En les dernières années, les mouvements de protestation et les révoltes ont mobilisé un grand nombre de personnes à travers le monde. Pourtant, ces mobilisations n’ont souvent pas abouti aux transformations radicales qu’elles revendiquaient. Au contraire, dans certains cas, elles ont même facilité l’accès au pouvoir de la droite ou favorisé l’émergence de régimes dictatoriaux militaires. La protestation demeure une forme courante de conflit politique, mais que pouvons-nous tirer comme leçons d’une décennie de révolutions avortées ?
Une décennie de protestations massives : un échec ou une étape ?
Green European Journal : Comme tu l’évoques dans ton livre Si ardons, la décennie 2010 a été marquée par les plus grandes protestations de masse de l’histoire, allant d’Égypte au Brésil, en passant par le Chili, l’Ukraine ou Hong Kong. Cependant, ces mouvements n’ont pas conduit à de véritables révolutions. Quel a été le résultat de cette « décennie de protestations massives » ?
Les devenirs imprévus des grandes mobilisations
Vincent Bevins : Lors des dossiers que j’ai étudiés, j’ai constaté que lorsque les protestations massives atteignaient une ampleur considérable, elles se transformaient souvent en quelque chose de différent. Elles aboutissaient soit à la chute des gouvernements en place, soit à la déstabilisation profonde des sociétés. Déterminer exactement en quoi elles se sont concrétisées, souvent de manière imprévisible ou accidentelle, reste une question complexe, et la réponse varie selon chaque cas. Pour évaluer leur impact à long terme, je compare le résultat final avec les objectifs que s’étaient fixés à l’origine les organisateurs des manifestations. La majorité des personnes que j’ai interviewées ont exprimé le sentiment que le changement avait souvent été opéré dans la mauvaise direction, souvent en contradiction avec ce que la protestation revendiquait. D’autres, enfin, ont eu le sentiment d’avoir gagné une victoire à moitié, car tous les objectifs n’avaient pas été atteints. Il est évident que définir précisément ce que souhaitaient les manifestants initiaux n’est pas toujours évident, tant les opinions étaient diverses dans la rue.
Une classification plus large des révolutions
Un critère plus général peut aussi être utilisé. Le politologue américain Mark Beissinger différencie globalement deux types de révolutions : d’une part, les révolutions sociales, qui visent à transformer fondamentalement l’architecture des pouvoirs dans une société donnée, et d’autre part, les révolutions civiles, qui cherchent simplement à changer la personne à la tête de ces structures de pouvoir. Les révolutions de Maïdan en Ukraine en 2014 ou les mouvements dits de « couleur » en Europe centrale et orientale dans les années 2000 ne reconfiguraient pas réellement ces structures, mais plutôt semaient le chaos à court terme, tout en accentuant la montée des inégalités et en creusant les divisions internes. Les cas que j’étudie relèveraient davantage de ce second type, des révolutions civiles. Ils auraient pu déboucher sur un changement de gouvernement, mais aussi sur quelque chose de pire : invasion étrangère ou guerre civile. Pourtant, aucun de ces mouvements n’a permis de réaliser la transformation sociale radicale qu’ils espéraient au départ.
Tu avancais que l’une des principales raisons de ce constat est l’absence concrète de vide de pouvoir. Si le mouvement contestataire ne se prépare pas à prendre la direction du pouvoir ou ne souhaite pas le faire, alors c’est un groupe plus organisé qui apparaît sur le devant de la scène. Comment cette dynamique s’est-elle jouée dans la place Tahrir en Égypte, l’un des premiers cas que tu analyses ? La « Primavera Arabe » commence en Tunisie en 2010, mais la place Tahrir du Caire, en 2011, a posé un précédent pour les années suivantes — non seulement dans le monde arabe, mais aussi dans d’autres régions où le modèle Tahrir a été repris, comme aux États-Unis, en Espagne, en Grèce ou à Hong Kong. En janvier 2011, un groupe d’activistes organise une manifestation contre la brutalité policière au Caire. Ce groupe, constitué de manifestants actifs depuis plus de dix ans, avait tissé des liens autour de la solidarité avec la Palestine et de l’opposition à l’invasion américaine de l’Irak. La plupart pensaient recevoir une répression policière classique, mais ils furent rapidement rejoints par une foule beaucoup plus nombreuse que prévu, puis encore plus dans les jours qui suivent. Le 28 janvier, la manifestation vire à l’émeute avec la police. Les policiers, battus, enlèvent leurs uniformes et fuient dans la nuit. L’armée ne participe pas directement au conflit, ce qui crée un court vide de pouvoir. Durant cette période, les manifestants ne cherchent pas à prendre le contrôle de l’État, ils se contentent de rester sur la place Tahrir, qui constituait leur objectif depuis le début. Le mouvement durera 18 jours, jusqu’à la chute de Hosni Moubarak. En réalité, ce n’est pas la place qui change de main, mais l’armée qui s’empare du pouvoir, sans que la foule n’ait véritablement pris le contrôle. Il s’agit d’un coup d’État militaire dirigé par le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui promet de tenir des élections démocratiques. La place Tahrir de 2011 a inspiré les mouvements suivants. Ce que les secteurs progressistes et laïcs présents dans la place voulaient, c’était un changement de régime démocratique. Or, face à cette fracture, la majorité des Égyptiens, qui appréciait la gestion de Abdel Fattah al-Sissi, surent pour la plupart accepter la nouvelle situation, malgré le chaos et la turbulence inhérents au processus transitionnel. Mais en juin 2013, une campagne de signatures, prête à faire perdurer l’esprit de 2011, rassemble un large mouvement populaire qui finira par aboutir à un coup d’État militaire. Appuyé par les monarchies du Golfe et, en dernier lieu, par l’administration Obama, ce coup d’État marque l’avènement d’une dictature qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Si une organisation révolutionnaire avait été en tête de la contestation, il aurait été possible d’aller plus loin que la simple occupation de la place Tahrir. Mais en l’état, les manifestants ont simplement laissé passer l’opportunité. Le cas de l’Égypte montre que l’absence d’un leadership organisé ou d’un front révolutionnaire porteur a fortement limité les capacités de changement profond. La société civile, malgré sa vigueur initiale, n’a pas su s’unifier pour faire évoluer la situation, ni préparer une alternative crédible. Tu analyses aussi combien la question de la représentation et de la préfiguration influence le devenir des protestations. La horizontalité, principe phare de plusieurs mouvements, consiste à organiser sans hiérarchie, dans le but de construire une société différente en miroir avec ce qu’on souhaite voir réalisé. Mais cette forme d’organisation comporte ses limites, surtout quand il s’agit de se projeter dans une étape supérieure, comme la conquête du pouvoir ou l’organisation d’élections. En Égypte, par exemple, la horizontalité a permis une mobilisation importante, mais a rendu difficile toute transition vers une ambition plus politique, notamment à cause de l’incapacité des organisateurs à prendre un leadership clair. La préfiguration, une approche selon laquelle la société rêvée doit être expérimentée dès maintenant, renforçait cette difficulté, car il était impossible d’articuler un projet cohérent susceptible de dépasser la simple occupation de l’espace public. En définitive, la question de la liberté demeure au cœur de plus en plus de revendications, mais sa signification varie selon les contextes. Certaines protestations revendiquent la liberté politique face aux régimes en place, d’autres la liberté économique ou sociale. La recherche du changement doit aussi composer avec la diversité des visions, des valeurs, et des attentes, ce qui complexifie la réalisation d’un mouvement cohérent. En ce qui concerne la décennie 2010, on peut constater que la liberté revendiquée reflète autant des aspirations immédiates que des visions plus larges d’émancipation, souvent façonnées par la complexité des sociétés modernes. Les mouvements écologistes n’ont pas toujours été au premier plan durant cette période, mais ils ont néanmoins joué un rôle important dans plusieurs mobilisations. Si, dans certains cas, leur opposition portait principalement sur la défense des espaces naturels ou des composants du paysage urbain, d’autres, notamment en Turquie, au Brésil ou au Chili, ont clairement mis en avant un enjeu écologique explicite. Par exemple, les protestations du parc Gezi en Turquie sont nées de la défense d’espaces verts publics menacés par un projet de développement. Au Brésil, les écologistes sont aussi mobilisés pour la protection de la forêt amazonienne et des peuples indigènes. En revanche, le contexte politique en Bolsonaro a conduit à une relégation des enjeux environnementaux au second plan, au profit de politiques de colonisation et d’exploitation économique. Je suis convaincu que l’un des grands défis du XXIe siècle sera de transformer notre économie mondiale pour la rendre moins destructrice. Beaucoup de contestations de la décennie 2010 portaient en filigrane ou explicitement une vision anti-État, mais le maintien d’un ordre étatique sera essentiel pour lutter contre la crise climatique. Un changement dans la réglementation et dans les relations internationales est nécessaire, notamment une coopération plus étroite entre États comme les États-Unis et la Chine, les deux géants mondiaux, malgré le climat défavorable actuel. Rejeter l’État comme terrain d’action serait une erreur majeure. Les mouvements de protestation peuvent avoir plusieurs effets : modifier les décideurs, faire connaître leurs préoccupations aux élites, ou leur faire payer un prix réel, afin d’inciter à une gestion plus responsable. Tout cela constitue une étape cruciale pour l’avenir. Malgré l’échec de certaines révoltes, la majorité des activistes rencontrés ne conseillent pas d’abandonner la lutte. Ces cinq dernières années ont confirmé que les protestations massives restent une méthode très prisée pour faire entendre la voix du peuple, avec des mouvements comme Black Lives Matter ou les mobilisations en Iran, en Serbie ou en Géorgie. On peut aussi observer des évolutions dans la structure et les tactiques employées par ces protestations, comparées à celles des années précédentes. Aujourd’hui, cette forme spécifique de contestation, apparue pour des raisons à la fois idéologiques et matérielles, s’est raffinée. La spontanéité et l’absence de structure sont moins valorisées qu’auparavant. On observe une plus grande sélection des porte-paroles et des représentants, notamment dans des contextes comme les camps palestiniens aux États-Unis, où tout doit être organisé pour éviter les dérapages ou la déformation des messages. Néanmoins, les conditions matérielles restent largement semblables : des protestations apparemment spontanées, coordonnées numériquement, dans un cadre horizontal, demeurent plus faciles à mettre en œuvre que la création d’organisations capables de mener des actions longues et concertées efficacement. Traduit par Guerrilla Media CollectiveUne dynamique de changement sans vide de pouvoir
La naissance de la révolution égyptienne et ses suites
Un tournant en Égypte : de Tahrir à la prise du pouvoir par les militaires
Le rôle de la représentation dans la marche des mouvements
S’interroger sur la question de la liberté et du rêve révolutionnaire
Le rapport entre écologie et protestation sociale
Faut-il continuer à croire en la contestation ?
