Dominique Barthier

Europe

L’influence des puissances moyennes dans un monde fragmenté et polarisé

Les puissances moyennes face à des défis et des opportunités

Si le système international se fracturait davantage, ce ne serait pas parce que les grandes puissances seraient en profond désaccord. Elles se sont toujours déchirées d’un niveau ou d’un autre. Il se fissurerait plutôt parce que l’espace entre elles s’effondre, cet espace où le dialogue, la coopération et la connectivité diplomatique subsistent encore. C’est dans cet espace qu’opère un groupe particulier d’États, les « puissances moyennes », dont le rôle devient de plus en plus déterminant dans le monde actuel, fragmenté.

Selon le Geneva Centre for Security Policy (GCSP), le système international traverse une période de « fragmentation intensifiée et de polarisation géopolitique » alors que la concurrence entre la Chine, la Russie et les États‑Unis remodèle l’ordre mondial. Dans ce contexte, le comportement des États qui ne sont ni des grandes puissances ni des États dépendants est crucial pour la stabilité du système.

Pourquoi le rôle des puissances moyennes compte

Les puissances moyennes comptent pour bien plus que leur poids géographique ou économique. Elles constituent un espace relationnel qui soutient la coopération même lorsque les plus grands acteurs se retirent dans la rivalité. Elles ne se définissent pas uniquement par leur capacité matérielle, mais par leur comportement stratégique, qui explique pourquoi ces États « tirent parti de leurs ressources par un leadership sélectif, une diplomatie de niche et une implication active dans des domaines spécifiques ». Leur influence ne vient pas d’une force écrasante, mais d’une diplomatie crédible et flexible, ancrée dans des réseaux internationaux.

Pourtant, le comportement des puissances moyennes ne peut pas être purement transactionnel. À la différence des grandes puissances, qui peuvent absorber des coûts de réputation par leur poids, les puissances moyennes dépendent d’un bilan constant d’engagement principled — dès que leurs positions semblent mises en vente, leur valeur de médiatrices et de bâtisseuses de passerelles s’évapore. La flexibilité stratégique n’est crédible que lorsqu’elle repose sur des principes stables.

Il convient de noter que certaines des actrices parmi les plus efficaces — la Norvège, le Qatar, Singapour et la Suisse — se présentent formellement comme de petits États, mais leur empreinte diplomatique raconte une autre histoire. Cette capacité à fonctionner entre les pôles confère aux puissances moyennes un intérêt unique pour la stabilité — elles prospèrent non pas par domination mais en préservant l’ouverture et la prévisibilité dans un monde où la rivalité menace de restreindre les options pour tous.

La pression de choisir — et la valeur de l’autonomie

La rivalité entre grandes puissances s’étend aujourd’hui au-delà de la sécurité pour toucher le commerce, la technologie et les chaînes d’approvisionnement. La pression pour s’aligner sur l’un ou l’autre camp est réelle. Or, pour la plupart des États, l’alignement n’est ni simple ni gratuit.

Le Kazakhstan, par exemple, entretient ouvertement des relations avec la Russie, la Chine, l’UE et les États‑Unis — non pas par indécision, mais comme une diversification délibérée qui renforce son autonomie stratégique et sa flexibilité. Comme l’explique Thomas Greminger, auteur du briefing GCSP, cette diversification donne à de tels États une plus grande marge d’action tout en préservant une marge de manœuvre face à des pressions concurrentes. La Turquie offre une illustration encore plus aiguë : membre de l’OTAN, elle a néanmoins acheté le système S‑400 de Russie, démontrant que l’autonomie stratégique s’exerce non seulement à l’extérieur des alliances, mais parfois dans une tension délibérée avec elles. Les spécialistes décrivent cela comme le « flexilateralism » — des coalitions qui évoluent selon les enjeux et les configurations — ou simplement le « multialignement », où un État entretient des partenariats simultanés avec des blocs rivaux sans s’engager pleinement envers l’un d’eux.

L’autonomie dans ce sens n’est pas la neutralité dans le vide moral, mais un exercice attentif de l’agentivité — préserver l’espace nécessaire à la diplomatie, à la coopération et à l’engagement entre blocs rivaux.

Quand la géographie contraint

La géographie modèle le comportement des puissances moyennes sans le déterminer entièrement. Une localisation stratégique entre les grandes puissances peut amplifier les options diplomatiques — la position du Kazakhstan à l’interface entre la Russie, la Chine et l’Asie centrale renforce sa diplomatie multivectorielle, tandis que l’environnement voisin contesté du Qatar l’a conduit à faire de la médiation et de la connectivité stratégique des outils essentiels de survie. Mais la géographie peut aussi devenir un piège.

Des pays pris en étau entre la Russie et l’Occident — l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine — ne peuvent pas exercer, de la même manière, l’agence des puissances moyennes; leur position disputée les pousse vers le basculement dans les blocs plutôt que vers la construction de passerelles. La différence entre une puissance moyenne et un « pays entre deux » tient moins à l’emplacement qu’à l’espace politique disponible pour faire des choix indépendants.

La communication lorsque les géants s’éloignent

Lorsque les grandes puissances communiquent moins directement, les puissances moyennes maintiennent souvent les discussions vitales en vie. Le GCSP souligne dans son bref politique que les puissances moyennes déploient une gamme de stratégies diplomatiques — y compris la construction de passerelles, la formation de coalitions et la médiation — pour amener les parties à dialoguer et à coopérer. Il pointe notamment des cas comme Oman et le Qatar jouant des rôles de médiation régionale, facilitant des négociations entre acteurs qui, sans cela, disposeraient de canaux directs limités.

Ce type de facilitation passe rarement inaperçu. Pourtant, prévenir une escalade est crucial. Quand les crises ne dégénèrent pas en conflits, lorsque les lignes de communication résistent, même imparfaitement, la fragmentation est contenue.

Coalitions sans camps

Les institutions mondiales sont mises à rude épreuve. Le consensus devient plus difficile à obtenir. Les mécanismes formels stagnent.

En réponse, les puissances moyennes forgent des coalitions fondées sur des enjeux précis qui évitent les politiques de blocs rigides. Plutôt que d’insister sur des accords universels qui excluent les désaccords majeurs, ces coalitions génèrent une coopération fonctionnelle sur des risques partagés — le climat, la santé, la sécurité alimentaire et la gouvernance technologique.

Le bref GCSP rappelle qu’en formant des alliances ad hoc et en travaillant de manière collective, les puissances moyennes peuvent aider à « réparer, adapter et stabiliser l’ordre international » précisément par ces objectifs plus étroits mais productifs. Cette coopération ne nécessite pas un alignement total sur toutes les questions stratégiques; elle s’enracine dans des résultats concrets et dans des intérêts communs visant à éviter un effondrement dans une rivalité à somme nulle.

La proposition la plus concrète de Greminger s’inscrit exactement dans cette direction. Pendant la Guerre froide, un groupe d’États neutres et non alignés — les fameux « N+N » — a joué un rôle discret mais décisif en facilitant le dialogue entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, contribuant à l’ordre de sécurité européen stable issu du processus d’Helsinki. Il se demande si une coalition similaire serait nécessaire aujourd’hui: si le conflit en Ukraine évoluait vers une résolution, reconstruire un ordre de sécurité européen requerrait plus que la dissuasion — il faudrait des États engagés et crédibles disposés à faciliter la réduction des risques, la construction de la confiance et le contrôle des armements. Cette coalition pourrait-elle comprendre des puissances moyennes comme le Kazakhstan, la Norvège et la Turquie aux côtés des neutres traditionnels tels que l’Autriche, l’Irlande, Malte et la Suisse, avec l’Allemagne et l’Italie comme des ancrages de sécurité coopérative ? La question est volontairement ouverte, mais le précédent est réel.

La connectivité économique comme force stabilisatrice

Dans un monde fragmenté, l’interdépendance économique n’est pas seulement un moteur de prospérité. Elle agit comme une zone tampon contre les divisions. Les puissances moyennes jouent souvent le rôle de connecteurs, intégrant des réseaux commerciaux régionaux et recevant des plateformes de coopération économique. Des corridors financiers et logistiques, les puissances moyennes participent à la construction d’efforts complexés pour tracer des lignes d’affrontement strictes dans l’économie mondiale, réduisant les incitations à une déconnexion totale.

Même en dehors du bref GCSP, les analystes remarquent que les puissances moyennes peuvent exercer une influence en mobilisant des coalitions et en tirant parti des opportunités lorsque les grandes puissances demeurent indifférentes ou immobilisées, en somme façonnant des espaces coopératifs où les acteurs plus importants auraient autrement du mal à agir.

Les risques d’érosion

Maintenir l’équilibre au sein du milieu n’est pas une garantie. L’autonomie stratégique peut être étranglée par des tactiques coercitives. Les leviers économiques peuvent devenir des outils de pression politique. La politique intérieure peut se durcir en rhétorique pro-alignement.

Le GCSP souligne que l’action des puissances moyennes dépend non seulement de leur capacité, mais aussi d’un engagement politique et d’un sens diplomatique élevé. Des pays comme la Norvège, le Qatar et la Suisse combinent un engagement principled à une crédibilité de réputation, pour agir comme de véritables bâtisseurs de passerelles. Ces deux attributs — conviction et savoir-faire — sont ce qui permet aux puissances moyennes d’agir comme des stabilisateurs dans des environnements fracturés.

Maintenir le système ensemble

Le système international n’a pas besoin de s’effondrer, et la rivalité entre grandes puissances continuera sans doute. Toutefois, le degré de fragmentation que le monde connaîtra dépendra non seulement du comportement des plus grands États, mais aussi de la mesure dans laquelle un nombre suffisant d’États de niveau intermédiaire maintiennent la coopération, la connectivité et le dialogue.

Dans ce sens, les puissances moyennes ne se contentent pas de combler les vides laissés par l’abstention des grandes puissances. Elles façonnent activement les contours du nouvel ordre, non pas en s’opposant ou en neutralisant les super-puissances, mais en maintenant l’espace diplomatique et institutionnel ouvert.

Comme l’illustre le bref GCSP, les puissances moyennes sont particulièrement bien placées pour contribuer à la stabilité précisément parce qu’elles ne recherchent pas la domination, mais une coopération gérable et prévisible dans un monde imprévisible. Leur succès ne dépend pas de la force écrasante, mais d’une influence relationnelle — un mélange de crédibilité, d’engagement et d’autonomie stratégique. Cependant, réaliser ce potentiel ne va pas de soi. Cela exige une action coordonnée, une vision à long terme et la volonté de mener des agendas principled mais pragmatiques. En ce sens, la résurgence des puissances moyennes pourrait être le chemin le plus viable pour soutenir un ordre international fondé sur des règles dans un monde de plus en plus fragmenté et multipolaire, à condition qu’elles choisissent d’agir collectivement et en temps voulu.

[Il s’agit d’un éditorial, version résumée de la publication originale pour le GCSP, où vous pourrez trouver toutes les sources.]

Roberta Campani posait à l’auteur plusieurs questions de suivi, auxquelles il a répondu. Voici l’échange qui suit:

1. Sur l’escalade et le changement structurel
Roberta Campani : Votre note politique décrit un ordre international fragmenté mais encore gérable. Les récentes frappes américano-israéliennes sur l’Iran représentent-elles un passage du niveau de fragmentation à une confrontation ouverte ? L’environnement structurel pour les puissances moyennes a-t-il fondamentalement changé ?
Thomas Greminger : Les récentes frappes américaines et israéliennes contre l’Iran renforcent seulement notre perception d’un ordre mondialisé, polarisé et fragmenté, où les grandes puissances choisissent de suivre ce qu’elles considèrent être leurs intérêts sans tenir compte du droit international. Cela ne signifie pas que je nie l’extrême gravité de la manière dont le régime iranien traite sa population. Je constate toutefois une érosion supplémentaire du droit international avec des répercussions imprévisibles sur la stabilité régionale et l’économie mondiale, mais pas de changement fondamental du cadre structurel pour les puissances moyennes.

2. Sur la crédibilité et la négociation
Roberta Campani : Quand les grandes puissances laissent entrevoir une ouverture à la négociation et escaladent ensuite rapidement sur le plan militaire, comment cela affecte-t-il la crédibilité même de la diplomatie ? Cet attitude rétrécit-elle l’espace dans lequel les puissances moyennes peuvent agir en tant que médiateurs ?
Thomas Greminger : Cela mine la crédibilité de la diplomatie et, plus particulièrement, celle de la médiation en conflit. Imaginez que le ministre des Affaires étrangères d’Oman, chargé de médiatiser entre les États‑Unis et l’Iran, continue de rendre compte à Washington des négociations jugées assez réussies à Genève lorsque la décision d’attaquer militairement est prise. Comparez mes propos avec le New York Times.

3. Sur l’autonomie stratégique sous pression
Roberta Campani : Vous soutenez que les puissances moyennes s’appuient sur l’autonomie stratégique et des partenariats diversifiés. En période de crise aiguë, la pression pour aligner les positions ne risque-t-elle pas d’atteindre un point où l’autonomie devient insoutenable ? Dans quelle mesure la résistance des « au milieu » est-elle robuste face à la coercition ?
Thomas Greminger : Oui, cela peut arriver. Nous avons vu plusieurs cas où des puissances moyennes ont subi une pression tarifaire des États‑Unis et ont dû céder d’importantes concessions. Je pense que la résilience peut être renforcée par des alliances régionales qui offrent une plus grande capacité de négociation.

4. Sur le droit international et les normes
Roberta Campani : Beaucoup de puissances moyennes fondent leur diplomatie sur des normes multilatérales et sur le droit international. Si les grandes puissances semblent prêtes à contourner ou réinterpréter ces cadres, cela affaiblit-il les bases normatives sur lesquelles repose l’action des puissances moyennes ?
Thomas Greminger : Oui, c’est le cas. En même temps, les puissances moyennes ont un intérêt intrinsèque à préserver et à reconstruire un ordre international prévisible fondé sur des règles, parce qu’elles ne disposent pas de la puissance nécessaire pour imposer le droit. La bonne nouvelle est qu’elles peuvent encore s’appuyer sur une large majorité d’États qui continuent à croire dans le droit international et dans le fait de traiter les défis mondiaux par la coopération internationale.

5. Sur le risque de fragmentation systémique
Roberta Campani : Le danger aujourd’hui réside-t-il davantage dans la rivalité elle-même — ou dans l’érosion de la confiance dans les signaux diplomatiques et les engagements institutionnels ? Autrement dit, qu’est-ce qui menace le plus les puissances moyennes : la politique des puissances ou l’imprévisibilité ?
Thomas Greminger : Je pense qu’il est plus facile pour les puissances moyennes de s’adapter à une politique des pouvoirs qui demeure stable et prévisible sur une certaine période, comme on l’a vu au XIXe siècle, que de faire face à l’imprévisibilité actuelle de grande ampleur.

6. Sur l’action collective entre puissances moyennes
Roberta Campani : Votre brief évoque une certaine coordination entre puissances moyennes. Voyez-vous des perspectives réalistes pour des initiatives collectives des puissances moyennes en désescalade ou en médiation de crise dans l’environnement actuel ?
Thomas Greminger : Nous observons des signaux initiaux de telles alliances. Un exemple est l’alignement des puissances régionales en réponse à la guerre à Gaza. Il est vrai que de nombreuses structures mini-latérales ont émergé ces dernières années pour traiter des défis spécifiques de manière pragmatique et ad hoc, mais la plupart servent en réalité les intérêts des grandes puissances. Clairement, les puissances moyennes devraient viser des alliances beaucoup plus systématiques, ce qui impliquerait aussi de surmonter les différences régionales.

7. Sur le rôle de la Suisse
Roberta Campani : Compte tenu de la tradition diplomatique suisse et de votre propre parcours, voyez-vous des responsabilités particulières ou des opportunités pour les États neutres ou non alignés dans la prévention de nouvelles fragmentations ?
Thomas Greminger : Oui, absolument. En même temps, la politique étrangère suisse est très occupée à réguler sa relation à long terme avec l’Union européenne, à gérer les répercussions des guerres en Europe et au Moyen-Orient, et à répondre aux défis des politiques commerciales néomercantilistes de l’un de ses partenaires commerciaux les plus importants. Il est donc nécessaire d’un leadership politique fort et d’un engagement pour exploiter les opportunités offertes aux puissances moyennes comme la Suisse. Elle aimerait aussi que d’autres puissances moyennes explorent de nouvelles alliances inter-régionales, peut‑être similaires au Réseau de sécurité humaine qui fonctionnait avec succès il y a environ 25 ans.

Note finale

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Thomas Greminger : Oui, absolument ! En même temps, la politique étrangère suisse s’applique à régler sa relation à long terme avec l’UE, à gérer les répercussions des guerres en Europe et au Moyen‑Orient, et à répondre aux défis des politiques commerciales néomercantilistes de l’un de ses partenaires commerciaux les plus importants. Il est donc nécessaire d’un leadership politique et d’un engagement pour exploiter les opportunités offertes aux puissances moyennes comme la Suisse. D’autres puissances moyennes devraient aussi chercher à créer de nouvelles alliances transrégionales, peut‑être à l’image du Réseau Human Security, qui a fonctionné avec succès il y a environ un quart de siècle.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.