L’importance du lithium dans la transition verte
Le passage à une économie verte repose en grande partie sur l’utilisation d’un nombre croissant de minéraux rares, essentiels pour la fabrication des technologies durables. Parmi eux, le lithium occupe une place centrale, notamment pour la fabrication de batteries électriques utilisées dans les voitures propres. La demande pour ce minéral est en forte expansion. Actuellement dépendante de ses importations, l’Union européenne souhaite recentrer ses approvisionnements en lithium, afin de réduire sa dépendance et soutenir efficacement la transition vers une société décarbonée. Cependant, cette volonté rencontre une opposition farouche, notamment en Serbie, où de vastes mobilisations populaires soulèvent la question : « À qui profite cette transition verte ? »
Le lithium, un sujet polarisant en Serbie
En Serbie, le lithium est devenu un sujet de discorde. D’un côté, des citoyens, des militants écologistes et des partis politiques verts s’opposent fermement à l’exploitation minière de cette ressource. De l’autre, de grandes entreprises soutenues par le gouvernement serbe, ainsi que certains courants politiques européens, défendent le projet. La polarisation très forte entre partisans et opposants à l’extraction du lithium empêche toute discussion véritablement constructive. La question de savoir s’il est même nécessaire de miner du lithium, et à quelles conditions cela pourrait être acceptable, est peu souvent débattue en profondeur, au profit d’un cadrage simpliste de l’enjeu.
Comprendre l’enjeu du lithium
Le lithium, métal le plus léger du tableau périodique, est largement utilisé dans la fabrication des batteries en raison de sa capacité à fournir « le plus de travail pour la moindre masse ». Bien que des alternatives comme le sodium, le magnésium ou l’aluminium puissent également servir dans des batteries, ces métaux, plus abondants dans la nature, représentent des enjeux pratiques liés à leur volume plus important pour une capacité énergétique comparable. Le lithium représente en effet moins de 0,002 % de la croûte terrestre, ce qui rend son extraction plus complexe.
Sauf à une percée technologique majeure, la demande en lithium devrait quintupler d’ici 2030, selon la coalition publique-privée américaine Li-Bridge. La majorité de cette demande serait alimentée par l’automobile, alors que l’industrie des véhicules électriques accélère sa transition. Cependant, il faut noter que depuis le début de 2023, le prix du carbonate de lithium — la matière première principale des batteries électriques — est en baisse, notamment à cause du ralentissement des ventes de véhicules électriques en Chine. Il est difficile de prévoir comment évolueront ces prix à l’avenir.
La production mondiale de lithium est principalement assurée par l’Australie, le Chili et la Chine. En Europe, les réserves les plus importantes se trouvent en Allemagne, en République tchèque, mais aussi en Serbie, qui recèle environ 1,2 million de tonnes du métal. Pourtant, l’extraction de lithium à une grande échelle reste marginale en Europe.
Actuellement, l’Union européenne est quasiment totalement dépendante des importations pour satisfaire ses besoins en lithium, mais aussi en autres matières premières cruciales pour la transition écologique. Au printemps 2023, la Commission européenne a présenté une proposition de loi pour une « Loi sur les matières premières critiques ». L’objectif est de réduire cette dépendance, notamment vis-à-vis de la Chine, qui demeure le plus grand exportateur mondial. La législation prévoit que d’ici 2030, les mines et centres de recyclage européens produisent respectivement 10 et 15 % des matières premières nécessaires aux industries vertes. La loi envisagerait aussi la déclaration de certains projets liés aux matières premières comme « stratégiques », ce qui pourrait entraîner des avantages administratifs, comme des délais d’autorisation raccourcis, mais au prix d’une réduction du temps consacré à l’évaluation environnementale, au détriment de la nature.
Il reste incertain comment cette nouvelle législation influera sur la situation en Serbie. Dans le cadre de ses négociations d’adhésion à l’Union européenne, le pays doit aligner ses lois sur celles de l’UE. La pression pour accéder aux réserves serbes de lithium ne manquera pas de s’intensifier.
Serbie, une zone sacrificielle
Au début de l’année 2004, un nouveau minéral, au nom de Jadarite, a été découvert dans l’ouest de la Serbie. Sa formule chimique, sodium-lithium-borosilicate-hydroxide, lui a valu d’être baptisé du nom de la région environnante, Jadar, ainsi que de la rivière locale. Au départ, cette découverte a suscité l’intérêt médiatique par sa ressemblance chimique avec la kryptonite, célèbre dans l’univers de Superman, à cause de son apparition dans le film Superman Returns en 2006. La kryptonite, le point faible du super-héros, peut temporairement lui conférer des capacités extraordinaires, mais à long terme, elle est mortelle.
Les similitudes avec cette histoire de super-héros esquissent une métaphore pour le combat à venir : la lutte contre l’exploitation prévue du lithium en Serbie est semée de figures douteuses, de retournements imprévus, mais aussi de résistances et de solidarités. Le conflit n’est pas terminé. Pour l’instant, nous sommes dans la « calme avant la tempête » qui, sans doute, se prépare à l’horizon.
Gornje Nedeljice, petit village dans la municipalité de Loznica, à l’ouest de la Serbie, illustre cette situation. Cette localité, dont le développement économique reste modéré (entre 60 et 80 % de la moyenne nationale), tire chiefly de l’agriculture — céréales, fruits et élevage. C’est là que la multinationale minière Rio Tinto envisageait de lancer l’exploitation souterraine de lithium.
Malgré l’engouement initial, la mémoire collective a rapidement écarté Jadarite. Mais pas Rio Tinto, qui a poursuivi ses recherches pendant plusieurs années. Pendant un temps, ses activités ont peu été remarquées par la population locale ou les associations écologistes. À partir de 2020, cependant, l’opposition s’est structurée face au projet de mine destiné à extraire du borate, du carbonate de lithium et du sulfate de sodium à partir de la roche de Jadar. Ces substances sont essentielles à la fabrication de nombreux produits industriels. Selon des militants locaux et des universitaires, le projet entraînerait une catastrophe écologique majeure, transformant une région majoritairement agricole en une « zone sacrificielle ». La nécessité d’utiliser de grandes quantités d’acide sulfurique pour extraire le lithium et le bore a suscité d’importantes craintes de contamination de l’eau et des sols, surtout dans une zone où les rivières environnantes sont soumis à des crues fréquentes.
Ce projet menaçait l’existence de plus de 15 000 familles, bien souvent dans des habitations dans la zone du futur site, dont les propriétaires pourraient voir leur propriété expropriée par l’État si ils refusaient de vendre. La perspective de faire de cette région une zone sacrificielle dans le cadre de la transition verte européenne a été dénoncée par le groupe de recherche britannique Corporate Watch, qui critique la volonté de l’UE et de Rio Tinto d’imposer un modèle d’exploitation coûteux pour l’environnement, au bénéfice de l’industrie automobile européenne.
La lutte pour un environnement sain
Après l’échec des recours juridiques, les activistes locaux ont choisi la protestation. En 2021, Gornje Nedeljice a été le théâtre des premières mobilisations contre le projet, qui ont rapidement gagné la ville de Loznica, où la décision d’autoriser la mine avait été prise. Ces manifestations ont été ignorées par les autorités locales et nationales, contrôlées par le Parti progressiste serbe, issu de l’extrême droite et occupant une position centriste depuis plusieurs années.
La lutte contre l’exploitation du lithium en Serbie est marquée par des personnages douteux, mais aussi par la résistance et la solidarité.
Les protestations ont ensuite gagné Belgrade, la capitale, lors d’un grand rassemblement écologiste en septembre 2022, où les organisateurs ont réclamé le retrait des lois controversées concernant l’expropriation de terres et l’organisation d’un référendum, censé faciliter la mise en œuvre du projet minier. La troisième revendication portait sur le départ immédiat de Rio Tinto de Serbie.
Le contexte législatif étant tendu à l’approche du vote, les manifestations se sont intensifiées, menant à la mise en place de blocages des principales voies du pays. À Belgrade, plus de 10 000 personnes ont bloqué le pont Gazela, reliant l’autoroute internationale. Selon certains estimations, dans tout le pays, jusqu’à 100 000 citoyens se seraient mobilisés lors de ces actions, qui ont constitué les plus importantes protestations environnementales de l’histoire de la Serbie.
Ces mobilisations ont abouti à un résultat concret : début 2022, le président Aleksandar Vučić a annoncé le retrait des deux lois contestées. Quelques semaines plus tard, le projet de mine de Jadar a été radié du plan d’urbanisme de la municipalité de Loznica. Ce succès a été obtenu grâce à l’action soutenue des citoyens, mais également pour apaiser le climat avant les élections du 3 avril 2022.
Une vague verte en Serbie
La question environnementale a occupé une place importante lors de la campagne électorale de 2022, en partie grâce aux protestations contre le projet de mine de Jadar. Pour la première fois, les enjeux écologiques ont été mis à l’ordre du jour en Serbie, avec une contestation claire de la plupart des partis d’opposition qui se sont prononcés contre l’exploitation du lithium.
Ce mouvement de résistance, associé à la campagne pour un air pur et contre des petits barrages hydroélectriques nuisibles, a été porté par un programme municipaliste et le soutien du mouvement Ne Davimo Beograd (« Ne noyez pas Belgrade »). Il a permis à plusieurs candidats écologistes de faire leur entrée dans les institutions, en particulier lors des élections législatives et municipales à Belgrade, où la coalition de gauche Moramo a obtenu respectivement 4,7 % et 10,8 % des voix. Une première en Serbie : une option réellement écologiste s’est implantée dans le débat politique.
Tous les membres de Moramo ont été actifs dans la mobilisation contre l’exploitation du lithium, et ils continuent à défendre une position ferme à l’échelle institutionnelle. Par ailleurs, une pétition lancée par le mouvement Kreni-Promeni (« Bouge-Change ») et demandant l’interdiction de l’exploitation minière du lithium et du bore a recueilli plus de 30 000 signatures, avant d’être officiellement déposée. Cependant, ni le Parlement serbe ni le gouvernement n’ont donné suite, et certains accusent même la perte des signatures dans un contexte de dissimulation.
De son côté, le président Vučić, qui détient une influence considérable en dehors de ses fonctions officielles, continue de faire référence au lithium dans ses discours. Il évoque notamment une opportunité manquée, rejetée selon lui par des services secrets étrangers, ce qui lui permet de nourrir l’idée qu’il faut continuer à explorer cette ressource, en minimisant la résistance populaire.
Une extraction compatible avec la transition écologique ?
Malgré une opposition significative, le minage de lithium constitue une nécessité pour soutenir la transition verte, même si l’opposition reste forte. Personne ne souhaite en effet voir des mines s’implanter à proximité de son domicile. Mais si l’on souhaite respecter un modèle de développement qui privilégie une société à faibles émissions de carbone, il est impossible d’éviter totalement l’exploitation du lithium. Si la Serbie ne l’extrait pas elle-même, il sera extrait ailleurs – en Bolivie, en Argentine ou au Chili — où les communautés locales seront également impactées. La question est donc : comment faire face à ces défis ?
Comme ressource stratégique pour l’avenir, la Serbie ne doit en aucun cas céder ses réserves de lithium à des acteurs privés qui instaureraient un monopole sur l’extraction et la production. Elle pourrait s’inspirer des démarches en Bolivie ou au Chili, qui cherchent à nationaliser le lithium afin de garder le contrôle sur cette ressource et d’en tirer profit.
Il ne fait pas de doute que le lithium est essentiel pour la transition écologique.
Le gouvernement serbe pourrait par exemple créer une société publique contrôlée par les citoyens pour gérer ces réserves. Ainsi, au lieu de percevoir une faible redevance, l’État pourrait conserver l’intégralité des bénéfices issus de l’exploitation. Si une exploitation doit se faire, celui-ci a le devoir de veiller à utiliser les meilleures technologies disponibles et à rétablir les éventuels dégâts environnementaux — inévitables dans certains cas, malgré tout.
Par ailleurs, il faudrait également que la Serbie ouvre des unités de transformation du lithium — pour produire notamment des batteries. Et pourquoi ne pas aller plus loin en envisageant l’installation d’usines de voitures électriques sur son territoire ? Le lithium pourrait ainsi devenir un moteur de développement durable pour la région de Loznica, mais aussi pour le pays tout entier, avec un avantage pour l’économie locale et pour l’emploi à long terme.
Que faire face à cette situation ?
Les citoyens serbes restent sceptiques quant à la possibilité que le projet d’exploitation du lithium soit véritablement bloqué durablement. Le gouvernement joue sur des messages ambivalents, et la confiance envers les institutions politiques est faible. De plus, l’influence de certains responsables européens, qui exercent des pressions en faveur de l’exploitation, ne rassure pas davantage.
Ils craignent que cette exploitation ne cause des dégâts écologiques importants, tout en profitant essentiellement à des acteurs étrangers. La Serbie, qui connaît l’un des plus faibles loyer miniers en Europe, ne bénéficie pas réellement des retombées économiques. La perspective d’un futur complexe, où le minerai serbe serait extrait puis exporté sans transformation locale, suscite de l’inquiétude : la valeur ajoutée se ferait ailleurs, et la Serbie n’aurait ni les emplois ni la richesse qui pourraient en découler.
De plus, la population sait qu’elle ne pourra pas acheter de véhicules électriques. Avec un revenu mensuel net moyen qui a dépassé à peine 500 euros l’année dernière, s’offrir une voiture électrique à 50 000 euros demeure un rêve inaccessible. La majorité continuera à utiliser des voitures à moteur thermique, souvent anciennes et polluantes, ce qui aggrave la crise de la qualité de l’air.
Dans la course mondiale à la transition électrique, il reste aussi la question de la disponibilité en lithium pour remplacer l’ensemble des véhicules à combustibles fossiles. Or, il est légitime de se demander si cette priorité doit primer, ou si, au contraire, il serait pertinent de repenser notre modèle de mobilité. Les formes de transports collectifs, plus durables et économiquement plus efficaces, pourraient représenter une alternative bien plus pertinente que l’exploitation intensive de cette ressource rare.
Conserver les réserves de lithium dans la croûte terrestre requerrait un changement de paradigme, à tous les niveaux — local, national, européen et global. Il faudrait privilégier des sociétés qui consomment moins, mais mieux, en adoptant des modèles plus équitables, plus sobres. Après tout, les produits véritablement écologiques sont ceux qui ne sont jamais produits, car leur nécessité est évitée par une consommation raisonnée et adaptée.»
