L’importance d’une transition énergétique, passant des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables, est aujourd’hui acceptée comme un fait et présentée comme la garantie d’une croissance verte sur des décennies. Mais la plausibilité des transitions énergétiques s’appuie sur une histoire falsifiée, avance l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz : loin de se limiter à une simple concurrence, les différentes sources d’énergie tissent aussi une relation symbiotique. Comment est née la notion de transition énergétique et quels risques cela fait-il peser sur une action climatique réellement efficace ?
Green European Journal : Vous soutenez que l’idée de transition énergétique n’a aucun fondement dans l’histoire de l’énergie. Pourquoi ?
Jean-Baptiste Fressoz : L’idée de transition énergétique est trop simpliste, car on ne passe pas simplement d’une source d’énergie à une autre. Si l’on examine l’histoire de l’énergie, il est évident que le charbon n’a pas remplacé le bois, et que le pétrole n’a pas supplanté le charbon. Au XXe siècle, par exemple, l’énergie issue du bois s’est accrue parallèlement à l’utilisation du charbon.
Toute l’historiographie s’est centrée sur cette idée de transition énergétique, notamment lorsqu’il s’agit de la Révolution industrielle, généralement comprise comme une transition du bois vers le charbon. Or cette idée est fausse. La consommation de bois a augmenté parallèlement à l’utilisation du charbon. Certes, cette hausse du bois n’était pas exclusivement liée à la production d’énergie : le bois était aussi utilisé pour le papier, l’emballage, la construction. Mais sa consommation a également augmenté pour la production d’énergie, car pour extraire le charbon, il faut beaucoup de bois. Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne consommait davantage de bois sous forme de piquets de mine [props] qu’elle n’en brûlait au XVIIIe siècle. Cela ne correspond pas nécessairement à du feu de bois, mais cela s’utilisait tout de même pour produire de l’énergie. Il est donc impossible de comprendre la montée du charbon sans penser au bois. Sans bois, l’Europe aurait eu très peu de charbon, et donc très peu d’acier, très peu de vapeur et très peu de chemins de fer. De même, l’essor de l’utilisation du pétrole n’a pas réduit la consommation de charbon. Encore aujourd’hui, le charbon demeure indispensable pour la production industrielle, notamment de ciment et d’acier. Soixante-quinze pour cent de l’acier produit dans le monde est issu du charbon.
Il faut oublier l’idée de grands sauts d’une source d’énergie à une autre. Cela ne fonctionne pas du tout ainsi. Les systèmes énergétiques sont imbriqués les uns dans les autres. Ils sont complètement interconnectés. Les historiens — et le grand public avec eux — se sont longtemps focalisés sur la compétition entre les énergies, d’où la notion de transition. Or les énergies sont à la fois en concurrence et en symbiose.
Pourquoi cela compte-t-il aujourd’hui ?
Tout le monde parle aujourd’hui d’une transition vers une énergie propre, mais le succès de cette notion et son apparence de plausibilité reposent sur une histoire fausse. Nous avons pris pour acquis qu’il y aurait eu par le passé plusieurs transitions énergétiques, et que, si nous les avons menées grâce à l’innovation capitaliste, il suffirait de les reproduire. Or ce que nous faisons, avec des technologies comme les panneaux solaires et, dans une moindre mesure, les véhicules électriques, ne constitue pas une transition énergétique au sens strict. Ce n’est pas le bouleversement technologique radical que certains prétendent voir dans les énergies renouvelables.
Les systèmes énergétiques sont imbriqués les uns dans les autres. Ils s’emboîtent les uns dans les autres de manière totale.
Si ce que nous faisons n’est pas une transition énergétique, alors qu’est-ce donc ?
Nous réduisons l’intensité carbone de l’économie. Le problème ne réside pas tant dans la production d’électricité, même s’il est évident que la fabrication des éoliennes et des panneaux solaires mobilise des combustibles fossiles. Or, comme les renouvelables réduisent d’un facteur 20 l’intensité carbone de la production d’électricité, elles valent réellement la peine d’être poursuivies.
Le vrai enjeu, c’est plutôt ce que l’on va faire de toute cette électricité. Les voitures électriques représentent un progrès par rapport à l’automobile à moteur à combustion, mais elles ne sont pas neutres en carbone. En France, qui produit une grande part d’électricité nucléaire, on estime que les véhicules électriques réduisent d’un facteur trois l’intensité carbone de la mobilité par rapport aux voitures diesel. Dans la plupart des régions du monde, les chiffres sont encore moins impressionnants. Tout cela montre que nous ne faisons que retarder le réchauffement climatique. Ce que l’on présente comme une politique de transition est en réalité une politique de développement technologique, qui est fondamentalement différente.
Il est important de raisonner dans ces termes, car lorsque l’on parle de transition énergétique, on rêve d’une économie totalement décarbonée en l’espace de trois décennies. Et lorsque ce rêve est là, on peut imaginer une économie qui continuerait à croître pendant des siècles sans modifier le climat, et on n’a pas à évoquer la limitation de la production, le rationnement, ou la redistribution. Grâce à la rhétorique de la transition, la question climatique devient une affaire de progrès technologique plutôt que sociale, ou même civilisationnelle. C’est une façon commode d’appréhender la crise climatique, mais aussi dangereuse, car ce basculement ne se réalisera pas. L’une des réponses clés à la crise climatique devrait être une politique de redistribution.
Pourtant, l’Europe est censée devenir le premier continent neutre sur le plan climatique d’ici 2050. N’est-elle pas sur une voie de transition ?
Ceci n’est qu’un récit d’autosatisfaction. L’Europe dépend fortement des combustibles fossiles pour de multiples raisons. Si l’on examine les émissions nationales de la France ou de la Grande-Bretagne — les deux pays que j’ai le plus étudiés — la photo peut sembler encourageante : les deux pays réduisent leurs émissions. Mais si l’on prend aussi en compte les émissions de CO2 liées au commerce international, les progrès ne suffisent pas. Il est facile de décarboner quand on déindustrialise.
Au-delà du commerce international, les pays riches dépendent, pour leur prospérité, d’une croissance mondiale largement fondée sur les énergies fossiles. Cela saute aux yeux dans les secteurs financier et des services. Londres et Paris dépendent de la croissance de l’économie mondiale, qui reposent majoritairement sur les énergies fossiles. La Suisse, par exemple, est un État extrêmement prospère mais avec des émissions de faible intensité carbone. Cependant, son économie abrite certains des plus grands groupes miniers du monde, tels que Glencore et Trafigura. La prospérité de la Suisse est profondément liée au charbon et, plus largement, aux énergies fossiles. Je pense donc que l’Europe doit faire preuve de prudence avant de dispenser des leçons aux pays en développement, car cela serait injuste.
Au début, la transition énergétique n’était qu’un simple slogan industriel.
Qu’en est-il de la stratégie énergétique de la Chine ? Pékin est le leader mondial des technologies vertes, mais reste aussi fortement dépendante du charbon. Voit‑on une contradiction dans tout cela ?
Le paysage énergétique chinois est contradictoire uniquement si l’on nourrit une vision erronée des dynamiques énergétiques, qui envisage les sources comme si elles n’étaient qu’en concurrence entre elles. Or ce n’est pas toujours le cas. D’une certaine manière, la Chine est le seul pays où les choses évoluent rapidement. Environ 80 % des panneaux solaires mondiaux y sont fabriqués. Mais la Chine reste un pays en développement, avec une consommation d’électricité par habitant bien inférieure à celle des États‑Unis, malgré un niveau d’industrialisation bien plus élevé. Il est donc logique que Pékin investisse dans toutes les sources d’énergie.
Par exemple, la Chine développe d’immenses complexes solaires et éoliens dans le désert de Gobi, ainsi que dans sa région septentrionale de Mongolie intérieure. Ces pôles énergétiques sont éloignés des zones où se consomme l’électricité, il faut donc des infrastructures pour transporter l’électricité vers l’est et le sud, et cela coûte des sommes considérables. Pour rentabiliser cet investissement, il faut une centrale à charbon voisine des parcs solaires et éoliens, car les énergies renouvelables nécessitent parfois un recours à une énergie de secours. Un système électrique fonctionnant uniquement à partir de renouvelables reste, pour l’instant, une utopie. Cela montre que le développement de l’énergie se fait sur plusieurs fronts simultanément, et pas seulement vers les renouvelables. Les panneaux solaires, dans ce cas, ne sont pas en concurrence mais en symbiose avec les combustibles fossiles.
Si la notion de transition énergétique est fondamentalement faussée, comment s’est-elle imposée ?
Au début, la transition énergétique n’était qu’un simple slogan industriel. Le concept provient d’un discours extrêmement intéressé datant de la fin du XIXe siècle. Jusqu’aux années 1970, il restait toutefois en marge. Des experts de disciplines diverses — géologie, statistiques, ingénierie, sylviculture, économie — n’évoquaient pas la transition énergétique, parce qu’ils savaient que l’énergie ne fonctionne pas ainsi, par de grands sauts d’une source à une autre. Mais il existait un groupe d’intellectuels qui voyaient les choses différemment : les scientifiques de l’énergie atomique.
Les promoteurs de l’énergie atomique concevaient l’avenir de l’énergie sur le très long terme. Ils envisagaient un scénario où les combustibles fossiles deviendraient rares et donc non compétitifs, rendant inévitable la transition vers l’énergie atomique. Ainsi, l’idée de la transition énergétique était d’abord une futurologie, et non une analyse empirique de ce qui se passait. Cette vision présageant une rareté des combustibles fossiles a servi de justification au financement public de la recherche atomique aux États-Unis.
Les années 1970 furent une étape clé pour la diffusion de la narrative de la transition énergétique. Avec la crise pétrolière, le concept d’« ère de fin des hydrocarbures » s’impose dans le discours politique et l’espace public, et la transition énergétique est présentée comme la solution. Cette vulgarisation de la notion de transition énergétique s’accompagne aussi d’un changement fondamental de son sens : elle devient un contenant vide que chacun peut remplir à sa guise — on peut l’appliquer au charbon, à davantage de pétrole, à un nouveau gazoduc en Alaska, ou à la recherche de nouveaux réacteurs surgénérateurs. C’est là la grande force de la transition énergétique : tout le monde est en faveur d’une version ou d’une autre.
Le mouvement environnemental a également adhéré à la narration de la transition énergétique.
Oui, et c’est là un point crucial. Les écologistes américains des années 1970 ont adhéré à ce discours éminemment fallacieux sur l’énergie, par désir de pertinence. Les récits autour de la transition énergétique ont offert à des figures clefs du mouvement environnemental — comme Amory Lovins, le représentant britannique de l’organisation Friends of the Earth, etc. — l’opportunité de passer d’un activisme purement opposé et antinucléaire à une plateforme positive : une transition vers l’énergie solaire et éolienne. Cette ligne directrice a permis à Lovins et à d’autres d’aller à Washington, de s’entretenir avec le président américain Jimmy Carter et de devenir des consultants respectés.
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a joué un rôle majeur dans l’orientation de l’action gouvernementale et du discours public sur le climat. A-t-il aussi contribué à populariser l’idée de la transition énergétique ?
Le Groupe de travail III du GIEC est axé sur les solutions. Au début, il était dirigé par des experts américains très sceptiques envers le climat. Ils voulaient calmer les climatologues et donner voix aux experts agricoles, énergétiques et industriels (y compris ceux des énergies fossiles). Le Groupe III a ensuite été dominé par l’expertise produite aux États‑Unis par des personnes comme William Nordhaus, le premier économiste à s’intéresser au changement climatique, qui a reçu le prix Nobel en 2018. La vision de Nordhaus pour la transition énergétique était qu’il y a bien le changement climatique, mais qu’il ne faut rien faire d’autre, sinon investir dans la recherche et le développement (principalement dans l’énergie nucléaire). À ses yeux, il valait mieux retarder la transition jusqu’à ce que les technologies soient prêtes. Ainsi, la narration de la transition était essentiellement un moyen de justifier la procrastination.
Ce fut le discours parfait pour l’administration américaine lors de la Conférence de Rio de 1992. Tout le monde comptait sur les États‑Unis, premier émetteur mondial et pays le plus riche. Offrir la perspective d’une solution technologique au changement climatique signifiait que Washington n’était pas obligé d’agir.
Beaucoup de choses ont changé depuis les années 1990, sans toutefois que les choses s’orientent de manière radicale. Après l’Accord de Paris de 2015, le terme « transition » est devenu le pivot majeur du rapport du Groupe III. En effet, pour rester dans la limite des 2 °C, une réduction radicale de l’utilisation des combustibles fossiles est impérative.
L’idée que l’innovation et le progrès technologique nous sauveront du changement climatique n’a pas disparu. Quelle serait une attitude saine face à la technologie climatique ?
Il ne faut pas être ni technophobe ni technophile, mais adopter une vision adulte de la technologie et regarder ce qui est réellement possible.
Nordhaus avait cette notion de « technologie d’appoint » (backstop), qui est née avec la crise pétrolière. L’idée était que nous ne manquerions jamais d’énergie, car il existerait toujours une technologie prête à remplacer les sources épuisables — selon lui, l’énergie nucléaire et le réacteur breeder remplaceraient les combustibles fossiles. Il partageait aussi la conviction que les technologies d’appoint résoudraient le problème du climat.
Aujourd’hui, le Groupe III continue de s’appuyer sur une forme de technologie d’appoint : les « émissions négatives », que ce soit via la capture directe de l’air (DAC) ou via la bioénergie associée à la capture du carbone (BECCS). Ces technologies et d’autres controversées ont pris une place majeure dans les deux derniers rapports du GIEC. Cela montre qu’il existe une défaillance dans l’expertise économique dominante en matière de climat, reflétée dans le travail du Groupe III, et qu’il convient d’y remédier sans décrédibiliser le processus du GIEC dans son ensemble.
Quelle est la relation entre le succès de la narration de la transition énergétique et l’adaptation au climat ?
Le discours sur la transition énergétique n’est pas opposé à l’adaptation au climat. Les deux relèvent de la procrastination. Encore une fois, il faut regarder les années 1970. À cette époque, les mêmes climatologues qui lançaient l’alerte sur le réchauffement climatique la tempéraient en même temps en affirmant que tout irait bien car nous réaliserions une transition énergétique avant la crise climatique. On avançait qu’il faudrait environ 50 ans pour accomplir une transition énergétique. Bien sûr, ils n’avaient aucune idée précise de la durée réelle, car ils n’en avaient jamais entrepris une, mais l’idée était là.
Cependant, il est rapidement devenu clair que ce n’était pas le cas. Des efforts de modélisation sérieux effectués à l’époque montraient que les combustibles fossiles subsisteraient dans un lointain avenir et en quantités plus importantes, notamment en raison du développement économique continu en Asie. La fin des années 1970 fut aussi le moment où tout le monde a compris que les centrales nucléaires ne seraient pas aussi performantes que prévu une décennie plus tôt. L’accident nucléaire de Three Mile Island en Pennsylvanie, aux États‑Unis, a contribué à cette prise de conscience. On a connu une forte poussée vers le charbon, alimentée aussi par les plans de la Chine visant à s’appuyer massivement sur le charbon entre alors et 2000.
Ainsi, au début des années 1980, il était déjà assez clair que le changement climatique se produirait. Entre 1976 et 1982, trois conférences sur l’adaptation au climat se tenaient aux États‑Unis. L’attitude était plutôt optimiste pour le pays. « Plus 3 degrés Celsius d’ici 2100 ? Bien sûr, les États‑Unis peuvent s’adapter. L’agriculture sera le secteur le plus affecté, de sorte que la production agricole sera déplacée. Il y aura des OGM, la techno‑fixe de l’époque. »
Il y avait de l’optimisme, mais aussi beaucoup de cynisme : les experts américains savaient que pour d’autres pays, l’adaptation pourrait être plus difficile. Ils étaient conscients qu’il pourrait y avoir des migrations massives, qu’ils considéraient comme une forme d’adaptation au climat. Ainsi, la transition consistait à différer l’action, et l’adaptation est ce qui survient lorsque l’on retarde sans cesse.
Si ce que nous faisons actuellement n’est que réduire l’intensité carbone de l’économie, que devrions-nous faire à la place ?
Je suis fasciné par le fait que nombre de mes collègues voient l’essor rapide des renouvelables comme le signe que nous sommes sur une voie de transition. Même si les renouvelables croissent de façon exponentielle, cela ne signifie pas que les combustibles fossiles suivent une courbe de déclin symétrique. La courbe de diffusion des renouvelables n’est pas une courbe de remplacement. Il faut donc continuer à réduire l’intensité carbone de l’économie, mais il faut aussi parler de décroissance, de rationnement et de réduction de la consommation matérielle.
Quarante pour cent de l’électricité mondiale est déjà décarbonée, et il faut continuer dans cette voie. Mais pour la production matérielle (ciment, plastiques, acier), les panneaux solaires ne constituent pas vraiment une solution. Il n’est pas exclu qu’ils le deviennent à l’avenir, mais ils n’auront pas un impact aussi important dans ces secteurs industriels d’ici 2050. Il faut donc réduire la consommation de matériaux.
Pour cela, il faudrait s’interroger sur l’utilité sociale des émissions de CO2. Nous ne allons pas éliminer toutes les émissions de CO2, mais nous pouvons nous interroger : ce CO2 est-il utile ? Ou s’agit-il d’une émission de luxe ? Le ciment, par exemple, sera très difficile à décarboner, mais il peut être utile, par exemple pour fabriquer des tuyaux dans les pays en développement et donner accès à l’eau potable. En revanche, si le ciment sert à construire encore une autoroute en Europe ou aux États‑Unis, l’utilité sociale de ces émissions sera bien plus discutable.