Dominique Barthier

Monde

Les interdictions ne fonctionnent jamais : pourquoi l’interdiction des réseaux sociaux au Royaume‑Uni ne ferait-elle pas exception ?

“Les écrans ont pris le dessus !” a déclaré Keir Starmer en dénonçant les fléaux des réseaux sociaux, sans trembler à l’idée de voir la technologie comme l’ennemi commun du peuple, jeunes comme moins jeunes.

En réalité, ce n’était pas exactement ces mots que prononçait l’ancien Premier ministre britannique: c’est un personnage de Toy Story 5 qui les tenait. Mais les sentiments sont à peu près les mêmes. Plus tôt dans l’année, Starmer a renforcé les lois sur la sécurité en ligne pour y inclure les chatbots dotés d’IA; aujourd’hui, il a annoncé une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Et même la ministre chargée de mettre en œuvre l’interdiction a laissé transparaître son inquiétude lorsque elle a déclaré: « Je n’ai aucun doute que les enfants qui utilisent actuellement les réseaux sociaux, qui en font une partie intégrante de leur vie, tenteront de contourner l’interdiction, et beaucoup y parviendront. »

La secrétaire à la Technologie, Liz Kendall, a reconnu que les restrictions ne seraient pas infaillibles mais que l’objectif consistait à « réinitialiser les attentes » des adolescents et même des plus jeunes quant à ce à quoi ils peuvent accéder. Elle aurait peut-être ajouté que les adolescents, en particulier, ont l’habitude d’ignorer, de contourner et parfois de défier les attentes. Et ils recommenceront.

L’interdiction sera aussi efficace que n’importe quelle autre interdiction. Elle aura des effets, probablement spectaculaires, mais pas nécessairement ceux qui étaient prévus. C’est là l’un des travers des interdictions : Elles incitent les gens. Dès qu’un comportement ou une pratique est interdit, il devient aussitôt plus attractif. Même ceux qui n’ont jamais connu ce qui est interdit ne peuvent s’empêcher d’en attendre la matérialisation.

Starmer manque l’ironie. Il n’est pas le seul, même s’il serait avisé de jeter un œil sur l’histoire des tentatives célèbres d’éteindre des habitudes qui, loin de disparaître, ne faisaient que se renforcer. Voici un tour d’horizon de quelques cas parmi les plus inflammables.

L’alcool

La prohibition, interdiction par la loi de fabriquer et de vendre de l’alcool aux États‑Unis, est sans aucun doute l’interdiction la plus paradoxalement productive de l’histoire. Elle devint le moteur d’un immense marché clandestin de production et de vente d’alcool, l’essor de boîtes de nuit et de bars non licenciés, gérés par des entrepreneurs opportunistes. Elle a aussi nourri un réseau de crime organisé qui persiste jusqu’à aujourd’hui, restant l’héritage le plus durable de la Prohibition: la Mafia.

À une époque où l’industrialisation bouleversait les États‑Unis et où une société de consommation embryonnaire prenait forme, la culture américaine fut aussi marquée par un réveil religieux prônant l’abolition de l’esclavage et la tempérance — c’est‑à‑dire l’abstinence d’alcool. L’influence de ce mouvement, connu sous le nom de temperance, s’est fait sentir jusque sur le plan politique. En 1846, l’État du Maine lança une interdiction légale de l’alcool; des mesures similaires suivirent ailleurs.

En 1920, le Congrès adopta la National Prohibition Act, mieux connue sous le nom de Volstead Act, du nom du représentant Andrew J. Volstead. Bien sûr, l’appétit pour l’alcool ne faiblissait pas et les contrebandiers, appelés au départ bootleggers (par référence à la pratique consistant à dissimuler des bouteilles dans les bottes), firent entrer des boissons d’origine étrangère. Rapidement apparurent des distilleries et des réseaux de distribution illégaux, qui devinrent une manne pour la mafia italienne secrète et naissante, qui contrôla les opérations jusqu’à la fin de la Prohibition en 1933.

À cette époque, la Mafia, autrefois une coalition d’individus mal famés, s’était transformée en une structure nationale sophistiquée. Elle disposait d’une hiérarchie et de politiciens dociles qui contribuèrent à faire d’elle une entreprise criminelle quasi invulnérable.

Les livres

Historiquement, les intérêts religieux et étatiques ont interdit des lectures dans le but de maîtriser ce qui passe pour savoir. L’empereur Qin Shi Huang entreprit cette longue tradition en 213 av. J.-C. en ordonnant de brûler des livres d’histoire et de philosophie. L’Inquisition espagnole, instaurée en 1478, interdît certaines parties de la Divine Comédie de Dante, tandis que l’Église catholique proscrivait les textes scientifiques de Galilée. Les Puritains américains interdisaient en 1637 Thomas Morton’s New English Canaan pour avoir satirisé leur mode de vie.

Les craintes d’une révolte politique motivèrent des répressions aux XIXe et XXe siècles. Le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx fut interdit dans des pays comme l’Allemagne en 1878, sous les lois anti-socialistes. Le concept de détruire des livres pour freiner la pensée indépendante et maintenir la conformité sociale fut exploré par Ray Bradbury dans son roman dystopique emblématique, Fahrenheit 451.

Les thèmes sexuellement explicites ont donné lieu à d’importants procès pour obscénité. Les États‑Unis et le Royaume‑Uni interditent, de 1922 à 1933, Ulysses de James Joyce. De même, l’Angleterre interdit Lady Chatterley’s Lover de D. H. Lawrence de 1928 à 1960, lorsqu’un procès historique, Regina v Penguin Books, Ltd, autorisa finalement sa publication. Le Royaume‑Uni interdit également Vladimir Nabokov’s Lolita de 1955 à 1959. Les États‑Unis et le Royaume‑Uni interdirent Tropic of Cancer d’Henry Miller pendant près de 30 ans à partir de 1934, jusqu’à une décision de la Cour suprême américaine en 1964, Grove Press v Gerstein, qui le rendit libre. Dans tous les cas, la tentative d’empêcher les lecteurs de lire ces livres n’a fait qu’aiguiser leur appétit.

Beaucoup d’œuvres que nous considérons aujourd’hui comme des classiques, telles All Quiet on the Western Front d’Erich Maria Remarque et Animal Farm et Nineteen Eighty-Four de George Orwell, ont été bannies respectivement en Allemagne nazie et en Union soviétique.

À partir des années 1970, les conseils scolaires américains ont retiré de leurs programmes The Catcher in the Rye de J. D. Salinger, au motif de son langage vulgaire et de ses thèmes de rébellion adolescente, rendant officiellement impossible que les enseignants le recommandent comme lecture essentielle.

La musique pop

Des centaines de chansons populaires ont fait l’objet d’interdictions totales à la radio, les règles variant fortement entre le Royaume‑Uni et les États‑Unis en raison des lois de diffusion différentes. Alors que la BBC britannique émettait des décrets nationaux officiels, la censure américaine reposait sur des interdictions non coordonnées par les grands réseaux radio régionaux. Les censeurs, des deux côtés de l’Atlantique, ciblaient généralement les morceaux dans cinq grandes catégories.

  1. Pour des raisons de goût : la BBC interdisait régulièrement les disques « teen tragedy » jugés trop morbides. Ray Peterson’s Tell Laura I Love Her (1960) et The Shangri-Las’ Leader of the Pack (1964) furent bannis au Royaume‑Uni pour leur romantisation de la mort. Or ces morceaux passaient librement sur les ondes américaines et devinrent des succès commerciaux.
  1. Contenu sexuellement explicite : la BBC retira controversé Frankie Goes to Hollywood’s Relax (1984) de ses ondes pour ses paroles (« when you wanna come »). Ironiquement, ce scandale contribua à en faire un immense succès.
  1. Thèmes liés à la drogue : des douzaines de grandes stations américaines mirent sur liste noire Eight Miles High des Byrds (1966) après qu’un tabloïd de l’industrie, Bill Gavin’s Record Report, l’eut qualifiée de « chanson sur la drogue », freinant sévèrement sa diffusion commerciale. Ce ne fut pas le cas au Royaume‑Uni, où le morceau rencontra beaucoup moins d’attention et renforça plutôt la réputation du groupe.
  1. Contenu irrespectueux ou politique : la BBC interdit entièrement l’hymne anti‑monarchie des Sex Pistols, God Save the Queen (1977), pour irrespect envers la famille royale. Il resta légal d’acheter le disque en magasin et il est devenu aujourd’hui un classique.
  1. Shadow ban : après les attentats du 11 septembre 2001, l’empire médiatique Clear Channel lança une interdiction invisibile à plus de 1 100 stations radio américaines, effaçant ainsi Knockin’ on Heaven’s Door de Bob Dylan des ondes.

La piété et la musique pop ne font jamais bon ménage: cette dernière est brute, irrévérencieuse, indisciplinée et souvent délibérément offensante. Elle est destinée à l’être. Les outsiders ne le saisissent jamais tout à fait.

La religion

Interdire légalement une pratique, exclure des personnes ou bannir des choses, c’est une chose. Contrôler des croyances, surtout lorsqu’elles reposent sur une conviction spirituelle plutôt que sur des preuves, c’en est une autre. Par conséquent, les interdictions religieuses ont été rares: seulement deux dans l’histoire — l’Albanie en 1967 et le Kampuchea démocratique (aujourd’hui le Cambodge) en 1975.

  • Albanie : Enver Hoxha fonda le parti communiste de son pays et devint premier ministre en 1945. Il obtint le soutien de l’Union soviétique. Fidèle au Stalinisme, Hoxha adopta des méthodes féroces dans son programme de modernisation: confiscation des terres, nationalisation des entreprises et élimination des opposants. Il interdit également la religion, ferma les églises, mosquées et institutions religieuses et plaça l’État à la tête des activités culturelles et intellectuelles de l’Albanie. Posséder une Bible ou un Coran devint une infraction passible de peines de prison, jusqu’à l’effondrement du régime en décembre 1990. Hoxha lui-même était issu d’une famille musulmane.
  • Kampuchea : En 1975, la guerre civile de cinq ans au Cambodge prit fin et les Khmers rouges, dirigés par le chef communiste Pol Pot, prirent le pouvoir, proclamèrent « l’An zéro » et entreprirent un processus de reconstruction qui fit 1,7 million de morts, soit près d’un quart de la population, et considérait les parents comme inutiles. Comme pour Hoxha, Pol Pot adhéra au stalinisme. Les Khmers rouges détruisirent environ 95 % des temples bouddhistes et mitraillèrent ou ruînèrent églises chrétiennes et mosquées. Les troupes vietnamiennes venue d’invasion renversèrent le régime des Khmers rouges en janvier 1979.

Dans les deux cas, la croyance religieuse est revenue par la suite. L’Albanie est aujourd’hui constitutionnellement séculaire et ses principales confessions sont l’islam et le christianisme. Le bouddhisme Theravāda est dominant au Cambodge, bien qu’il existe des minorités musulmanes et chrétiennes.

Cannabis

La suppression légale du cannabis devint un levier pour sa visibilité mondiale. D’abord interdit au niveau fédéral aux États‑Unis par la Marijuana Tax Act de 1937, la prohibition produit alors un effet inverse en attisant la curiosité du public.

Le film de propagande de 1936, Reefer Madness, illustre parfaitement ce contrecoup. Conçu à l’origine comme avertissement public sur la « drogue démoniaque » qui aurait pour effet d’emmener les jeunes à la folie et au crime, le film devint culte et source involontaire d’humour. Dans les années 1960, une génération contre-culturelle adopta le cannabis comme symbole de défiance. Il devint un emblème de l’opposition à la guerre du Vietnam et des valeurs alternatives aux États‑Unis, au Royaume‑Uni et au-delà.

L’ironie s’accentua. En poussant le cannabis dans le même marché souterrain que les drogues dures, la loi transforma involontairement le cannabis en une « passerelle » vers des drogues plus addictives et destructrices comme l’héroïne et la coke. Des décennies d’application de la loi ne réussirent pas à faire disparaître la demande. Au contraire, elles révélèrent l’absurdité des lois répressives.

Les perceptions publiques évoluèrent au XXIe siècle. En 2012, le Colorado et l’État de Washington furent les premiers États américains à légaliser l’usage récréatif, amorçant une période de réforme. Aujourd’hui, la transition d’une plante autrefois interdite vers une marchandise légale et taxée, avec une valeur médicale avérée dans certains contextes, représente l’ironie ultime. Autrefois symbole de rébellion, le cannabis est à présent un produit industriel.

Les réseaux sociaux en Australie

Le Premier ministre australien Anthony Albanese lança cette interdiction en décembre 2025, au milieu d’une anxiété publique croissante face aux dangers en ligne, à la santé mentale et aux algorithmes addictifs. Il souhaitait que la législation protège les jeunes en restreignant l’accès aux grandes plateformes, même si les preuves émergentes indiquent que ce n’a pas réellement été le cas.

Une raison centrale réside dans l’usage répandu d’astuces pour contourner les règles. Il s’agit notamment de créer des comptes avec de fausses dates de naissance, d’utiliser des comptes plus âgés, d’emprunter les comptes d’adultes et d’exploiter les failles des systèmes de vérification d’âge. Plutôt que de supprimer l’usage des réseaux sociaux, l’interdiction a simplement modifié la manière dont les jeunes y accédaient.

Des économistes indépendants du National Bureau of Economic Research ont constaté qu’un seul adolescent sur quatre respectait l’interdiction. Le Commissaire australien à la cybersécurité a confirmé ce même schéma. Une étude BMJ a montré qu’environ 85 % des adolescents de moins de 16 ans utilisaient encore les réseaux sociaux. De nombreuses plateformes ne pratiquent même pas la vérification d’âge, car la législation australienne n’impose pas son application. En d’autres termes, le mécanisme de mise en œuvre a peu changé dans l’usage quotidien.

De plus, l’étude BMJ estime que l’interdiction a peu d’effet sur le temps passé par les adolescents de moins de 16 ans sur les réseaux sociaux. Elle n’a pas éliminé l’accès et n’en a pas réellement réduit l’utilisation. L’interdiction des réseaux sociaux en Australie a constitué une concession efficace à l’anxiété publique, une tentative d’Albanese pour apaiser une panique morale. Mais ce n’est pas une politique pratique capable de réguler l’environnement numérique qu’elle prétend réglementer.

… [Texte promotionnel retiré pour la clarté de l’article]

La législation reflétait aussi une certaine naïveté: elle partait du principe que les entreprises technologiques pourraient efficacement contrôler les âges et les comportements en ligne des utilisateurs. Cette conviction sous-estimait à la fois les limites techniques des vérifications d’âge et l’ingéniosité des jeunes. Par ailleurs, le débat public s’est largement concentré sur les risques des réseaux sociaux, tout en accordant relativement peu d’attention à leur valeur éducative, sociale et communicative.

[Ellis Cashmore est l’auteur de Celebrity Culture.]

[Lee Thompson‑Kolar a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.