Dominique Barthier

Europe

Pour sauver la planète, libérons le temps

L’accent capitaliste mis sur le travail acharné comme clé du succès passe sous silence une réalité laide: les conditions de travail se dégradent et la précarité s’aggrave, tandis que l’extractivisme amené la planète au bord d’un effondrement écologique. Des enseignements d’André Gorz à la quête d’un équilibre entre vie professionnelle et vie privée chez la Génération Z, la libération du temps est au cœur des efforts pour une vie meilleure — non seulement pour consommer librement en tant qu’individus, mais aussi pour se rassembler en communauté.

Dirk Holemans: Pour les progressistes d’un âge mûr, André Gorz a été une source d’inspiration majeure, mais ce qui est encore plus intéressant, c’est ce qu’il pourrait apporter aux nouvelles générations.

Céline Marty: Gorz mérite d’être redécouvert, car c’est quelqu’un qui, dès les années 1970, liait critiques de la culture du travail et enjeux environnementaux, une perspective qui manque cruellement aux débats contemporains. Cinquante ans plus tard, il faut toujours penser le travail et l’environnement de manière concertée; sinon, nous risquons de réduire l’écologie soit à des sphères d’influence individuelle, soit à des transformations d’infrastructures qui se produisent au-delà de nos vies professionnelles.

Les efforts de Gorz pour réunir les mouvements ouvriers, environnementaux et sociaux constituent encore aujourd’hui une action politique pertinente, mais sa façon de concevoir la décroissance fait également son retour dans les débats publics. Lorsque j’ai lu pour la première fois ses textes sur l’écologie politique, je les ai trouvés radicaux, clairs et francs dans leur critique du capitalisme. Son écologie est une forme unique qui ne se contente pas du développement durable ni de petits gestes. Cela le rend bien plus radical et aussi bien plus clair dans les stratégies et les solutions qu’il propose.

Lorsque j’ai lu Métamorphoses du travail, j’ai découvert un texte totalement pertinent pour notre société. Sa critique de l’idéologie du travail demeure d’actualité. En France, le refrain de Sarkozy « travailler plus pour gagner plus » a cimenté cette mentalité. C’est cette idéologie du travail qui a été débattue dans les années 1980 et qui a conduit à des discussions sur la réduction du temps de travail. Aujourd’hui, toutes les critiques de Gorz envers l’idéologie du travail restent valables, et sa vision du secteur des services – le fait que nous cherchons à créer des emplois à tout prix, même des postes comme promeneur de chien ou livreur de sushi – est tout à fait applicable à la société moderne.

On pourrait aussi dire qu’aujourd’hui, on accorde trop d’importance au pouvoir d’achat. Il occupe un rôle central, tandis que d’autres défis sont évoqués moins.

En fin de compte, on peut aborder cette exigence de pouvoir d’achat en explorant la redistribution des richesses. C’est en réalité très intéressant. Dans le discours public européen, se bousculent les débats autour de Gabriel Zucman qui mettent en évidence l’explosion de la richesse des ultra-riches. Cela pointe naturellement vers la question de la redistribution, et donc vers la justice sociale et fiscale. Mais il existe aussi une question qualitative: défendre les services publics et montrer que la force du système français par rapport au système américain tient au fait que, malgré des salaires plus bas, une grande partie du coût de la vie est socialisée en France. Nous ne payons pas l’école, et nous payons presque rien pour l’université. De plus, nous ne supportons pas l’intégralité des coûts des transports publics, de l’assurance maladie ou d’une partie importante de notre protection sociale.

Ainsi, en fin de compte, une réponse qualitative à cette exigence de pouvoir d’achat consiste à défendre les services publics. C’est aussi l’occasion de rappeler que ces demandes ne sont pas uniquement économiques ou matérielles, mais portent sur une vie meilleure.

Ainsi, il ne s’agit pas seulement de salaires. Cela va de pair avec des questions comme la fiscalité et l’investissement dans l’avenir, notamment des investissements environnementaux.

Autre idée centrale dans l’œuvre de Gorz : l’autonomie locale. Cela le rapproche d’une certaine méfiance envers l’idée d’un État centralisé qui a dominé une grande partie de la gauche. Mais la justice sociale et la transition verte sont-elles possibles sans l’État ?

Je propose une réinterprétation de l’ensemble de la philosophie de Gorz en examinant le concept d’aliénation — et sa réponse à celle-ci — à travers la notion d’autogestion. Il souligne que la vie se gère elle-même sur le plan écologique et établit un lien avec l’autogestion de son temps, pour laquelle il préconise une réduction du temps de travail et l’instauration d’un revenu universel.

Concernant le rôle de l’État, en particulier dans la mise en œuvre de la justice sociale, l’une de ses missions principales est la fiscalité, et cela peut être son rôle le plus nécessaire: le faire de manière plus équitable qu’aujourd’hui. C’est aussi le fil directeur du discours public, alors que Macron a accordé de nombreux cadeaux fiscaux aux plus riches. La question est aussi de savoir comment redistribuer la richesse et comment, à différents niveaux géographiques, être financièrement suffisamment autonome pour mener à bien ses propres projets locaux. Il s’agit également d’un débat sur la manière de gérer les impôts au niveau local.

Sans cette autonomie, les gens se voient contraints de quémander au État des financements pour leurs initiatives locales. Gorz critiquait le fait que les maires soient obligés de mendier devant le gouvernement à Paris pour obtenir l’argent nécessaire au financement de leurs projets. Il est donc clair que l’État doit renoncer à une partie de son pouvoir. En quelque sorte, c’était ce que Gorz disait aux socialistes en réaction au slogan de François Mitterrand en 1980: « Nous allons changer la vie ». Dans son éditorial hebdomadaire au Nouvel Observateur, Gorz répliquait: « Nous ne voulons pas que vous changiez nos vies à notre place ».

Mais la société est divisée entre différentes générations. Par exemple, la Génération Z est très focalisée sur l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. Peut-on considérer cela comme une interprétation contemporaine de la philosophie de Gorz ?

Certaines sociologues qui étudient la culture du travail affirment que les jeunes veulent les mêmes choses que les autres générations et que, pour eux, le travail compte encore. Personnellement, je pense que l’on peut expliquer les différences générationnelles par des expériences de vie différentes.

Nous avons historiquement dit aux gens que la mobilité sociale dépendait de l’ascension dans les échelons exécutifs, ce qui exigeait un diplôme universitaire. Mais aujourd’hui, nous constatons que les conditions pour les travailleurs et les étudiants se dégradent. Cela signifie que les jeunes réalisent que, même après avoir obtenu un master, voire deux, ils peinent à trouver un emploi qui les intéresse et qui offre de bonnes conditions de travail. Je pense aussi que si vous avez 25 ans aujourd’hui, vous avez vu les conditions de travail de vos parents se détériorer sans cesse. Cela mine l’idée que si vous jouez correctement le jeu capitaliste, en obtenant les bons diplômes et l’expérience, tout fonctionnera. En réalité, cela peut sembler un peu trompeur, car même des professionnels seniors de 50 ans travaillent aujourd’hui dans de mauvaises conditions.

Quand on quitte, critique ou hésite à s’engager dans un travail, ou lorsque l’on change d’emploi tout le temps, cela reflète en réalité une grande perte de foi dans le capitalisme contemporain.

Alors, le capitalisme a-t-il changé de forme ?

Dans le capitalisme actionnarial, les travailleurs, y compris les cadres supérieurs, peuvent être licenciés rapidement, mais sous le modèle capitaliste plus paternaliste, les gens étaient pris en charge jusqu’au terme. Ce fait a profondément changé la façon dont les gens perçoivent le travail. Je crois toujours, par exemple, que les enfants des salariés de France Télécom qui se sont suicidés entretiennent une relation différente au travail de celle de leurs parents. Lorsque l’on voit que le travail peut tuer ceux qu’on aime, et que l’on voit à quel point les conditions de travail peuvent faire souffrir, cela crée une relation différente au travail. De plus, observer que les parents sont maltraités au travail conduit finalement les enfants à devenir assez rebelles, car cela crée une distance critique. Voir que suivre les règles du capitalisme n’apporte pas nécessairement nulle part peut être very discouraging.

Et ainsi, je pense que lorsque nous quittons, critiquons ou hésitons à nous engager dans un travail, ou lorsque nous changeons d’emploi tout le temps, cela reflète en réalité une grande perte de foi dans le capitalisme contemporain. Cela signale aussi une rupture dans l’idée que l’on doit avoir une carrière et que l’on peut compter sur son travail à long terme. Je pense que, en réalité, nous savons très bien que nous sommes interchangeables, et qu’il n’existe pas de contrat de confiance dans le secteur privé comme dans le secteur public. Les restructurations et les licenciements conduisent à une distance critique.

Cela n’est pas uniquement un phénomène strictement générationnel — il se déploie aussi selon la classe sociale et l’employabilité. Quand on est sûr de son employabilité et que l’on acquiert une bonne expérience lors de son premier emploi, on peut se permettre d’imaginer qu’il existe peut-être quelque chose de mieux ailleurs. Mais lorsque la priorité est simplement de trouver un emploi stable plutôt que du travail précaire, on ne nourrit évidemment pas les mêmes ambitions.

L’une des idées clés de Gorz est la distinction entre le temps libre et le « temps libéré ». Ce dernier peut être utilisé de manière autonome, à l’abri des exigences du capitalisme.

En France, où prévaut cette idée de temps libéré collectif, nous entretenons une tradition de bénévolat. Les statistiques montrent qu’environ un quart de la population participe à une forme de bénévolat ou de travail communautaire, et cette culture d’implication communautaire peut démarrer très jeune, à travers des activités sportives ou culturelles. Je dirais que ce type d’implication croît même pendant les années universitaires, et ce n’est réellement qu’en entrant dans la vie active que l’on prend conscience que le travail occupe tout notre temps. Il devient difficile de trouver du temps pour faire autre chose, et d’avoir suffisamment confiance en son travail pour pouvoir dire: « Je pars plus tôt, j’ai d’autres choses à faire. »

Il est aussi important d’avoir des institutions collectives qui nous permettent de passer ce temps libre en dehors de la logique capitaliste. Car, bien sûr, nous savons très bien — surtout avec l’économie en ligne — que l’objectif est d’occuper notre temps libre et notre « cerveau disponible » et de nous faire consommer davantage via la publicité en ligne. À ce propos, il est intéressant de se remémorer ce qui s’était passé dans les années 1980, lorsqu’on discutait de la réduction du temps de travail, d’une société culturelle et de « changer la vie ». À cette époque, de nombreuses politiques culturelles ont été mises en place pour créer des bibliothèques, des piscines, des terrains de sport, des théâtres, etc.

Parler de la réduction du temps de travail signifiait aussi proposer des infrastructures communes et des lieux où nous pourrions passer ce temps. Le Front populaire l’a fait dans les années 1930 en développant des infrastructures sportives et des vacances. Par la suite, ces politiques ont été minées par des coupes budgétaires dans la culture, le sport et les associations, affaiblissant les structures qui permettaient aux gens de passer leur temps libre collectivement et avec réflexion.

La culture et le sport nous permettent aussi d’exister en dehors de notre rôle productif dans le capitalisme. Lorsque vous participez à un sport, à une troupe de théâtre ou à un groupe de danse, vous existez en dehors de votre travail; si nous affaiblissons toutes ces structures en dehors du marché du travail et de l’économie, notre temps libre sera consacré à la consommation et à la consommation uniquement. C’est pourquoi il me semble extrêmement important d’aller à contre-courant et de défendre une culture des loisirs soutenue par des services publics.

La crise environnementale est une crise de surproduction, de trop de travail, de trop d’extraction, de production excessive sur de nombreux niveaux.

Selon vous, quel est l’élément central et nécessaire de la transition écologique ?

Pour moi, critiquer l’idéologie du travail est une stratégie délibérée visant à convaincre les gens que la seule voie possible est de prendre la décroissance au sérieux. Travailler moins pour vivre mieux, faire mieux avec moins. Il est donc vital de rappeler que la décroissance est l’horizon vers lequel nous avançons. La crise écologique est une crise de surproduction, de trop de travail, de trop d’extraction, de production inutile à de multiples niveaux.

La crise écologique est aussi provoquée par les modes de vie des plus riches. Ce sont eux qu’il faut inciter à consommer moins, et cela signifie aussi une question de justice sociale. Je pense que l’idéal de travailler moins séduit tous ceux dont les conditions de travail leur infligent une souffrance au quotidien.

Si nous pouvons proposer des projets environnementaux sérieux qui affirment que la voie respectueuse de l’environnement passe par travailler moins, alors c’est une idée très attractive. Je pense que cette notion de « contrainte de travail » est l’une des propositions les plus séduisantes qui puissent être faites dans le cadre de la transition écologique. Cela fait du bien de faire une pause dans le travail ou de travailler moins, et c’est quelque chose sur lequel nous devons nous accorder.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.