Dominique Barthier

Europe

L’UE a imprimé 700 milliards d’euros pour sauver l’économie : échec, et maintenant ?

La zone euro est confrontée à une croissance molle et à une inflation faible depuis 2013; les problèmes d’endettement public élevé n’ont pas été résolus. Pour éviter un nouveau séisme économique comparable, voire supérieur, à la crise grecque et rétablir la confiance dans l’euro, la Banque centrale européenne (BCE) a pris des mesures extraordinaires destinées à stimuler la croissance, augmenter l’inflation et, indirectement, réduire l’endettement des États membres: elle a lancé le programme d’assouplissement quantitatif (QE).

Qu’est-ce que l’assouplissement quantitatif (QE) ?

L’assouplissement quantitatif est une politique monétaire utilisée dans des circonstances extrêmes, lorsque les outils usuels de la politique monétaire perdent leur efficacité. Comme la zone euro traverse une stagnation économique depuis plus de cinq ans, la BCE a décidé de sortir les grands moyens.

En résumé, la BCE imprime de l’argent et le transmet aux banques, dans l’espoir qu’elles offriront ensuite des prêts bon marché aux ménages et aux entreprises, relançant ainsi l’économie. L’inconvénient ? Cela fait monter l’inflation. Or, tel est bien l’objectif de l’assouplissement quantitatif de la BCE – porter l’inflation annuelle de la zone euro de 0,2% à 2%, car une déflation comprime l’économie et peut conduire à des problèmes encore plus graves.

Concrètement, chaque pays détient une dette publique, aussi appelée obligations d’État, sur les marchés financiers. Les obligations sont des actifs financiers qui s’achètent et se vendent, tout comme les actions d’une entreprise. Lorsqu’un organisme financier (banque ou fonds) ou une personnalité privée achète ces obligations, l’État leur doit de l’argent et doit payer des intérêts et rembourser éventuellement la dette.

L’assouplissement quantitatif de la zone euro est essentiellement un programme d’achat d’obligations: la BCE rachète la dette des 19 États qui utilisent l’euro. Ainsi, les organismes financiers et les détenteurs d’obligations récupèrent leur argent investi. Pour ce faire, la BCE imprime de l’argent et l’utilise pour racheter les obligations. Cela réduit en théorie la dette publique et devrait favoriser le redémarrage économique en libérant des fonds « bloqués ».

Concrètement, selon les chiffres, la BCE a imprimé 60 milliards d’euros par mois entre mars 2015 et mars 2016, pour un total dépassant les 700 milliards d’euros (environ 5,5% du PIB de la zone euro selon les données de 2013), dans l’espoir de dynamiser l’économie. (Voir aussi Elin James Jones pour une démonstration du QE.)

Pourtant, le programme QE de la BCE a échoué de manière catastrophique.

La tâche principale de la BCE est de stabiliser les prix à la consommation, ce qui équivaut à viser une inflation d’environ 2%. Le QE était censé atteindre ce seuil, mais non seulement l’inflation n’a pas atteint les 2%, elle a même chuté de 0,2% à 0,1% sur l’année.

La croissance économique promise ne s’est pas réellement manifestée – sur une base relative, l’économie de la zone euro s’est contractée: avant le lancement du QE, la croissance moyenne sur neuf mois était de 1,3% et elle est tombée à environ 1% après son introduction.

Quant à la consommation et à l’investissement privés, ils n’ont pas évolué — les chiffres sont restés exactement les mêmes avant et après le QE.

Les principes économiques de base indiquent que l’impression monétaire provoque une hausse de l’inflation. Or, les banques n’ont pas réellement accordé de crédits importants, les entrepreneurs n’ont pas emprunté massivement, les investisseurs n’ont pas augmenté leurs investissements. Des milliards d’euros ont été placés dans les plus grandes banques européennes, contribuant à une nouvelle bulle d’actifs financiers, sans réellement aider les petites et moyennes entreprises et restant entre les mains de ceux qui pouvaient acheter de la dette publique. Voilà la réalité.

Non seulement le QE a totalement échoué, mais il a aussi aggravé le problème déjà aigu des inégalités de revenu et de richesse. Selon les estimations de la Banque d’Angleterre, le QE bénéficie de manière disproportionnée aux plus riches. Après le déploiement du QE en 2010, la richesse des ménages britanniques a augmenté de 600 milliards de livres. Cela représenterait environ 10 000 livres par personne si les gains financiers liés au QE étaient répartis équitablement entre toute la population. Or, ce n’était pas le cas, car les 5% les plus riches détiennent environ 40% des actifs financiers directement touchés par le QE.

Alors, la BCE a-t-elle amélioré le QE ? On pourrait penser que oui, non.

Au lieu de remettre en question le concept central de leur plan et d’analyser les raisons de son échec, la BCE a choisi de persévérer. En mars 2016, elle a publié un communiqué: le QE mensuel allait être augmenté de 60 à 80 milliards d’euros et la période du programme allait être prolongée. Plutôt que d’arrêter d’essayer de réparer une télévision défectueuse avec un marteau, la BCE a décidé de frapper plus fort pour que l’appareil se répare tout seul.

Retour à la planche à dessins

Comment stimuler la croissance, réduire la dette publique et privée, créer des emplois, dynamiser l’investissement et réduire les inégalités de richesse ?

Placez-vous à la place de la BCE: vous avez le pouvoir de créer de l’argent ex nihilo, ce qui augmenterait l’inflation si cet argent parvient réellement à l’économie. Vous avez pour mission d’augmenter lentement l’inflation de 0,1% à 2% et de stimuler la croissance, la création d’emplois et l’investissement. Le problème est donc simple: comment injecter cet argent créé dans l’économie de la manière la plus efficace possible ?

Vous savez déjà que le redistribuer aux banques et aux riches ne fonctionne pas. C’est exclu.

Vous pourriez envoyer cet argent à l’Union européenne et aux États de la zone euro, qui le réinvestiraient ensuite dans des projets publics (construction de routes, écoles et parcs). Vous pourriez même le réserver à la lutte contre le réchauffement climatique ou au financement de la recherche scientifique. L’argent ferait tourner l’économie, mais une grande partie pourrait être perdue dans la mécanique administrative et les coûts de gestion des gouvernements centraux.

Mais il existe une solution plus simple et plus directe encore: le distribuer directement aux citoyens. Transférer directement cette monnaie imprimée sur les comptes bancaires des habitants. Étant donné que la BCE imprime actuellement 80 milliards d’euros par mois et qu’elle compte environ 350 millions de citoyens dans la zone euro, chacun recevrait 200€ par mois. Sans condition, chacun pourrait faire ce qu’il voudrait de ces 200€ mensuels.

Cette solution est connue sous le nom d’Argent en Hélicoptère (Helicopter Money). Le concept a été introduit par le lauréat du prix Nobel Milton Friedman en 1969 et relancé par une campagne intitulée « Quantitative Easing for People ». Récemment, elle a été décrite comme « une idée intéressante » par Mario Draghi, alors président de la BCE, même si les responsables de la BCE n’en ont jamais discuté formellement. Et cela n’est pas surprenant, car la BCE est réputée pour hésiter à tester des idées nouvelles.

Mais pourquoi l’Argent en Hélicoptère fonctionnerait-il ? Parce qu’il s’agit d’un transfert monétaire direct vers l’économie. Quelle serait la première chose que les citoyens de la zone euro achèteraient avec cet « argent gratuit » ? Acheter des biens ou rembourser des dettes existantes. Dans les deux cas, cet argent atteindrait l’économie immédiatement, sans passer par un intermédiaire.

En plus d’augmenter la consommation et de stimuler l’économie à court terme, l’Argent en Hélicoptère présenterait d’autres avantages pour l’Union européenne et ses citoyens. Ces versements mensuels de 200€ contribueraient à réduire la pauvreté et aideraient fortement les plus fragiles, tout en atténuant les inégalités de revenus à l’intérieur de chaque État membre. Ce serait probablement la première fois qu’une institution européenne aiderait directement les citoyens de la manière la plus tangible possible.

L’Argent en Hélicoptère accélérerait le rattrapage économique des États membres les plus récents de la zone euro. Imaginez l’impact sur le quotidien moyen d’un Néerlandais ou d’un Luxembourgeois par rapport à celui d’un Letton ou d’un Slovaque.

Sans oublier l’effet positif sur les pays du Sud de la zone euro qui ont été les plus touchés par la crise de la dette souveraine. Cela permettrait d’alléger le ratio d’endettement des ménages et d’aider les gouvernements à préserver des dépenses sociales déjà maigres.

À quel coût ?

Eh bien, un coût en inflations plus élevée — c’est exactement ce qui nous manque aujourd’hui. Il ne reste plus une seule question: comment maîtriser cette inflation pour éviter qu’elle ne dépasse les 2% ? Cette interrogation est particulièrement importante pour les citoyens et les gouvernements allemands, qui se souviennent encore des effets dévastateurs de l’hyperinflation.

La BCE aurait toujours la capacité de freiner ou d’annuler l’Argent en Hélicoptère, grâce à la nature même des paiements mensuels. Si l’inflation venait à dépasser les 2%, on pourrait immédiatement arrêter le programme. Mais, d’après les expériences du QE aux États‑Unis, au Royaume‑Uni, au Japon et dans l’Union européenne, il y a peu de chances que cela arrive.

Mais l’aspect le plus enthousiasmant de l’Argent en Hélicoptère serait l’impact politique: ce serait la première étape vers une Union budgétaire dont la zone euro a tant besoin, sans le coût politique d’un impôt généralisé ou d’une redistribution forcée des richesses à travers le continent. L’Argent en Hélicoptère pourrait très bien être la suite logique vers une Union européenne plus équitable et mieux intégrée.

L’Argent en Hélicoptère est soutenu par plus de 75 économistes à travers l’Europe. Ils considèrent l’assouplissement quantitatif comme une nécessité.

Avec une politique économique unique, nous pourrions résoudre bon nombre des défis actuels auxquels fait face la zone euro : croissance lente, inflation faible, dettes publiques et privées élevées, gestion de la crise grecque, réduction des inégalités de revenus et de richesse, et baisse de la pauvreté générale. Nous devons prendre des décisions rationnelles et mettre en œuvre des politiques qui fonctionnent pour tous, et pas seulement pour les riches.

Que devons-nous, citoyens des pays de la zone euro, faire pour obtenir l’Argent en Hélicoptère ? Même si la BCE n’est pas une institution directement démocratique, elle a la responsabilité de représenter les citoyens de la zone. Un soutien populaire fort à des campagnes comme « Quantitative Easing for People » peut envoyer un message fort à l’institution. L’Argent en Hélicoptère bénéficie déjà du soutien d’économistes et de députés européens; il ne reste plus qu’à amplifier la voix et à entretenir le débat. Il est grand temps de mettre en œuvre des politiques qui fonctionnent réellement.

Cet article a été publié à l’origine sur Why Go Federal Europe.

Notes

[1] Pour plus d’indications sur l’échec du QE et une analyse plus approfondie, voir ici (http://www.qe4people.eu/one-year-of-qe-seven-ways-it-fails)

[2] Restez informés sur www.qe4people.eu et sur la page Facebook de la campagne.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.