds européens et au marché unique, mais soupçonne l’Union d’être un véhicule pour une hégémonie cachée de l’Allemagne.

L’un des points fondamentaux de cette impasse réside dans la conception du pouvoir qui prévaut chez PiS. La vision nationale portée par le parti repose sur une conception ethnique et traditionaliste, où l’identité de la nation est construite sur des racines communes, la religion et la langue. La nation y est personnifiée : le souverain, c’est le peuple exprimé à travers une élite dirigeante qui agit hors du cadre légal. L’Histoire de la Pologne est idéalisée, entre victimes et héros, et le contexte international actuel est perçu comme une lutte acharnée entre États souverains en lutte pour défendre notre identité et notre souveraineté. Ainsi, le PiS soutient la participation à l’Union européenne pour bénéficier des fonds et du marché unique, mais voit dans l’UE une force potentiellement contrôlée par l’Allemagne, ce qui justifie sa volonté de revenir à une intégration plus limitée et à la restitution du droit de veto au niveau européen.

Le charbon, ressource stratégique et symbole de l’autonomie énergétique

Le gouvernement dirigé par le PiS fonde sa politique énergétique sur l’exploitation du charbon, une ressource qu’il considère comme essentielle à la souveraineté de la Pologne ainsi qu’à sa sécurité économique et géopolitique. Sous sa gouvernance, la dépendance vis-à-vis des importations russes a été progressivement réduite, en un effort sans précédent. Toutefois, en même temps, le PiS reste sceptique à l’égard des énergies renouvelables, qu’il estime coûteuses et peu prometteuses pour le pays. Il voit dans l’écologie une religion radicale, semblable à celle qui a séduit certains courants de la gauche extrême en Europe de l’Ouest.

Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, la part des énergies renouvelables dans la consommation totale d’énergie primaire en Pologne avait progressé jusqu’en 2015, puis a commencé à se contracts. Il est peu probable que cette tendance s’inverse réellement, car le gouvernement ne dispose pas de stratégie claire pour développer durablement cette filière. En réalité, la Pologne, en dépassant la France et l’Italie, est devenue le deuxième plus gros pollueur de l’UE après l’Allemagne. Proportionnellement à la taille de son économie, elle est même le plus grand émetteur parmi les grandes nations européennes. Fait marquant, les émissions de CO2 ont diminué entre 2010 et 2015, avant de repartir à la hausse dès l’arrivée de PiS au pouvoir. Depuis 2018, elles ont augmenté de plus de 10 % et la tendance reste à la hausse.

PiS considère l’écologie comme une nouvelle religion radicale de la gauche extrême, qui aurait conquis l’Europe de l’Ouest.

La dépendance au charbon est totale, avec près de 50 % de l’énergie primaire produite à partir de cette ressource. Cet « addiction » amène paradoxalement la Pologne à renforcer ses liens avec la Russie, malgré les tensions diplomatiques. La Voie royale, le recours à la houille russe, reste d’actualité : entre 2015 et 2018, les importations de charbon russe ont triplé, atteignant près de 80 % des importations totales. La majorité du charbon consommé en Pologne provient désormais de Russie, représentant plus de 20 % de sa production locale. Si ces chiffres ont un peu baissé en 2019, ils restent très significatifs. La baisse de la consommation de charbon en Pologne n’a été rendue possible que par une forte hausse des importations de pétrole et de gaz. À cet égard, la majorité du gaz consommé en Pologne (60 %) provient encore de Russie, tout comme une partie importante du pétrole. Mais cette dépendance tend à diminuer, en particulier sous l’effet des choix politiques du PiS.

La politique énergétique polonaise repose donc largement sur un consensus intérieur. En dépit d’un soutien général à la décarbonation, les polonais se montrent réticents face à certaines mesures. Dans une enquête d’opinion réalisée en mai 2019, près de 55 % des répondants affirmaient qu’ils n’étaient pas prêts à renoncer à la production de charbon si cela impliquait la fermeture de mines, tandis que plus de 40 % soutenaient la décarbonation, mais sans coûts pour eux. Une autre étude, menée en août 2019, montrait que plus d’un cinquième des personnes interrogées rejetaient la décarbonation, tandis qu’une majorité la soutenait à condition qu’elle ne leur coûte rien (ce qui est évidemment impossible).

L’adhésion de PiS à la filière hydrocarbonée et ses réticences envers les énergies renouvelables expliquent en partie la position ambivalente de la Pologne face au Green Deal européen. En décembre 2019, les dirigeants européens ont adopté une stratégie visant la neutralité climatique à l’horizon 2050. Pour accompagner cette transition, l’UE a mis en place un Mécanisme d’Adaptation Juste, doté d’un budget d’au moins 100 milliards d’euros, destiné à aider les États membres aux économies moins vertes. La Pologne est l’unique pays à avoir refusé d’adhérer à cet accord, mais elle affirme en même temps qu’elle sera le plus grand bénéficiaire de ce mécanisme. La décision sera réexaminée en juin 2020, et Varsovie sera probablement à nouveau tentée de demander des dérogations, notamment sur le calendrier, ce qui suscitera de fortes oppositions parmi d’autres États membres.

Relations avec l’Ukraine : entre mémoire historique et enjeux géopolitiques

Après la victoire du PiS en 2015, la Pologne a connu un net déclin de ses relations bilatérales avec plusieurs partenaires, notamment l’Ukraine. La visite du Premier ministre polonais en Ukraine, en 2015, est restée la dernière occasion où un haut responsable polonais s’est rendu dans ce pays. Depuis, les relations bilatérales n’ont cessé de se dégrader. La principale source de tensions réside dans la conception de la mémoire historique et la lecture antagoniste de certains événements. La destruction ou la démolition de dizaines de monuments ukrainiens en Pologne (souvent avec des statuts juridiques incertains, comme c’est aussi le cas pour certains monuments polonais en Ukraine) par des « inconnus » ou des autorités locales a provoqué la réaction de Kiev, qui a instauré un moratoire sur l’exhumation de tombes polonaises en Ukraine. La visite en 2019 du nouveau président ukrainien et la formation du gouvernement ont permis une brève amélioration, mais la rupture n’est pas encore réparée. La Pologne refuse encore de reconstruire certains monuments ukrainiens abîmés ou détruits, ce qui témoigne d’un désintérêt persistant.

La détérioration des relations avec l’Ukraine constitue un défi majeur pour la Pologne, à deux titres. Primairement, la Russie a adopté une politique néo-im périaliste agressive dans l’Est européen. Cette stratégie pourrait s’intensifier dans les années à venir, avec notamment une éventuelle annexion de la Biélorussie. Dans ce contexte, l’Ukraine constitue une barrière stratégique pour la défense polonaise face à Moscou. Ensuite, un phénomène démographique inédit est à l’œuvre : le nombre d’Ukrainiens en déplacement ou en travail en Pologne augmente rapidement, transformant la diaspora ukrainienne en une population durable, passant peu à peu du statut de travailleurs saisonniers à celui de citoyens.

Les Ukrainiens constituent le principal groupe parmi les travailleurs saisonniers autorisés à œuvrer en Pologne. En 2015, jusqu’à 400 000 Ukrainiens travaillaient en Pologne ; en 2018-2019, ce chiffre est monté à environ 800 000, le maximum annuel atteint. Malgré ces chiffres importants, ils représentent à peine 2 % de la population totale, la Pologne restant l’un des pays d’Europe occidentale les plus homogènes sur le plan ethnique. Le gouvernement du PiS justifie cette ouverture du marché du travail par la proximité culturelle entre Polonais et Ukrainiens, tous deux considérés comme des Slaves chrétiens blancs partageant une tradition historique commune dans la République des Deux Nations.

La visite du Premier ministre polonais en 2015 est la dernière en date, et les relations bilatérales n’ont jamais été aussi mauvaises qu’aujourd’hui.

Toutefois, l’ouverture du marché n’est pas absolue. En 2018, le PiS a modifié la législation sur la citoyenneté et la résidence permanente. Ces lois, déjà restrictives, ont été encore durcies, limitant considérablement l’accès à la naturalisation ou à la résidence permanente pour les Ukrainiens. Par ailleurs, la Pologne n’a pas lancé de programmes d’intégration sérieux pour les Ukrainiens, ce qui témoigne d’un patriotisme ethnique très fort, propre à la vision nationaliste promue par PiS.

Une majorité de Polonais perçoit positivement l’immigration saisonnière des Ukrainiens, mais rejette en bloc leur naturalisation. La présence accrue des Ukrainiens, notamment dans le contexte des débats historiques, a alimenté une rhétorique anti-ukrainienne en ligne et contribué à une détérioration globale de l’attitude polonaise vis-à-vis de leurs voisins. La perception inverse des Ukrainiens à l’égard des Polonais est généralement plus favorable.

Les sentiments négatifs envers les Ukrainiens sont particulièrement répandus chez les électeurs d’extrême droite et au sein du cercle proche du PiS. Depuis 2015, les fréquentations d’incidents ou de crimes haineux ont connu une hausse sensible, avec une sous-déclaration notable. Selon un rapport du médiateur polonais, la proportion de ces délits signalés serait nettement inférieure à celle constatée dans la majorité des pays d’Europe de l’Ouest. La propagande officielle insiste sur la supposée tolérance historique et la bonté de la Pologne, et minimise voire nie l’existence d’un problème conséquent de discours haineux ou de violences à l’encontre des Ukrainiens. Pourtant, la proximité culturelle, la nature saisonnière de l’immigration, et la solidité de l’économie polonaise atténuent ces tensions. La véritable épreuve de vérité sera sans doute une possible récession économique.

Le « scorpion » polonais : une nation en pleine mutation

La Pologne sous PiS traverse une période de bouleversements majeurs, tant sur le plan de sa politique intérieure, de sa position extérieure ou de ses dynamiques identitaires et mémorielles. La politique du parti est marquée par des contradictions profondes. L’ouverture du marché du travail aux Ukrainiens en grand, perçue comme un signe de volonté d’intégration, s’accompagne simultanément d’un durcissement des lois sur la citoyenneté et la résidence, laissant nombre d’immigrés dans une zone d’incertitude. Par ailleurs, la dégradation des relations bilatérales avec l’Ukraine est devenue la règle, malgré quelques tentatives de relâchement. PiS a parfois utilisé cette tension pour renforcer un nationalisme virulent et nourrir une impopularité grandissante, notamment en période de ralentissement économique. La diminution des importations de hydrocarbures russes coïncide avec une baisse relative de la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique polonais. La perspective de réussir la transition énergétique semble de plus en plus lointaine. Cette situation pourrait alimenter le ressentiment anti-UE et renforcer la volonté du gouvernement de faire édicter des conditions strictes à toute aide financière pour la transition, conditionnée à une adhésion réelle à l’European Green Deal.

La Pologne sous PiS vit une redéfinition radicale de ses institutions, de sa politique extérieure et de sa mémoire nationale.

Nombre de commentateurs estiment que, tôt ou tard, PiS sera contraint de faire preuve de rationalité. Mais une autre partie pense que le parti ressemble à ce fameux scorpion qui pique la grenouille en traversant la rivière, malgré la certitude que cette action condamne les deux. Lorsque la grenouille lui demande pourquoi il agit ainsi, le scorpion répond : « Je ne peux pas m’en empêcher. C’est dans ma nature. »

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.