Dominique Barthier

Monde

L’Internet comme outil de gouvernance en temps de guerre en Iran

Le 8 janvier 2026, au pic des protestations qui secouaient l’Iran durant la période 2025–2026, le pays a imposé une coupure d’internet d’une durée de 88 jours à l’échelle nationale. Des millions de personnes se sont retrouvées privées de connectivité mondiale, de commerce en ligne et de communication avec leurs proches. L’accès a presque totalement cessé avant que le gouvernement n’engage une reprise progressive — mais partielle — des services.

À mesure que l’accès revenait lentement, une grande partie des analyses s’est concentrée sur les effets immédiats : pertes de revenus, perturbations quotidiennes et impossibilité pour le public de vérifier les événements par lui-même. C’est pourquoi le débat autour de la coupure récente d’internet en Iran s’est fréquemment articulé autour des questions de censure, de droits numériques ou de contrôle technologique. Bien que ces dimensions soient indéniablement importantes, elles n’expliquent pas entièrement ce que cet épisode révèle sur l’évolution de la relation entre le pouvoir politique de l’État et la technologie.

Internet n’est plus seulement envisagé comme un service de communications ou une infrastructure technique. Il est devenu une ressource stratégique que l’État peut suspendre et rationner afin de gérer la sécurité et l’autorité politique. L’État iranien ne peut rester isolé indéfiniment des systèmes numériques sur lesquels se fonde de plus en plus la gouvernance moderne. Par conséquent, la leçon la plus significative de la coupure et de la remise en ligne subséquente est qu’elle a exposé à quel point la connectivité numérique est devenue profondément intégrée dans les mécanismes mêmes de la gouvernance.

L’essor d’une gouvernance numérique en temps de guerre

Dans les conflits modernes, la puissance militaire seule ne suffit plus à déterminer l’issue des combats. Le contrôle des flux d’informations est devenu un élément essentiel de la guerre contemporaine. Les récits peuvent influencer le moral, la légitimité, le soutien diplomatique et la confiance du public. Les gouvernements rivalisent de plus en plus pour modeler les perceptions, influencer la compréhension publique et contrôler l’interprétation des événements. Cet objectif reflète une préoccupation de longue date que les responsables décrivent souvent comme une « guerre cognitive », une « guerre souple » ou une « guerre hybride ». Dans ce cadre, l’information elle-même est considérée comme un champ de bataille. Si les décideurs estiment sincèrement que les flux d’information constituent une menace pour la sécurité, alors maîtriser ces flux devient un élément logique de la stratégie en temps de guerre.

Dès lors que les citoyens comprennent que la connectivité peut être suspendue durant les périodes de turbulences perçues, Internet acquiert une signification politique nouvelle. Il cesse d’être une utilité publique acquise et devient un privilège conditionnel dont la disponibilité dépend, en partie du moins, des calculs de sécurité de l’État. Cette transformation modifie la relation entre les citoyens et l’environnement numérique, mais aussi celle entre les citoyens et l’État.

Cette dynamique importe car les technologies numériques modernes ont fondamentalement modifié les rapports entre États et information. En pratique, l’accès à Internet commence à ressembler à une ressource gérée. Dans le monde entier, les gouvernements se montrent de plus en plus préoccupés par ce qu’ils perçoivent comme des vulnérabilités liées à la dépendance numérique. Les cyberattaques, les campagnes d’influence étrangère, les opérations de désinformation et la guerre informationnelle ont amené les États à considérer l’infrastructure numérique sous l’angle de la sécurité.

Historiquement, les gouvernements exerçaient une influence considérable sur les récits de guerre à travers les organes d’État, les journaux et les déclarations officielles. Aujourd’hui, cependant, chaque propriétaire de smartphone peut devenir éditeur potentiel. Des images enregistrées par des citoyens ordinaires peuvent atteindre des audiences mondiales en quelques minutes. Des observateurs indépendants peuvent contester les comptes officiels en temps réel. Des événements autrefois locaux peuvent rapidement devenir des histoires internationales. Des images d’infrastructures endommagées, des rapports d’activités militaires, des réactions publiques, des informations sur les victimes et des récits non officiels peuvent tous influencer à la fois la stabilité domestique et la perception internationale.

Pour les gouvernements qui cherchent à gérer les crises, cela représente un défi majeur. Internet réduit le monopole de l’État sur la production d’informations. Par conséquent, les restrictions sur Internet visent à réduire l’incertitude informationnelle en limitant le nombre d’acteurs capables de générer des récits concurrents. C’est pourquoi les discussions traditionnelles sur la liberté d’Internet insistent souvent sur des catégories binaires : accès contre restriction, ouverture contre censure, connexion contre déconnexion. Ces cadres restent utiles, mais ils ne parviennent plus à saisir pleinement les réalités de la manière dont de nombreux États interagissent avec les réseaux numériques.

Plutôt que de traiter la connectivité comme entièrement disponible ou complètement interdite, les gouvernements cherchent de plus en plus à réduire, restaurer, filtrer, prioriser ou différencier l’accès selon des impératifs politiques. La connectivité devient flexible plutôt qu’immuable. Cela représente une transition de la censure à la gouvernance. Sous un modèle de censure, l’objectif est de supprimer des informations spécifiques. Sous un modèle de gouvernance, l’objectif est de réguler les conditions dans lesquelles les informations circulent.

La stratégie Internet de l’Iran

L’Iran offre un cas particulièrement révélateur en raison de l’interaction entre les préoccupations sécuritaires, le contrôle politique et les contraintes économiques. La République islamique a longtemps considéré la gestion des médias et de l’information comme des éléments centraux de la sécurité de l’État. Depuis sa fondation, le système politique a mis l’accent sur le contrôle des récits autour des développements nationaux et des menaces externes. Les conditions de guerre accentuent cette tendance.

Pour comprendre pourquoi l’Iran a recours à des coupures d’Internet lors des périodes de crise, il faut comprendre comment l’État perçoit Internet lui-même. Dans de nombreuses sociétés démocratiques, la connectivité numérique est principalement vue comme une utilité économique et sociale — une plateforme de communication, de commerce et de participation civique. En Iran, en revanche, Internet occupe de plus en plus une autre catégorie. Il est traité comme un domaine de sécurité.

Cette distinction est cruciale. Du point de vue des autorités iraniennes, Internet est un espace par lequel les influences étrangères peuvent entrer dans le pays, où la mobilisation politique peut se produire, où les récits d’État peuvent être remis en cause et où l’agitation sociale peut se propager rapidement. Par conséquent, la gouvernance d’Internet en Iran est progressivement passée d’un modèle purement régulateur à un modèle orienté sécurité. Cela signifie que l’approche iranienne de l’Internet s’intéresse moins à une régulation stricte qu’à une régulation au service des objectifs de sécurité nationale.

Cette évolution ne s’est pas produite du jour au lendemain. Elle résulte de deux décennies de confrontation entre l’État et une société de plus en plus connectée. Les autorités iraniennes ont observé comment les plateformes de communication numérique pouvaient faciliter la circulation rapide d’images, d’informations et de messages politiques. Bien que la pénétration des réseaux sociaux restait relativement limitée à l’époque, les événements ont démontré les implications stratégiques de la communication en ligne pendant les périodes d’instabilité.

Des vagues subséquentes de troubles ont renforcé cette perception. Les manifestations du Mouvement vert en 2009, les protestations Dey (2017–2018), les protestations liées à la hausse des prix du carburant en 2019 et les manifestations après la mort de Mahsa Amini en 2022 ont tous reposé sur des plateformes numériques pour s’organiser, documenter et médiatiser les événements. Chaque crise a renforcé la conviction de l’État que le contrôle sur l’infrastructure numérique n’était plus une question purement technologique mais une affaire de sécurité nationale.

Résultat, le gouvernement a massivement investi dans ce que les responsables décrivent comme le National Information Network (NIN), souvent appelé à l’extérieur de l’Iran le « Internet national ». Officiellement, le projet vise à renforcer la cybersécurité, à réduire la dépendance vis-à-vis des infrastructures étrangères et à accroître l’autosuffisance technologique. En pratique, cependant, il offre également aux autorités une capacité accrue à isoler les réseaux domestiques du réseau mondial lors des périodes de crise.

La coupure récente imposée en temps de guerre illustre clairement cette logique. Lorsque la connectivité s’est effondrée à travers l’Iran, elle a considérablement limité la capacité des citoyens à documenter et à diffuser des informations de manière indépendante. Des images, des vidéos et des témoignages oculaires qui, en temps normal, circuleraient rapidement sur les réseaux sociaux, sont devenus plus difficiles à transmettre. Les organisations médiatiques internationales ont également rencontré des difficultés accrues pour vérifier les évènements sur le terrain.

Cependant, la décision de janvier n’était pas seulement une réaction à des contenus circulant en ligne. Elle reflétait aussi un calcul de sécurité plus large. Cela aide à comprendre pourquoi les autorités iraniennes décrivent souvent les restrictions d’Internet à travers le prisme de la sécurité plutôt que de la censure. Les responsables ne présentent guère les coupures comme des efforts visant à étouffer la liberté d’expression. Ils les justifient plutôt comme des mesures nécessaires pour protéger l’ordre public, défendre la sécurité nationale ou contrer l’ingérence étrangère. Joindre ou non ces justifications demeure une question politique. Ce qui importe analytiquement, c’est qu’elles révèlent comment l’État conceptualise l’environnement numérique.

Restreindre la diffusion de l’information peut se retourner contre vous

Pourtant, la relation entre le contrôle de l’information et la légitimité est complexe. À court terme, limiter la connectivité peut réduire la circulation d’informations indésirables. D’un point de vue tactique, ces résultats peuvent sembler bénéfiques. À plus long terme, toutefois, les restrictions informationnelles génèrent souvent de nouveaux problèmes.

Lorsque les citoyens perdent l’accès à des informations fiables, l’incertitude ne disparaît pas. Elle s’accroît fréquemment. Paradoxalement, les efforts visant à renforcer le contrôle informationnel peuvent parfois fragiliser la confiance dans les récits officiels. Cette dilemma est particulièrement aigu en temps de guerre. Les gouvernements ont besoin de la confiance du public pour maintenir la cohésion sociale en période de crise. En même temps, ils cherchent à maîtriser l’environnement informationnel. Ces objectifs ne sont pas toujours compatibles.

L’expérience iranienne illustre clairement cette tension. Le désir de l’État de dominer le récit est entré en collision avec les réalités d’une société hautement connectée. Des millions d’Iraniens dépendent des plateformes numériques non seulement pour s’informer, mais aussi pour travailler, étudier, effectuer des transactions financières et communiquer avec leurs proches à l’étranger. Restreindre l’accès à Internet, par conséquent, affecte bien davantage que le seul discours politique. Cela influe directement sur le quotidien. En conséquence, Internet est devenu bien plus qu’un simple outil de communication; il occupe une place centrale dans la relation entre l’État et la société.

Ainsi, la capacité de l’État à gérer les récits est finalement limitée par les fonctions économiques et sociales que les réseaux numériques assurent. Cette réalité devient d’autant plus apparente lorsque les coûts de l’isolement numérique prolongé commencent à s’accumuler. Le gouvernement pouvait restreindre la connectivité, mais maintenir ces restrictions indéfiniment s’est avéré bien plus difficile que de les imposer initialement.

Et cela pose une autre question cruciale : si le contrôle d’Internet était jugé nécessaire pour la sécurité, pourquoi les autorités ont-elles finalement décidé de rétablir l’accès ? La réponse ne réside pas uniquement dans la politique de l’information, mais dans les coûts économiques et administratifs croissants de l’isolement numérique. Le choc entre ces deux réalités allait finir par influencer la prochaine décision du gouvernement : rétablir l’accès.

Pourquoi l’Iran n’a pas pu maintenir Internet hors ligne

Si la coupure d’Internet a servi des objectifs sécuritaires importants, pourquoi le gouvernement a-t-il fini par commencer à restaurer l’accès ? À première vue, la réponse semble simple. La crise militaire immédiate s’est calmée, réduisant le besoin de mesures d’exception. Pourtant cette explication est insuffisante. Même après l’apaisement des combats, les autorités ont continué à maintenir un accès limité, sélectif et lent.

C’est que l’Internet en Iran contemporain occupe une position paradoxale. Il permet à la fois la communication, le commerce et l’accès à l’information, tout en créant des opportunités de mobilisation politique, de récits alternatifs et d’influence étrangère.

Cette contradiction apparente révèle l’une des réalités centrales de la gouvernance numérique au XXIe siècle : les États modernes dépendent des réseaux mêmes qu’ils cherchent à contrôler. La coupure a infligé un choc économique direct à un pays déjà affaibli par les sanctions qui limitaient la croissance économique et mettaient une pression croissante sur l’État et la société.

Au cours de la dernière décennie, l’économie iranienne est devenue de plus en plus dépendante des infrastructures numériques. Des millions de citoyens dépendent des plateformes en ligne pour l’emploi, les activités commerciales, les services bancaires, la logistique, l’éducation et la communication. Lorsque la connectivité a disparu, ces activités ont été durement perturbées. Les petites entreprises vendant via les réseaux sociaux, les freelances rémunérés par des clients étrangers, les plateformes de commerce en ligne, les créateurs digitaux et les prestataires de services en ligne ont tous perdu des revenus lorsque l’accès a disparu. La panne a coûté des dizaines de millions de dollars par jour, avec des estimations allant approximativement de 30 à 40 millions de dollars par jour.

Les dégâts ne se sont pas limités au secteur privé. Les services bancaires, la logistique, les voyages, le travail à distance, l’éducation et l’administration publique dépendent tous d’une connectivité stable. Lorsque l’internet disparaît, l’État ne fait pas seulement taire la dissidence; il perturbe aussi les systèmes dont il a besoin pour taxer, coordonner et gouverner. Un gouvernement peut couper la connectivité; il ne peut pas aisément suspendre les fonctions économiques et administratives qui en dépendent. Plus les restrictions se prolongent, plus cette contradiction devient visible. C’est pourquoi la remise en ligne avait de l’importance. Réouvrir le réseau n’était pas un geste libéral mais une réponse à la pression économique.

Ce que la gouvernance d’Internet en Iran dit de l’avenir

Le cas iranien démontre que les restrictions d’Internet sont plus faciles à imposer qu’à maintenir durablement. Cette observation est significative car elle remet en cause une hypothèse courante sur la gouvernance autoritaire. Les discussions sur le contrôle numérique insistent souvent sur ce que les États peuvent faire : surveiller les communications, bloquer les plateformes, filtrer le contenu et restreindre l’accès.

On prête beaucoup moins d’attention à ce que les États ne peuvent pas faire. Ils ne peuvent pas s’affranchir entièrement de la dépendance structurelle créée par la modernisation numérique. En d’autres termes, la même transformation technologique qui élargit la capacité de l’État crée aussi de nouvelles contraintes sur son action. La dépendance numérique limite la durée pendant laquelle des mesures restrictives peuvent être maintenues sans générer des conséquences collatérales significatives.

La question n’est donc plus de savoir si le gouvernement peut couper Internet. La question plus importante est de savoir s’il construit un système dans lequel la connectivité peut être continuellement ajustée selon la perception du risque par l’État. C’est précisément cette transition — de la censure à la connectivité gérée — qui offre l’éclairage le plus clair sur l’avenir du pouvoir étatique en Iran.

Cette possibilité pointe vers une transformation plus large de la nature même de la gouvernance — qui va bien au-delà des mesures temporaires en temps de guerre et qui préfigure l’avenir du contrôle politique à l’ère numérique. Plutôt que de se demander si les citoyens devraient avoir l’accès à Internet, les autorités se questionnent de plus en plus sur le type d’accès qui doit être disponible, à qui, dans quelles conditions et pour combien de temps.

C’est pourquoi le cas iranien mérite une attention qui va au-delà du contexte iranien lui-même. Ce qui s’est produit constitue un exemple visible d’une transformation plus vaste qui se déroule dans de nombreuses régions du monde : l’émergence de la gouvernance numérique comme élément central du pouvoir de l’État. L’avenir de l’autorité politique dépendra peut-être de plus en plus non seulement de la capacité à contrôler le territoire, à réguler les économies ou à commander les forces militaires, mais aussi de la capacité à gérer les flux d’informations sur lesquels les sociétés modernes dépendent.

Cependant, l’expérience iranienne offre donc à la fois un avertissement et une leçon. Elle montre à quel point l’accès à Internet peut être rapidement soumis à des calculs politiques durant les périodes de crise. À mesure que les sociétés deviennent de plus en plus dépendantes des systèmes numériques, la connectivité se transforme progressivement d’une utilité publique en une ressource stratégique. Les gouvernements capables de contrôler, de réguler et de gérer cette ressource disposeront d’un nouvel instrument puissant de l’art de la gouvernance. La politique Internet en temps de guerre de l’Iran révèle à quoi pourrait ressembler cet avenir. Internet n’est plus seulement un espace où le pouvoir opère. Il est en train de devenir l’un des principaux instruments par lesquels le pouvoir s’exerce.

[Cheyenne Torres a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.