Dominique Barthier

Europe

Les Verts atteignent 50 ans : peuvent-ils tracer leur voie dans la décennie turbulente des années 2020 ?

Une histoire en construction depuis plusieurs décennies

La montée en puissance des partis écologistes en Europe ne s’est pas faite du jour au lendemain. Aujourd’hui, ils forment une force politique solidement ancrée, constituant la branche institutionnelle et parlementaire du mouvement vert plus large. Cependant, cette intégration ne va pas sans ambiguïtés : un certain fossé demeure entre l’aspect électoral et la mouvance militante. La relation entre mouvement et parti, ou entre mouvement et institution, a toujours posé question. Selon les périodes et les pays, cette dualité s’est manifestée de différentes façons, avec des enjeux propres.

Les racines du mouvement écologiste moderne remontent aux années 1960. La publication du classique de l’écologie, Silent Spring de Rachel Carson, en 1962, a marqué le début d’une conscience nouvelle. La contestation contre la société industrielle de masse, avec ses exigences en termes de travail, de famille, de guerre, a alimenté cette évolution. Entre 1970 et 1985, le mouvement vert a commencé à prendre forme, s’affirmant d’abord comme mouvement de protestation, avant de se structurer en véritables formations politiques.

Nées dans le contexte tendu de la Guerre froide, ces premières initiatives écologistes avaient pour leitmotivs l’anti-nucléaire et le pacifisme, tout en étant profondément liées au féminisme via des penseuses et activistes comme Gisela Bock ou Eva Quistorp. Au fil de cette période, des figures intellectuelles telles qu’André Gorz, Hans Jonas ou Ulrich Beck ont renforcé la critique verte de la société industrielle, en inscrivant leurs idées dans le paysage critique naissant.

Un moment clé survient en 1974 avec la candidature de Réne Dumont, figure française pionnière de l’écologie politique, qui se présente à l’élection présidentielle, terminant à la sixième place. En Suisse, en 1979, le premier député vert est élu à l’assemblée fédérale. Deux ans plus tard, la Belgique voit aussi ses premières élus verts au parlement. La percée la plus notable se produit en 1983 avec l’élection de 27 membres du parti vert au Bundestag à Bonn, en Allemagne de l’Ouest. Dans une optique transnationale, les partis verts européens commencent alors à coopérer à partir de cette année, via la Coordination européenne des partis verts. Enfin, en 1995, pour la première fois, les Verts entament une coalition gouvernementale en Finlande, théâtre d’une avancée majeure pour le mouvement.

Ce progrès reste toutefois concentré principalement dans le nord-ouest du continent, là où la prise de pouvoir institutionnelle est la plus visible. En revanche, dans les pays d’Europe centrale et orientale, les vert restent essentiellement des mouvements d’activistes, malgré l’importance de la question environnementale dans les luttes pour la démocratie – comme la Baltic Way, en 1989, ou d’autres mouvements contestataires. Si la Hongrie et la République tchèque ont fondé leurs premiers partis verts dans les années 1990, beaucoup ont attendu plus tard pour franchir le pas. Parfois, celles-ci ont tenté d’importer le modèle européen, mais sans toujours réussir à lui donner une réelle implantation locale. Dans certains pays de l’Est, comme la Lettonie, la politique verte a d’abord été liée à des courants conservateurs d’un point de vue social, en créant des tensions avec la mouvance internationale, même si, par la suite, certains partis verts de la région ont su jouer un rôle crédible en coalition gouvernementale.

Au tournant des années 2000, la tendance s’affirme davantage en faveur des verts en tant que partis structurés. En Europe de l’Ouest, ils se professionnalisent, influant notamment dans les domaines de l’énergie, du climat, de la paix ou des droits LGBT+. En parallèle, d’autres formations vertes naissent dans le centre et l’est de l’Europe.

L’année 2004 voit la création du Parti vert européen, qui fédère le mouvement autour d’une ambition conjointe en faveur de l’intégration européenne. Le rejet en 2005 du Traité constitutionnel européen par la France et les Pays-Bas marque aussi la naissance d’une institutionalisation différente, celle que nous connaissons aujourd’hui. La crise financière mondiale de 2008 provoque une explosion de la contestation sociale en Europe entière, notamment en Espagne, en Italie, en Grèce… Pourtant, les partis verts ne parviennent pas immédiatement à capitaliser sur cette dynamique. Ce n’est qu’avec le mouvement de Greta Thunberg et la vague verte de 2018 que leur influence commence à s’étendre définitivement, avec l’entrée dans le gouvernement de sept pays européens.

De l’ombre à la lumière : un rôle politique reconnu

Après un parcours marqué par des poussées et des reculs, les verts peuvent aujourd’hui revendiquer une place parmi les trois grandes familles politiques en Europe : conservatisme, socialisme et libéralisme. Avec un siècle d’existence pour ces deux premières, le vert cherche à offrir une alternative rafraîchissante, innovante, face à un ordre établi souvent jugé dépassé. La persistance du mouvement, sa capacité à s’ancrer dans le paysage politique et intellectuel, sont déjà en elles-mêmes une réussite, contradictions comprises. Cela invite à ne pas sombrer dans le catastrophisme quant à leur avenir, bien au contraire. Grâce à une histoire longue, ils disposent aujourd’hui de plus d’expériences, de ressources et de réseaux qu’à toute autre époque.

Ce qui distingue toutefois le plus les écologistes, c’est qu’ils ne disposent pas d’un « ism » clair, d’un système de pensée cohérent en soi. Leur combat repose sur des valeurs fondamentales telles que la durabilité environnementale, la justice sociale, la démocratie participative, la paix internationale ou encore les droits humains. Ces principes ne constituent pas un « culte » idéologique tel que ses prédécesseurs, mais ils forment une base politique ancrée dans un sentiment d’urgence et d’idéal.

Les mouvements politiques, qu’ils soient idéologiques ou pragmatiques, reposent avant tout sur des personnes, des sacrifices et des sacrifices. La mémoire de figures historiques comme Rosa Luxemburg, qui ont donné leur vie pour la libération du prolétariat, continue d’inspirer et de donner du sens à la passion socialiste. La question qui se pose aujourd’hui pour les écologistes est : ont-ils des idéaux aussi forts que ces héros pour justifier leur engagement ? Ont-ils des héros, des figures emblématiques, des symboles capables d’incarner leurs luttes et de mobiliser leurs bases dans la durée ?

Ce questionnement renvoie aussi à une de leurs plus célèbres propositions, le Green New Deal (GND), lancé comme réponse à la crise de 2008. Ce programme ambitieux visait à combiner sortie de crise, renforcement de la souveraineté publique, et transition écologique. La stratégie était de favoriser un colossal investissement public dans les énergies renouvelables, le développement d’infrastructures vertes, la création d’emplois… L’objectif : faire du Green New Deal un symbole d’un avenir meilleur, permettant d’enrayer la dégradation sociale et environnementale tout en offrant des perspectives économiques innovantes.

Toutefois, malgré cet elan mobilisateur, le Green New Deal a montré ses limites. Son contenu concret et ses implications concrètes furent parfois flous pour la majorité des citoyens. La question du quotidien, de ce que la société post-transition leur réserverait concrètement, peu ou pas abordée, laissant la place à une récupération par des discours plus technocratiques ou néolibéraux. La mise en avant d’un ambitieux agenda réglementaire, notamment européen, a permis d’accélérer des politiques de transition, mais a aussi contribué à faire passer ce projet pour une simple fiche d’incitations à l’industrie ou une manne pour le secteur privé.

Une réussite récente reste néanmoins indiscutable : la prise de conscience collective du besoin urgent d’énergie renouvelable, et donc de la transition énergétique. La société européenne tout entière semble désormais d’accord pour réduire sa dépendance aux énergies fossiles, accélérer le développement des renouvelables, faire face à la crise climatique. Les verts se retrouvent à la fois porte-drapeaux de cette transition et acteurs-clés de la mise en œuvre. Mais ils devront faire face à un défi de fond : transformer cette nécessaire évolution technologique en un vrai projet social et politique, en évitant la dérive technocratique, en proposant une vision qui parle au plus grand nombre.

Mais leur positionnement souvent centré sur la réduction des émissions, par des cibles à atteindre, est devenu une faiblesse. La focalisation sur les « target goals » risque d’ignorer les enjeux de redistribution, de justice sociale et de bien-être à la base. Notre société a besoin plus que jamais d’un récit mobilisateur, d’un idéal capable de rassembler au-delà des seules préoccupations énergétiques ou climatiques. À force de se concentrer principalement sur la technicité, les verts risquent d’être perçus comme opposés à la liberté et à la vie quotidienne, projetant cette image de « parti des limites » que, depuis longtemps, ils cherchent à dépasser.

Le défi de l’identité verte

L’un des dilemmes majeurs reste celui de l’identité du mouvement vert lui-même. Quand il ne s’agit pas seulement de défendre des valeurs, mais d’incarner une vision d’avenir, il faut aussi comprendre ce qui, au fond, différencie cette identité verte. Les partis écologistes ont souvent été perçus comme une coalition d’associations, de mouvements et de communautés partageant des principes communs. Mais cette identité communautaire a aussi façonné leurs rapports avec le pouvoir.

Ce paradoxe, que beaucoup de verts connaissent bien, concerne cette tension entre la dynamique militante, d’un côté, et la nécessité d’accéder au pouvoir, de l’autre. La mouvance vise à organiser et mobiliser la société, à faire pression, à faire entendre sa voix. Le parti, quant à lui, ambitionne de transformer ces mouvements en une force capable d’agir dans la gouvernance, de prendre des responsabilités. Entre maintien d’une posture radicale et volonté de participer aux responsabilités institutionnelles, un certain malaise persiste.

Les partis verts oscillent souvent entre deux stratégies ou deux logiques : celle de l’opposition constructive, qui s’emploie à dénoncer et à résister, et celle de la participation gouvernementale, avec la volonté de transformer par le haut. Certains pays, comme la Belgique ou la France, ont déjà expérimenté cette « participopposition », une forme d’engagement parlementaire sans ambition immédiate de gouverner, pour préserver leur identité de contestation. Entre social-démocratie, radicalité et libéralisme, les verts rêvent souvent d’être à la fois aux barricades et aux responsabilités. Leur identité radicale veut qu’ils soient catalysts du changement, tout en étant aussi pragmatiques, en acceptant de gouverner si possible. Leur vision de la société – centrée sur l’individu, la communauté, la civil society – les amène à se méfier de l’État, perçu comme pouvant devenir un instrument de gaspillage ou de contrôle excessif.

Ce double jeu a toujours renforcé leur complexité. Après des expériences gouvernementales, ces partis doivent souvent composer avec la déception ou la désillusion. La tentation est grande de rester dans l’opposition ou de s’autosurveiller pour éviter tout compromis perçu comme une trahison. Aujourd’hui, cette ambiguïté s’impose comme un défi : doivent-ils continuer à naviguer entre la résistance et la responsabilité, ou faire preuve d’une transparence et d’une ambition plus claire en matière de pouvoir ?

Ce rapport complexe à la gouvernance s’accompagne aussi d’un choix sociologique et démographique. Les partis verts attirent majoritairement des classes moyennes, urbaines, diplômées, souvent issues de milieux favorisés. Leur milieux social tend à limiter leur capacité à parler à une population plus diverse, moins aisée ou moins éduquée. Seul un effort de renouvellement, d’ouverture et de dialogue pourra leur permettre de dépasser cette limite. Les vertes qui ont réussi à élargir leur audience, comme le parti écologiste allemand ou le Green Left danois, ont longuement travaillé à s’affranchir de leur image de protestataires pour séduire un électorat plus large, en proposant des projets crédibles à l’échelle locale.

Se libérer du piège identitaire pour mieux avancer

Pour sortir de cette zone d’incertitude, les partis verts doivent avant tout s’attacher aux personnes. Plus que jamais aujourd’hui, nos sociétés sont atomisées, fragmentées, mouvantes. Chacun porte une constellation d’identités, de valeurs, d’attentes, qui évoluent sans cesse. En cette ère de diversification et de métissage social, le projet écologiste doit aussi se recentrer sur les individus, leur quotidien, leur vécu.

Cela implique de sortir des cercles fermés des milieux militants, d’aller à la rencontre de la société dans sa diversité. Sur le terrain, ils devront établir de nouvelles connexions, dialoguer sur la vie quotidienne, comprendre les besoins actuels et futurs. En politique aussi, les Grünen, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, se concentrent souvent sur des portefeuilles traditionnels : environnement, climat, mobilité, éventuellement égalité. Mais pour bâtir une offre réellement centrée sur la personne, il faut aussi investir dans des secteurs liés à la vie quotidienne, comme l’éducation, la culture ou la justice.

Le renouvellement de la vision verte pour la décennie à venir passera aussi par un engagement plus profond avec le contexte mondial. Nos sociétés en pleine mutation – démographiques, technologiques, géopolitiques – exigent une réponse ambitieuse, réaliste mais optimiste. La capacité d’un parti vert à envisager un avenir souhaitable, et non seulement évitable, est essentielle. Plusieurs axes méritent une attention particulière.

Premièrement, le soin. Les systèmes d’aide à l’enfance, aux personnes âgées ou en situation de vulnérabilité sont saturés. La société doit inventer une vision du collectif où l’entraide, la solidarité et le bien-être de chacun restent prioritaires. La question du soin dépasse tous les secteurs : c’est une relation, une responsabilité partagée qui doit se renouveler.

Deuxièmement, le travail. La société du XXIe siècle a profondément changé : le contrat de stabilité longue durée a disparu pour laisser place à une précarité accrue, à des formes nouvelles de flexible, de freelance, de digitalisation. Comment la vision verte peut-elle proposer des modèles de protection, de sécurité, d’émancipation face à ces mutations, tout en combattant les inégalités liées au genre, à la race ou à la classe ?

Troisièmement, la technologie. La révolution numérique nous pose des choix cruciaux. La société américaine se divise entre un conservatisme réactionnaire et une techno-espérance tournée vers l’avenir. Les européennes doivent saisir cette étape pour faire de la technologie un levier démocratique, un outil d’émancipation collective plutôt qu’un contrôle par le secteur privé ou un instrument de surveillance généralisée.

Quatrièmement, le multilatéralisme écologique et social. La société internationale, qui s’était construite sur des certitudes occidentales, traverse une crise profonde avec l’émergence d’un monde multipolaire. Les verts doivent réconcilier leur idéal d’ouverture avec une prudence accrue sur les enjeux de sécurité et de souveraineté, tout en maintenant leur priorité : la paix, la justice, la préservation de la nature.

Une des plus grandes chances pour les verts réside peut-être dans l’éducation.

Cinquièmement, la relance de l’investissement. La fin de l’hégémonie néolibérale, la reprise en main des États dans le contexte de compétition géopolitique, offrent une opportunité historique pour une politique industrielle ambitieuse. La transition énergétique, la relance des filières industrielles, la modernisation des infrastructures sont autant de chantiers à saisir pour que les partis verts puissent proposer une véritable vision économique portée par un modèle équilibré entre régulation, innovation et solidarité.

Enfin, l’éducation. La société de demain sera celle de l’apprentissage tout au long de la vie. Offrir aux citoyens les clés pour comprendre et agir dans un monde complexe, permet de poser les bases d’une citoyenneté éclairée et responsable. C’est dans l’école, la formation, la transmission qu’ils peuvent bâtir un avenir plus écologique et plus équitable.

Liberté : un cri de rassemblement

Les écologistes doivent aujourd’hui raviver leur capacité à faire vibrer le concept fondateur de liberté. Les enjeux cruciaux qui traversent l’Europe – la guerre en Ukraine, la démocratie en Serbie, la transition géopolitique avec la Géorgie ou la Turquie – tournent tous autour de cette quête de liberté. La mobilisation des mouvements sociaux ces dernières années, des paysans aux activistes pour le climat, témoigne d’un désir puissant : celui de contrôler leur avenir, de l’imaginer autant que de le façonner.

Pourtant, les verts se trouvent aujourd’hui souvent du mauvais côté de cette grande question. Au lieu d’incarner la force qui libère, ils ont été perçus comme le parti de la transition subie, de la contrainte ou de la limitation. Alors que la capacité à reconnaître et à accompagner le changement a été une de leurs grandes forces, ils doivent aussi apprendre à faire sentir que cette transition peut aussi garantir la sécurité, l’épanouissement et la dignité de chacun. La protection sociale, les dispositifs assurant une stabilité dans les passages difficiles, sont autant de manifestations concrètes de cette liberté qui s’appuie sur la sécurité.

Ne pas oublier cette dimension essentielle est crucial pour que les écologistes dépassent leur vision défensive et retrouvent une capacité à communiquer sur leur rêve d’un avenir désirable et porté par la liberté réelle. La société européenne, face à ces bouleversements, a besoin de cette promesse d’un avenir où chacun pourrait vivre libre, en sécurité, dans une société plus juste et durable.

Alors qu’ils se remettent en ordre de marche, les partis verts doivent faire un pas de plus : celui de l’engagement solide, clair, en faveur d’un projet où la liberté demeure le moteur, la boussole et l’objectif ultime. La tâche est immense, mais leur force réside dans leur capacité à transformer la menace en opportunité, à bâtir une société où liberté et écologie marchent main dans la main.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.