Depuis le début des attaques menées par les États‑Unis et Israël contre l’Iran, les États du Golfe ont été pris pour cible par des missiles et des drones iraniens. À titre d’exemple, la raffinerie Mina Al Ahmedi au Koweït a été frappée à plusieurs reprises au cours du conflit, et la capacité d’exportation de QatarEnergy a été réduite de 17 % à la suite des frappes sur Ras Laffan, l’une des plus grandes installations de gaz naturel liquéfié du monde. Cette réduction de 17 % des exportations de GNL qatari durera jusqu’à cinq ans, jusqu’à ce que les réparations soient entièrement achevées et entraînera environ 20 milliards de dollars de pertes de revenus annuelles. Les centres de données d’Amazon ont été la cible d’attaques aux Émirats arabes unis et au Bahreïn à plusieurs reprises. Des installations résidentielles et civiles, telles que des centrales électriques et des usines de dessalement, ont été touchées par l’Iran. Le Conseil de coopération du Golfe (CCG) s’est trouvé sur la défensive, entraînant une quasi-fermeture. Leur espace aérien a été fermé, et les expatriés ont été soit évacués, soit laissés à craindre pour leur sécurité. L’arrêt a été partiellement levé; toutefois, ses répercussions perdureront longtemps, et le coût sera bien plus lourd qu’il ne l’a été jusqu’ici.
Coût économique
Contrairement à l’Iran, les autres États du Moyen-Orient, et notamment les six membres du GCC, ont renforcé leurs liens économiques avec l’Occident. Un exemple majeur de ces liens économiques est la relation entre l’Union européenne et le GCC. L’accord de coopération de 1989 a donné lieu à plus de 170 milliards de dollars d’exportations et d’importations entre les deux parties en 2023.
Au cours des cinq dernières décennies, ces pays ont aussi œuvré ardemment pour attirer les investisseurs étrangers, les entrepreneurs et même les personnes fortunées souhaitant investir dans l’immobilier de prestige et mener un style de vie opulent. Pour illustrer ces mesures, Dubaï a lancé en 2021 un visa à entrées multiples sur cinq ans pour les voyages d’affaires, et les Émirats arabes unis ont commencé à offrir des résidences de cinq ans et des visas renouvelables de dix ans à ceux qui possèdent des biens immobiliers dans l’émirat d’une valeur de 5 millions et 10 millions de dollars, respectivement. Pour attirer des capitaux étrangers, Bahreïn et Oman ont mis en place des programmes de « Résidence Dorée » qui accordent à des étrangers fortunés, et à leurs familles, des résidences de longue durée de dix ans ou plus.
Des pays comme les Émirats arabes unis et le Qatar sont devenus des pôles fiables pour les voyageurs se rendant vers des destinations du monde entier. En 2023, la aviation représentait 18,25 % du PIB des Émirats, ce qui se traduit par 92 milliards de dollars de revenus et près d’un million d’emplois (992 000). Une trajectoire similaire s’observe au Qatar. En 2025, seul le groupe Qatar Airways a enregistré une hausse de profit de 28 % par rapport à l’année précédente, dépassant les 2 milliards de dollars. Les recettes touristiques du Qatar ont dépassé les 10 milliards de dollars, avec une hausse de 25 % par rapport à 2023.
L’Arabie saoudite est une autre puissance du Moyen‑Orient dotée d’une influence financière considérable. Sa réforme économique pour le « royaume post-pétrole », baptisée Vision 2030, vise à faire progresser le secteur biotechnologique afin de devenir non seulement autosuffisant mais aussi exportateur et hub mondial de la biotechnologie. Dans ce cadre, d’autres axes stratégique incluent l’expansion du secteur minier, axé sur les minéraux, et même le secteur des jeux vidéo et de l’Esport pour accueillir des tournois internationaux, ainsi que l’attraction d’entreprises étrangères vers l’Arabie Saoudite. Le programme repose sur le secteur non pétrolier, fondé sur des piliers tels que la construction, le tourisme et la technologie, qui sont essentiels à la croissance économique saoudienne, comme le souligne le rapport de la Banque mondiale: « la part de l’économie non pétrolière dans le PIB est passée de 60 % en 2015 à 68 % en 2024 ».
Face aux risques croissants d’un effondrement du tourisme, de dommages à l’infrastructure énergétique et de perturbations logistiques, les pays du Golfe se trouvent confrontés à une crise imminente. Dans un contexte de crise sécuritaire régionale qui s’aggrave, tous ces États subissent un coup dur, avec la menace d’une dévastation économique, car ils restent fortement dépendants de ces secteurs critiques pour attirer les investissements étrangers et les flux de capitaux tout en cherchant à se diversifier loin des exportations pétrolières. Leur pouvoir économique repose sur la stabilité régionale, qui est mise à rude épreuve par une situation instable.
Plus inquiétant encore est le scénario où les grandes entreprises ont tendance à agir rapidement pour protéger leurs actifs et quitter une zone de conflit; toutefois, leur retour est lent et prudent. Par conséquent, si la guerre entraîne le départ de certaines sociétés étrangères de la région en quelques semaines, leur retour peut prendre des mois, voire des années, ce qui serait préjudiciable à l’économie des pays du GCC sur le long terme.
Ironiquement, l’Iran n’est pas confronté à ce risque, car la République islamique n’a pas été une destination prisée par les entreprises internationales en raison des sanctions et d’un environnement peu favorable à l’investissement étranger.
Réputation endommagée
Au cours des dernières décennies, les pays du Golfe se sont forgé une réputation de destination sûre. Cette image a attiré non seulement des investisseurs et des entreprises étrangères, mais aussi des retraités et des personnes cherchant à fuir une fiscalité lourde dans leur pays d’origine. Or, alors que leur réputation est aujourd’hui entachée par le conflit qui s’intensifie, il faudra longtemps pour la restaurer et pour réparer les dommages infligés. Au début de la guerre, l’Iran a répliqué durement. Des missiles et des drones ont été envoyés sur de multiples cibles, y compris des aéroports, des immeubles résidentiels et des complexes industriels.
Un exemple discret est les Émirats arabes unis. Ils abritent environ 240 000 expatriés britanniques. La guerre États‑Unis–Israël–Iran a profondément perturbé la majorité des expatriés vivant dans la région. Certains médias occidentaux, notamment le tabloïd Daily Mail, ont même évoqué l’idée que « Dubai est fini »: les expatriés déclarent qu’ils partiront et ne reviendront pas, la dream fiscale sans impôt sur le revenu étant brisée par la guerre et des responsables commençant à poursuivre les personnes publiant des vidéos de missiles.
Une alliance utile avec les États‑Unis ?
À l’exception de l’Iran et du Yémen, les États‑Unis entretiennent une forme d’alliance avec l’ensemble des États de la région. Parmi eux, les alliés les plus proches sont Israël, puis l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, la Jordanie et d’autres. Israël, par exemple, a reçu, depuis sa création, environ 330 milliards de dollars d’aide des États‑Unis, tant militaires que civiles.
L’alliance entre les États du Golfe et les États‑Unis remonte aux années 1940, lorsque le président américain Franklin D. Roosevelt a rencontré Abdul Aziz Al‑Saud à bord de l’USS Quincy en 1945. Le résultat fut un accès au pétrole saoudien en échange d’une garantie de sécurité pour le Royaume. D’autres États du Golfe ont suivi et ont noué une alliance avec les États‑Unis.
Avançons jusqu’à 2026: si les États du Golfe ne bénéficient pas de l’aide militaire américaine à la même échelle que Israël et l’Égypte, leurs accords d’armement avec les États‑Unis font partie des plus importants. Entre 1950 et 2024, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït et les Émirats ont acheté respectivement 182 milliards, 40 milliards, 35 milliards et 34 milliards de dollars. Ces achats massifs les ont sans doute aidés à se défendre contre les drones et les missiles iraniens; toutefois, le coût des munitions pour eux est bien plus élevé que pour l’Iran, puisqu’un drone Shahed‑136 coûte moins de 50 000 dollars, contre des missiles intercepteurs Patriot coûtant environ 4 millions de dollars chacun. L’inefficacité des équipements militaires américains à dissuader les attaques, associée au recul de l’engagement américain à protéger ses alliés sous son parapluie de sécurité dans la région, pousse les pays du Golfe à réévaluer leurs liens de sécurité avec les États‑Unis.
Après tout, ce n’était pas leur guerre au départ, et pourtant ils en subissent les conséquences dramatiques simplement pour s’être alliés aux États‑Unis (qui semblent désormais plus être un lourd fardeau). Depuis le début du conflit, Téhéran justifie ses attaques contre les voisins de l’Iran en affirmant que tout site de la région abritant une présence militaire américaine est une cible légitime. Cependant, la plupart des missiles et drones visant les États du Golfe n’étaient pas précisément dirigés contre les bases américaines, que ce soit délibérément ou en raison d’un manque de précision, comme l’indique l’estimation CEP (erreur circulaire probable) des missiles iraniens entre 20 et 500 mètres. Cela rend encore plus difficile pour des États tels que les Émirats de convaincre les étrangers de rester, voire même d’envisager leur retour une fois la guerre terminée. Les expatriés, notamment ceux attirés par le luxe et l’absence d’impôt sur le revenu, seront rarement disposés à vivre dans un endroit où persiste ne serait-ce qu’un pour cent de chances de pénétration d’un missile en cas de nouveau conflit.
Scénarios post‑conflit
Alors que des efforts avaient été récemment entrepris pour négocier une paix entre les États‑Unis et l’Iran, le Pakistan agissant comme médiateur principal, les discussions à Islamabad ont été bloquées; toutefois, des informations font désormais état d’un réengagement prochain des parties au conflit dans des pourparlers.
Quoi qu’il en soit, pour les pays du Golfe, il n’existe pour l’instant que deux issues possibles. La première prévision est que le régime iranien sera renversé et qu’un nouvel Iran émergera. Dans ce cas, les États du Golfe pourront simplement affirmer que l’ancienne menace n’existe plus. Il serait alors relativement plus facile de convaincre les expatriés et les entreprises partis en catastrophe de revenir. Les États du Golfe sortiront ébranlés mais, en fin de compte, « victorieux », et leur alliance avec les États‑Unis sera jugée utile. Leurs publics nationaux seront également moins enclins à remettre en cause les choix et les politiques des dirigeants. Cependant, ce scénario semble très peu probable, compte tenu de la position de l’Iran à survivre à la guerre et à passer à un cessez‑le‑feu et des négociations, ainsi que du réajustement des États‑Unis vers une simple stratégie de retrait.
Un second scénario, et le plus plausible à considérer, est que le régime iranien survive à la guerre, auquel cas les principaux perdants seront les pays du Golfe. L’Iran, les États‑Unis et Israël proclameront tous la victoire et, dans une certaine mesure, ces affirmations se révéleront exactes. Les dirigeants de ces trois pays seront capables de convaincre leurs populations qu’ils ont atteint leurs objectifs, du moins parmi ceux qui soutiennent les politiques gouvernementales. Le nouveau Guide suprême, qu’il s’agisse toujours de l’ayatollah Mojtaba Khamenei ou d’un successeur en cas de décès, proclamera qu’ils ont vaincu le plan américain visant à renverser le régime, et les Gardiens de la Révolution (IRGC), les Bassij et les partisans du régime à tous les niveaux l’achèteront. Le président Trump dira à ses partisans MAGA qu’il a « annihilé » la menace d’un Iran balistique et nucléaire. Le Premier ministre Netanyahu dira aux Israéliens, principalement à ses partisans, que la capacité de l’Iran à attaquer Israël est réduite.
Cependant, pour des pays régionaux comme les Émirats, il n’y aura pas de narration victorieuse à poursuivre. Ils ne pourront pas convaincre leurs électeurs en proclamant une victoire, car au mieux ils se sont défendus dans une guerre qui n’était pas la leur. Le public sera anxieux quant à ce que l’alliance avec les États‑Unis (et, dans le cas des Émirats, avec Israël) pourrait apporter ensuite. Les États du Golfe feront face à des critiques de la part de leur population concernant l’alliance avec les États‑Unis et tout lien éventuel avec l’État d’Israël. L’Histoire le démontre : l’opinion publique dans les pays du Golfe a souvent divergé des récits officiels et les décisions étatiques n’ont pas toujours été bien reçues par la population.
La défiance a été particulièrement visible en référence à l’alliance entre les États‑Unis et les dirigeants des États du Golfe, qui ne coïncide pas nécessairement avec la perception que les Arabes ont des États‑Unis et d’Israël. Lors de la guerre de 12 jours entre Israël et l’Iran, un café jordanien offrait des réservations pour des clients qui souhaitaient manger en regardant les missiles iraniens fendre l’espace en direction d’Israël. Un cas similaire s’est produit pendant la guerre du Golfe. Le 18 janvier 1991, l’Irak de Saddam Hussein a lancé des attaques de missiles sur Israël. Dans son livre The Achilles Trap, Steve Coll écrit que cinq missiles Scud irakiens ont frappé Tel‑Aviv et Haïfa alors que des officiers saoudiens et leurs homologues américains se trouvaient au centre de coordination, le C3IC, et observaient les attaques. Les Américains ont été choqués de voir les officiers saoudiens acclamer l’attaque irakienne en criant Allahu Akbar.
Aujourd’hui, les temps ayant changé, des sentiments similaires persistent. Les États du Golfe doivent gérer avec tact l’opinion publique tout en empêchant leurs économies de sombrer. Dorénavant, l’avenir des États du Golfe est sans doute semé d’embûches sur plusieurs fronts.
En fin de compte, ce ne sont pas les États‑Unis qui perdent les investisseurs et les entrepreneurs, et Israël n’est pas un pays en plein démarrage doté de la force militaire la plus puissante de la région. L’Iran ne souffrira pas non plus de la méfiance des investisseurs étrangers, car le pays compte peu ou pas d’investisseurs étrangers, notamment occidentaux, en raison des sanctions et d’un environnement peu accueillant pour les investisseurs. Téhéran a peu de liens avec la communauté du commerce international à craindre de les perdre. Ce que l’Iran n’a jamais eu ne sera pas une perte pour Téhéran dans l’après‑guerre. Les coûts réels seront supportés par les États du Golfe.
[Zahra Zaman edited this piece.]
