L’intervention américaine au Venezuela, dans le sillage de l’invasion de l’Ukraine et des atrocités commises à Gaza, semble enterrer le droit international sous le poids du pouvoir et de la force brute. Cependant, ce retour de la brutalité sur la scène internationale ne serait-il pas plutôt l’emblème ultime d’un vieux monde qui se dilue, celui des gesticulations masquant mal l’impuissance à résoudre les enjeux du présent ? En dehors de Trump et des autocrates qui dominent le contexte mondial, il y a urgence à tracer une autre trajectoire, celle qui privilégie la sauvegarde du droit international par une diplomatie non violente, et que l’Europe a tout intérêt à porter au rang de norme pour le monde :
La guerre en Ukraine, l’escalade de crimes de guerre israéliens à Gaza et en Cisjordanie, l’agression américaine au Venezuela et l’emprisonnement d’un chef d’État en exercice, tous ces évènements interrogent la fiabilité des principes du droit international qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tentaient de maintenir un semblant de paix et de dialogue multilatéral.
La Charte des Nations Unies, dont les États‑Unis furent parmi les porteurs initiaux, interdit en son article 2 l’usage de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État. Pour qu’une intervention extérieure soit jugée licite, elle doit être autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU et menée en légitime défense, ou alors réalisée avec l’assentiment du gouvernement concerné. Le secrétaire général de l’ONU s’est exprimé dès le 3 janvier en se disant « profondément préoccupé par le non‑respect des règles du droit international », après l’enlèvement de Nicolás Maduro et de son épouse par l’armée américaine, Antonio Guterres évoquant ce geste comme un « dangereux précédent ».
Mais Donald Trump ne se soucie guère de la Charte onusienne, ni de M. Guterres, ni du droit international comme de son premier cheeseburger, lui qui ne prend même pas la peine d’écouter l’avis de son propre Congrès.
Sommes‑nous donc condamnés à regarder, impuissants, notre système juridique international et le socle de nos valeurs collectives, élaboré au prix de millions de morts durant la Seconde Guerre mondiale, sombrer sous les coups portés par les autocrates de la planète, ces « prédateurs » que Giuliano da Empoli désigne avec justesse ?
Plus que jamais non ! Encore faut‑il commencer par nommer clairement les choses afin d’élargir ensuite le regard et d’entrer dans un autre cadre que celui imposé par les hiérarchies fondées sur la violence, du Poutine au Netanyahou en passant par Trump. Car, dans leurs semblants de virilité et leurs grimaces de suffisance, leurs actes blessants causent des victimes réelles que l’on déplore, mais masquent surtout leurs limites personnelles et leur incapacité à stopper l’effondrement global qui se profile.
La violence, symptôme de l’impuissance
Les bombardements à Caracas et l’emprisonnement de Maduro et de son épouse Cilia Flores ont surtout offert à Donald Trump l’occasion de détourner l’attention d’un contexte intérieur particulièrement délicat (sondages en chute libre, affaires liées à Epstein), en le présentant comme un « show » télévisé, format qui lui convient. Mettre la main sur le pétrole vénézuélien apparaît en filigrane comme la motivation véritable de cette « opération » américaine.
Le vocabulaire employé par les médias depuis le 3 janvier – « opération » –, fait écho à l’expression russe « opération spéciale » utilisée pour qualifier l’agression de l’Ukraine. Le choix de ce registre médical n’est pas anodin : tout comme les « frappes chirurgicales », apparues sous l’ère George Bush père lors de la première Guerre du Golfe en 1991 et reprises aujourd’hui par certains responsables israéliens pour décrire des bombardements qui tuent des civils à Gaza, ce lexique sert à masquer l’élément violent et à en atténuer la gravité afin de la présenter comme nécessaire pour protéger des populations. On peut ainsi faire la guerre pour soigner, pour le bien des populations impliquées, en Ukraine, à Gaza ou au Venezuela aujourd’hui comme hier au Vietnam, en Irak, en Afghanistan et ailleurs.
On ne peut s’empêcher d’approuver la remarque de Georges Orwell lorsqu’il affirmait : « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent. »
Trump cherche à faire du Venezuela le miroir de ses propres échecs, tout comme Netanyahou poursuit sa guerre sans fin contre les Palestiniens pour masquer ses graves ennuis judiciaires, ou Poutine s’en prend à l’Ukraine face à l’angoisse de sa propre chute. En réalité, choisir la violence demeure l’option des faibles. Pour affirmer la primauté du droit international face à tous les autocrates, il faut passer de la soumission à la coopération et s’attaquer aux enjeux véritables qui se présentent, notamment le nécessaire dépassement des limites planétaires.
Face à l’immense enjeu que constitue la rupture durable de nos systèmes et à l’aveuglement de nos décideurs, nous devons réaffirmer les normes existantes du droit international, notamment l’accord de Paris sur le climat et l’Agenda 2030 des Nations Unies. Adoptés il y a dix ans exactement, ces cadres internationaux devraient guider l’action publique à chaque étape. L’accord de Paris, adopté en décembre 2015, vise à maintenir l’augmentation de la température moyenne mondiale bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels. Quant à l’Agenda 2030, ses 17 Objectifs de développement durable (ODD) sont entrés en vigueur le 1er janvier 2016 et forment un véritable « plan de survie de l’humanité », dont chaque décision publique devrait être jugée. Pourtant, qui en parle encore aujourd’hui ?
Alors cessons de geler devant les coups de boutoir actuels des autocrates et remettons-nous au travail en sortant de ce paradigme obsolète fondé sur la violence et le rapport de forces.
En réalité, le choix de la violence est l’arme des faibles.
La paix comme boussole, la non-violence comme compas
Bertrand Badie, à travers son récent livre L’art de la paix, répond au fameux Art de la guerre de Sun Tzu et propose une refonte radicale de notre conception de la paix. Pour lui, la paix ne serait pas une simple absence de conflit ni une trêve passagère, mais un état positif, un bien commun mondial qui doit être redéfini à l’heure de la mondialisation, de la menace climatique et de l’effondrement du système Terre. La paix ne se réduit pas à un domaine technique réservé aux armées et à la diplomatie, mais relève d’un combat social plus large, qu’il faut mener de front. Depuis 1945, la plupart des conflits majeurs résulterait plutôt de dynamiques sociales et environnementales que de rivalités entre grandes puissances, comme en Syrie où la désertification a amplifié les tensions à l’est, ou encore les rivalités entre l’Inde et le Pakistan autour des territoires frontaliers et des ressources de l’Indus, qui conditionnent l’agriculture pakistanaise.
Cette approche constitue notre boussole : viser une paix qui devient l’objectif premier des relations internationales, en prenant en compte les multiples facteurs qui y contribuent, y compris la justice sociale et l’environnement des peuples concernés.
Kant n’écrivait-il pas que la paix, loin d’être naturelle, est une construction politique et juridique née d’un compromis entre États ? Dans son ouvrage Vers la paix perpétuelle (1795), il propose qu’un État se dote d’une constitution républicaine garantissant la liberté et l’égalité devant la loi, et qu’ils se réunissent dans une fédération d’États libres, renonçant à leur souveraineté absolue pour adopter un droit international commun. Cette œuvre demeure une référence majeure dans les réflexions sur les relations internationales et a inspiré, après 1945, la Société des Nations puis l’ONU, et, bien entendu, la construction européenne.
Aujourd’hui, pour approcher au mieux cet idéal de « paix perpétuelle », il conviendrait d’adopter un nouveau paradigme en relations internationales, celui de la non‑violence comme principe constitutif universel du droit international, de la diplomatie et de la justice sociale et environnementale.
Il s’agit, en somme, d’appliquer les grands principes de la non‑violence – tels que définis et popularisés par Gandhi au début du XXe siècle – non pas seulement comme des valeurs éthiques individuelles, mais comme des outils politiques efficaces, capables d’orienter nos modes de gouvernance à l’échelle internationale. Swaraj (autonomie politique), satyagraha (force de la vérité) et ahimsa (bienveillance envers le vivant) – ces concepts portés par la lutte pour l’indépendance de l’Inde – peuvent être mobilisés aujourd’hui avec une pertinence tout aussi forte, voire plus, qu’il y a un siècle. Il s’agit simplement de sortir la non‑violence de sa niche militante et de la transposer en une pratique de « diplomatie non violente » adaptée au contexte extrêmement conflictuel et à l’urgence climatique.
Les liens entre non‑violence et les Objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030 sont d’ores et déjà profonds et multiples : l’Objectif 16 vise explicitement à « promouvoir l’instauration de sociétés pacifiques et inclusives pour le développement durable », établissant un lien direct entre paix, justice, institutions efficaces et développement.Cet objectif reconnaît qu’aucun développement durable ne peut exister sans paix, et qu’aucune paix durable ne peut être assurée sans développement durable, même si l’on peut discuter des limites de cette notion. Au‑delà de l’ODD 16, la non‑violence irrigue l’ensemble de l’Agenda 2030: les inégalités (ODD 10), la pauvreté (ODD 1) et les discriminations de genre (ODD 5) constituent autant de formes de violence structurelle que les ODD cherchent à éliminer. Ainsi, la non‑violence ne se réduit pas à l’absence de conflit armé, mais s’étend à l’absence de violence économique, sociale et environnementale.
L’influence de Gandhi et de sa pensée sur les Nations Unies est notable à bien des égards : l’ONU a d’ailleurs proclamé le 2 octobre, anniversaire de sa naissance, Journée internationale de la non-violence. La vision gandhienne met l’accent sur la justice sociale, l’autonomisation des communautés et le respect de l’environnement – des principes qui résonnent fortement avec l’approche holistique de l’Agenda 2030. La non‑violence favorise les conditions propres à la justice climatique et à la paix : stabilité, coopération, confiance mutuelle, participation citoyenne. Inversement, la concrétisation des ODD peut réduire les causes profondes des conflits en s’attaquant aux injustices et privations.
Et à tous les Machiavel qui verraient déjà une utopie « woke » inefficace face à une course aux armements qu’ils jugent inévitable, nous leur recommandons notamment Gene Sharp. Le politologue américain a démontré que l’action non violente, opposée à toutes les formes de violence politique, y compris l’oppression étatique, peut provoquer des transformations politiques profondes face à des régimes jugés apparemment invincibles. Ses travaux expliquent pourquoi plus de la moitié des renversements de régimes autoritaires sur les quarante dernières années s’enrôlent dans des dynamiques non violentes.
La voix de la paix, de la non-violence, du droit et de la raison, voici ce que la France et l’Europe devraient offrir en urgence au monde présent.
La non‑violence n’est pas une illusion négative: elle peut être efficace et permettre justement de dépasser l’idée que « la fin justifie les moyens », que certains Machiavel semblent adopter comme credo. Gandhi rappelle que « les moyens sont comme la graine et la fin comme l’arbre; le rapport entre moyen et fin est aussi inéluctable que celui entre la graine et l’arbre ».
Il s’agit donc, sur la scène internationale, d’opposer à tout ce que promeuvent les ennemis de la paix l’inverse des logiques actuelles, en commençant par briser la stupeur collective et démontrer l’impuissance de la violence à résoudre les grands défis de notre temps.
La voix de la paix, de la non‑violence, du droit et de la raison, voici ce que la France et l’Europe devraient porter comme réponse urgente au monde d’aujourd’hui. En commençant par condamner sans équivoque les violations du droit international, y compris celles actuellement infligées par les États‑Unis et Israël, afin de soutenir les Nations Unies et l’ensemble de l’architecture juridique internationale dans sa quête de paix. Si l’Union européenne, prise en étau entre la Chine et les États‑Unis, ne parvient pas à être la championne de la tech, qu’elle le soit en revanche en matière de non‑violence, de droit et de paix. Son utilité serait alors bien plus tangible pour le monde. Car si les autocrates disposent des armes, le peuple du monde a la majorité, y compris les habitants du Sud global et les citoyens vénézuéliens, qui souhaitent vivre en paix et en sécurité. N’oublions pas avec Simone Weil que : « La paix est la vertu des forts. »
