Une prise de pouvoir spectaculaire : la victoire écrasante des Frères d’Italie, parti d’extrême droite
Dans un raz-de-marée inattendu, le parti d’extrême droite Frères d’Italie (FdI) est devenu le principal gagnant des dernières élections en Italie. Comment un mouvement associé à des idéologies extrémistes, affichant une plateforme faible et des politiques radicales, a-t-il pu s’imposer face à une majorité de citoyens qui, en période de crise, semblent privilégier la sécurité plutôt que l’idéologie ? Selon un chercheur, Thomas Simon Mattia, dans le contexte actuel de guerre et de crise énergétique, la population italienne a majoritairement été attirée par la promesse de stabilité plutôt que par la cohérence ou la noblesse de leur programme politique. La peur de l’insécurité, exacerbée par les conflits mondiaux et l’instabilité économique, aurait ainsi joué un rôle déterminant dans le bouleversement politique observé.
La fin d’une époque : le dénouement du gouvernement de l’état d’urgence
La levée de l’état d’urgence en Italie a signifié la fin du 67e gouvernement, établi par le président Sergio Mattarella dans la foulée de la crise sanitaire due à la Covid-19. Conçu comme un gouvernement technocratique, il était la réponse apportée par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, nommé Premier ministre afin de guider le pays au sortir de la crise. En février 2021, ce gouvernement jouissait d’une confiance quasi unanime au parlement, chacun des partis mettant de côté ses divergences au profit de la relance nationale. Cependant, à peine la période de restrictions levée en juillet 2022, le mouvement anti-establishment Cinquième Alliance (Movimento Cinque Stelle, M5S) a retiré son soutien, suivi par la Ligue (Lega) et Forza Italia, partis de droite populiste et libéral-conservateur. Leur désengagement à conduit à la chute du gouvernement, projetant l’Italie dans sa dix-neuvième législature.
Une majorité divisée face à une percée inattendue de la droite
Tout le monde avait anticipé une instabilité future, mais lors du scrutin du 25 septembre, ce sont les électeurs italiens qui ont scellé la triomphe des Frères d’Italie, un parti d’extrême droite avec des racines post-fascistes. La FdI a été la force principale et presque exclusive d’opposition au gouvernement de Draghi, se présentant dans une coalition de centre-droit aux côtés de la Ligue et de Forza Italia, partageant une plateforme commune. Pourtant, si la seule victoire notable revient à FdI – qui a recueilli 24 % des voix, soit six fois plus qu’en 2018 – le reste de la droite a très largement pâti de cette échéance. Les autres partis ont enregistré des baisses spectaculaires, certains perdant jusqu’à la moitié de leurs voix. Ce résultat marque un tournant historique : l’Italie connaît aujourd’hui le gouvernement le plus à droite depuis la période fasciste de Mussolini.
Les tensions au sein de la majorité : un malaise évident
Lors de la formation du nouveau gouvernement, des signes d’irritation et de conflits sont rapidement apparus. La Ligue et Forza Italia ont toutes deux revendiqué la majorité des postes ministériels malgré leur soutien minoritaire. La dirigeante de la Fratelli d’Italia, Giorgia Meloni, n’a pas mâché ses mots, accusant ses alliés de faire du chantage. La situation s’est envenimée lorsque des confidences privées de Silvio Berlusconi, évoquant des échanges de cadeaux et de « lettres douces » avec Vladimir Poutine, ont été divulguées. Giorgia Meloni a alors déclaré que la formation d’un gouvernement serait compromise si des membres évoquant la « opération » militaire russe en Ukraine comme une simple intervention de remplacement du gouvernement de Zelensky par des personnes « décentes » étaient inclus dans la coalition.
Ces scènes de tensions visibles ont suscité de nombreuses questions sur la fonctionnement réel de cette majorité instable. Au vu des divisions profondes, certains se demandaient comment la gauche avait pu récolter un résultat aussi décevant. Si la droite dans son ensemble s’est présentée unie, ses résultats et opinions divergeaient fortement. Si l’on attribue généralement la victoire de Meloni à sa campagne habile et à la réputation positive de son parti, on doit aussi noter que ce succès cache une réalité plus complexe. En effet, certains électeurs, auparavant de gauche, ont été séduits par le discours de la FdI, qui a su capter une partie de leur confiance, rompant avec l’image traditionnelle des extrêmes droites.
Ce qui a forgé la montée en puissance de la FdI
Ce qui distingue la Fratelli d’Italia du reste de la coalition, c’est sa capacité à mobiliser deux fois plus de voix. Ce phénomène s’explique en partie par une perception différente des priorités des électeurs à son égard et des autres partis. Selon une enquête du CISE, chacun des partis de la coalition estime attribuer une importance semblable à la suppression du revenu de citoyenneté, un enjeu clé lancé par le M5S en 2019. Mais c’est sur quatre sujets précis que la FdI s’est démarquée :n
- la construction de nouveaux gazéificateurs ;
- la transition vers un système présidentiel ;
- la réduction des pouvoirs du pouvoir judiciaire ;
- la suppression des aides à la rénovation écologique pour les propriétaires immobiliers, qui avait en réalité été victime de fausses déclarations et d’abus.
Les autres partis de la coalition, eux, ont davantage misé sur des thématiques conservatrices classiques telles que le maintien de l’interdiction de l’euthanasie, la limitation de l’avortement, la remise à zéro des impôts, ainsi que la restriction de l’accès aux aides sociales pour les immigrés.
Ce penchant pour renforcer la gouvernance, améliorer la sécurité énergétique et réduire les dépenses publiques – même si cela doit se faire au détriment de l’environnement – correspond parfaitement aux priorités des Italiens en été 2022. Selon l’enquête Eurobaromètre, ils jugent plus importantes, de 12 à 16 %, la gestion de l’approvisionnement énergétique et la situation économique que les actions en faveur du climat ; et de 18 à 25 %, la question de l’immigration ou de la fiscalité.
La gauche s’est rendue remplaçable par la droite en minimisant ses valeurs, préférant attaquer ses adversaires plutôt que défendre ses idées.
Les échecs de la gauche italienne
La coalition de centre-gauche, réunissant le Parti démocrate (PD), +Europa (+E) et les Verts sous un même symbole avec l’Italie verte (Verdi/SI), a été marquée par la division plutôt que par une divergence d’objectifs. Bien que le PD ait tenté de montrer une image plus crédible que la droite, ses stratégies se sont révélées inefficaces. La majorité de ses électeurs favorisaient en réalité des positions plus modérées, telles que la facilitation de l’accès à la citoyenneté pour les enfants d’immigrés légaux ou la fiscalité progressive. Selon une étude du CISE, le PD était considéré comme le plus crédible pour ces enjeux, tout en étant parmi ceux qui accordaient la moins grande importance aux sujets les plus polarisants, comme la réduction des inégalités ou la légalisation du cannabis. Certaines de ses priorités classiques, comme la question du revenu minimum ou la fiscalité sur la grande richesse, apparaissaient moins crédibles aux yeux des Italiens. Par ailleurs, la faiblesse de sa crédibilité en matière d’environnement ou de libertés individuelles l’a éloigné davantage des électeurs. Cela a été aggravé par le système électoral, qui favorisait le PD même lorsque ses électeurs votaient pour d’autres partis de sa coalition, ce qui a contribué à un faible taux de participation lors de cette élection, le plus faible depuis la Seconde Guerre mondiale.
Les électeurs de gauche, en particulier ceux intéressés par l’écologie ou les enjeux sociaux, se sont détournés du scrutin, jugeant le système peu représentatif. La stratégie de la gauche a donc été de se dévaloriser en concentrant ses efforts à attaquer la majorité plutôt que de défendre ses idées propres. Ce changement de tactique a affaibli leur crédibilité et leur capacité à mobiliser une majorité pour une alternative crédible.
Sans alternatives crédibles à gauche, les Italiens n’ont pas voté pour le fascisme, mais pour la promesse de sécurité.
Une question d’histoire et d’identité politique
Les divisions au sein de la majorité ne sont pas rares en Italie. La formation rapide d’un gouvernement – souvent en moins de 70 jours – témoigne de l’instabilité chronique du pays. Avec en moyenne 0,9 gouvernement par an, l’Italie a forgé sa réputation comme un pays où la stabilité politique reste précaire. La dirigeante Giorgia Meloni prône une approche inspirée du modèle britannique, affirmant qu’elle aurait été conservatrice si elle vivait au Royaume-Uni, notamment en aspirant à une refonte du système politique vers un régime présidentiel. Ses propositions, mêlant admiration pour le modèle bipartite américain ou britannique et une vision plus forte du pouvoir exécutif, alimentent la comparaison avec Margaret Thatcher, notamment dans le contexte de ses critiques de l’interventionnisme économique de Marine Le Pen, et de ses positions atlantistes et libérales classiques.
Le libéralisme dans sa forme classique envisage un État réduit à sa seule mission de garantir la liberté individuelle, jusqu’à permettre la désobéissance civile si le pouvoir dépasse ses limites. Après la Seconde Guerre mondiale, cette doctrine a été remise en question par l’Europe, confrontée aux dangers du totalitarisme, incarné notamment par Hitler et Mussolini. De nombreux pays comme l’Allemagne ou l’Italie ont pu adopter, sous l’effet des leçons historiques, un libéralisme social, qui accepte une intervention étatique pour limiter certains libertés si elles portent atteinte à la société, tout en veillant à la séparation des pouvoirs, à la liberté de presse et à une redistribution équitable des richesses.
Grâce à la formule fameuse de Margaret Thatcher, « Qui est la société ? Il n’existe pas », l’idée d’un État-providence a été démantelée au Royaume-Uni pour renforcer le sens du national et la liberté individuelle. La politique de Thatcher, qui privilégiait la défense et la privatisation, a connu un regain d’intérêt avec la crise ukrainienne et la remontée des tensions en Europe. Inspirée par le modèle américain et britannique, Giorgia Meloni s’efforce de renforcer l’indépendance de l’Italie en adoptant un agenda libéral libertaire, axé sur la réduction de l’intervention de l’État dans l’économie et la priorité donnée aux libertés individuelles. À l’inverse, le centre-gauche italien demeure timide face à ces thèses, hésitant à faire du libéralisme social une priorité et préférant rappeler ses racines post-fascistes pour critiquer l’extrême droite, tout en évitant de rappeler ce qui a fait la grandeur du modèle social italien dans le passé.
