Dominique Barthier

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Pourquoi l’Iran frappe la Jordanie plutôt qu’Israël ?

« Qui veut la paix, prépare la guerre. » — Végétius

À l’aube glaciale du désert, le 17 juillet, un missile balistique iranien zébra le ciel jordanien en direction de la base aérienne Muwaffaq Salti, à Azraq, et vient frapper les dortoirs endormis des soldats américains. Trois jeunes vies, chacun portant le poids du foyer à travers des océans immenses, s’éteignent en un instant: le premier lieutenant Tyler James Feehan, 25 ans, d’Ewa Beach, Hawaï, dont les îles paraissent désormais infiniment lointaines; la private Isabella Gonzales, 19 ans, de Carrollton, Texas, à peine adolescente, son avenir arraché avant même d’avoir pu naître; et le sergent Angel S. Rampersad, 28 ans, d’Ozone Park, New York, un nom qui parle du grand musée vivant de l’immigration qui forge l’Amérique.

Tous provenaient des extrémités de la république, des rivages pacifiques et des plaines du Sud et des quartiers new-yorkais, unis uniquement par l’uniforme qu’ils portaient et par le sable qui les accueillerait. Leur sang se mêle désormais à la poussière d’un royaume qui n’avait jamais sollicité cette guerre, maculant la terre d’une tragédie qui sera relatée dans les journaux des petites villes et murmurée dans les cuisines familiales pendant des générations. Dix-huit âmes américaines ont été perdues depuis le début de ce conflit, près d’un cent d’entre elles blessées dans le carnage des quinze jours, et pourtant ce sont ces trois noms — Feehan, Gonzales, Rampersad — qui planent comme un point d’interrogation au-dessus du désert, exigeant de savoir pourquoi ils ont dû mourir pour des alliances qu’ils n’ont pas tissées, dans une guerre qu’ils n’ont pas choisie, sur un champ de bataille loin de tout ce qu’ils chérissaient. Le sang des disparus se mêle au sable d’un royaume qui n’avait pas recherché cette guerre.

Alors que le roi jordanien Abdallah II se tenait à Londres le 23 juillet, en réunion avec des dirigeants d’entreprises britanniques pour discuter de coopération économique, une question résonnait dans les couloirs du pouvoir à Washington, à Amman et à Téhéran:

Pourquoi l’Iran s’en prend-il à la Jordanie — et non à Israël ?

Ceci n’est pas une interrogation sur la tactique militaire. C’est une question de théologie stratégique, la sombre logique de la politique du pouvoir à une époque où les vieilles certitudes se sont effondrées comme les murailles de Jéricho. Pour comprendre pourquoi la République islamique d’Iran a choisi de frapper le Royaume hashemite, il faut plonger dans le calcul machiavélique de la grande stratégie de Téhéran, dans la tragédie shakespearienne de la position géopolitique jordanienne et dans la doublepensée orwellienne qui gouverne le nouvel ordre mondial.

La logique du loup: le calcul stratégique de Téhéran

L’Iran ne mène pas les guerres comme les Occidentaux les imaginent. Téhéran mène une guerre de géométrie mortelle — un conflit mesuré non par le territoire conquis mais par l’influence projetée; non par les armées vaincues mais par les systèmes destabilisés. Des analystes d’Al Jazeera ont observé que l’Iran « utilise les États du Golfe pour faire pression sur Washington tout en évitant une confrontation directe avec les forces américaines ». La stratégie de la République islamique consiste à infliger la douleur maximale aux intérêts américains par les points les plus vulnérables du système d’alliance américain.

Lors de la première phase de la guerre USA-Israël contre l’Iran au printemps, des responsables iraniens ont justifié leurs attaques contre les États du Golfe en affirmant que les opérations américaines avaient été lancées depuis des bases militaires situées sur leur territoire. La Jordanie, qui accueille l’une des huit bases militaires permanentes américaines, est devenue une cible par association.

La manœuvre asymétrique: punir l’hôte, pas l’invité

Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC) a été explicite quant à sa logique de ciblage. Le 22 juillet, l’IRGC annonçait avoir frappé trois grandes bases aériennes américaines en Jordanie: la base Muwaffaq Salti à Azraq, la base King Faisal dans le gouvernorat de Ma’an et la base Prince Hassan dans celui de Mafraq. L’IRGC prétendait avoir détruit des chasseurs américains, des avions de ravitaillement et du matériel militaire.

« Les Forces aérospatiales du IRGC ont une fois de plus écrasé les bases américaines en Jordanie en réponse à l’agression de l’ennemi », déclarait l’IRGC. Selon le IRGC, dans la première phase de la riposte, une attaque par missiles et drones sur les bases King Faisal et Prince Hassan visait un hangar de préparation d’un F-15.

C’est la logique orwellienne d’une guerre perpétuelle — un conflit qui ne doit jamais se terminer, car sa continuation sert les intérêts de ceux qui le mènent. En frappant la Jordanie, l’Iran parvient à ce que des attaques directes sur Israël n’auraient pas réussi: il dissuade le système d’alliance américain sans déclencher une réponse existentielle de l’État juif. La Jordanie est le talon d’Achille de la posture régionale américaine: suffisamment proche pour compter, suffisamment vulnérable pour faire mal.

La Jordanie: le sandwich stratégique

La Jordanie se retrouve prise dans un étau géopolitique. Comme l’a souligné la Foundation for Defense of Democracies (FDD), « la critique jordanienne envers l’Iran demeure tempérée par une réticence à disculper Washington et Israël ». Le FDD présente aussi la Jordanie comme payant le prix d’une guerre américano-israélienne et reproche à Washington d’exposer ses partenaires arabes à des représailles.

Selon The Jerusalem Post, « pour l’Iran, la Jordanie représente un État étroitement intégré au système de sécurité régional dirigé par les États-Unis et lié à Israël par un traité de paix ». Cette intégration fait de la Jordanie une cible légitime dans le calcul stratégique de Téhéran.

Le dilemme de la défense aérienne

Peut-être la vulnérabilité la plus critique réside dans l’architecture de la défense aérienne jordanienne. The National a reporté que les missiles iraniens visant la Jordanie faisaient partie d’un plan visant à « libérer la voie pour des attaques contre Israël ». Megan Sutcliffe, d’une société d’intelligence Sibylline, a noté que l’offensive pourrait « accroître marginalement la capacité de l’Iran à envoyer des munitions dans l’espace aérien israélien » en affectant les défenses jordaniennes.

En avril 2024, lors de la première attaque directe de grande ampleur de l’Iran contre Israël, l’Armée de l’air jordanienne a intercepté et détruit des drones et des missiles iraniens traversant son espace aérien en direction d’Israël. Cet acte de solidarité — défendre l’espace aérien israélien au risque de représailles iraniennes — fit de la Jordanie une cible. Téhéran n’a pas oublié.

À présent, les stratégistes iraniens estiment que, en dégradant les défenses aériennes jordaniennes, ils peuvent créer un corridor pour de futures frappes sur Israël. C’est la logique kissingerienne d’une approche indirecte: frapper l’allié pour affaiblir l’adversaire; attaquer le bouclier pour percer l’épée.

Le piège économique: le coût de l’alliance

La Jordanie dépend fortement des États-Unis, militairement et économiquement. Dans le cadre d’un Memorandum of Understanding sur sept ans signé en 2022, Washington fournit une aide économique et militaire annuelle d’environ 1,45 milliard de dollars — portée à 1,65 milliard en 2025, soit le triple du montant de 2010. Environ 4 000 soldats américains sont actuellement déployés dans le royaume.

Tel est le paradoxe machiavélique de l’alliance: « Celui qui provoque la montée d’un autre devient ruiné ». L’alliance de la Jordanie avec Washington l’a rendue suffisamment puissante pour survivre, mais suffisamment vulnérable pour être ciblée. L’Iran comprend ce dialogue avec une précision glaçante. En frappant la Jordanie, Téhéran envoie un message à chacun des alliés régionaux des États-Unis: votre partenariat avec Washington vous expose à la représaille. Votre sécurité garantie est un fardeau. Votre souveraineté est une illusion.

L’insatisfaction publique

Selon une enquête de 2026 réalisée par l’Arab Barometer, seulement 12 % des Jordaniens avaient une opinion positive des politiques du président américain Donald Trump. « Malgré les efforts de la Jordanie pour rester neutre dans ce conflit, les alliances existantes, comme celle avec les États-Unis, affectent non seulement la sécurité déjà fragile du pays mais nourrissent aussi le mécontentement public », observe Kelly Petillo du Council on Foreign Relations européen.

Le roi doit composer entre les exigences de son allié américain et les sentiments de son peuple. Il doit protéger son royaume des menaces extérieures tout en gérant l’insatisfaction intérieure. Il doit faire montre de force tout en naviguant dans les faiblesses.

Punir l’hôte: la campagne d’usure et la nouvelle phase du conflit

L’IRGC a été méthodique dans son approche. Selon le FDD, la Jordanie a été frappée par 166 missiles balistiques et 125 drones lancés par l’Iran et ses milices affiliées en Irak, en réponse aux frappes conjointes US-Israël. L’attaque reflète la stratégie iranienne consistant à « punir les États régionaux qui hébergent des forces militaires américaines, dans le but de chasser les États‑Unis de la région ». L’IRGC a publié des images d’une « heavy attack » sur les bases militaires américaines en Jordanie, accompagnées d’un avertissement sévère à Washington: tant que les attaques contre l’Iran se poursuivront, les forces américaines « ne seront pas en sécurité ».

Les analystes estiment que ces frappes marquent « un tournant majeur dans le conflit en cours ». Selon Alhurra, « Téhéran pourrait être désireux de nuire aux capacités militaires des États-Unis en Jordanie afin de réduire l’interception des missiles iraniens sur Israël ». Des responsables prévoient « une nouvelle phase du conflit marquée par des frappes plus intensifiées des États‑Unis et d’Israël sur des cibles militaires et des infrastructures iraniennes ». Il s’agit de la spirale d’escalade qu’Henry Kissinger avait mise en garde contre — un conflit qui se nourrit de lui-même, chaque représaille justifiant la suivante, jusqu’à ce que toute la région soit consumée par le feu.

Le coup de théâtre d’Abdallah

Tandis que les missiles iraniens pleuvaient sur le territoire jordanien, le roi Abdallah II était à Londres, à la rencontre des chefs d’entreprises des secteurs automobile, minier, énergétique, industriel, chimique et pharmaceutique. Il a souligné « l’importance du partenariat de longue date entre la Jordanie et le Royaume‑Uni, et l’engagement des deux pays à renforcer les liens économiques et commerciaux ». Ce n’est pas une fuite face à la crise: c’est une offensive diplomatique d’un niveau élevé.

Le roi comprend ce que l’IRGC comprend: la guerre contre la Jordanie n’est pas une guerre militaire; c’est une guerre économique, une guerre diplomatique, une guerre d’usure contre le tissu même de l’État jordanien. En se rendant à Londres, le roi envoie à Téhéran et à Washington un signal clair: la Jordanie ne sera pas brisée. Elle ne sera pas isolée. Elle trouvera des partenaires au-delà du champ de bataille.

La visite représente une ouverture kissingerienne — la reconnaissance que la survie dans le nouvel ordre multipolaire exige des partenariats diversifiés, et non des alliances monolithiques. La Jordanie ne peut pas se contenter d’être seulement un client américain; elle doit être un partenaire britannique, un interlocuteur européen, un pont arabe. La présence du roi à Londres est une déclaration que la souveraineté jordanienne ne sera pas définie par les missiles qui tombent sur elle.

Le dilemme américain et le coût de la protection

Les États‑Unis ont dépensé des trillions de dollars et perdu des milliers de vies au Moyen‑Orient au cours du quart de siècle passé. Ils ont renversé des régimes, détruit des nations et redessiné des frontières. Et qu’ont-ils obtenu? Une région plus instable qu’auparavant. Des adversaires plus hardis. Des alliés plus sceptiques.

Les attaques iraniennes contre la Jordanie révèlent la contradiction centrale de la grande stratégie américaine: plus les États‑Unis protègent leurs alliés, plus ils les exposent à des représailles. Chaque base américaine est une cible. Chaque soldat américain est un otage de la fortune. Chaque allié américain est une victime potentielle de la prochaine missile iranien.

La doublepensée

L’écrivain anglais George Orwell avertissait d’un monde où « la guerre est la paix, la liberté est l’esclavage, l’ignorance est la force ». Dans le Moyen-Orient de 2026, la doublepensée se résume ainsi: la présence américaine est supposée garantir la stabilité, mais elle engendre l’instabilité. Les alliances américaines doivent dissuader l’agression, mais elles l’attirent. La suprématie militaire américaine est supposée être invincible, mais elle est remise en cause chaque jour.

Comme l’a déclaré le GRC: « Tant que vous continuerez à saper la sécurité du peuple iranien, aucun de vous ne sera en sécurité. » La menace ne vise pas uniquement les forces américaines; elle vise toute l’architecture de l’influence américaine. Chaque allié est un otage. Chaque base est une cible. Chaque partenariat est une responsabilité.

La politique double

Kissinger, lors de son allocution en 2015 au Global Security Forum du Center for Strategic and International Studies, a esquissé la seule voie viable pour les États‑Unis au Moyen‑Orient: mener deux politiques opposées en même temps. D’un côté, les États‑Unis doivent soutenir leurs alliés sunnites et poser des limites à l’intervention iranienne. De l’autre, ils doivent être prêts à dialoguer avec une Iran qui poursuit ses objectifs en tant qu’État-nation.

C’est la sagesse kissingerienne que la politique américaine n’a pas encore totalement adoptée: le succès au Moyen‑Orient exige la capacité de porter des vérités contradictoires dans le même esprit — que l’Iran est à la fois une menace et un partenaire potentiel, que la Jordanie est à la fois client et souverain, que le pouvoir américain est à la fois indispensable et insuffisant.

La visite du roi Abdallah à Londres représente une ouverture kissingerienne — la reconnaissance que les États‑Unis ne peuvent pas seul gérer la crise; que l’Europe doit jouer un rôle; que l’ancienne hiérarchie de l’hégémonie américaine cède la place à une nouvelle architecture multipolaire. La condamnation du Royaume‑Uni des attaques iraniennes et sa manifestation de solidarité avec la Jordanie ne sont pas de simples gestes diplomatiques. Ce sont des signaux d’un réalignement réel.

La tragédie non résolue

L’Iran frappe la Jordanie parce qu’il le peut. Parce que la Jordanie est vulnérable. Parce que l’alliance avec l’Amérique est autant une garantie qu’un fardeau. Parce que dans ce nouvel ordre mondial, les faibles sont punis pour leurs alliances, les forts mis à l’épreuve pour leur détermination et les innocents sacrifiés sur l’autel de la rivalité des grandes puissances.

Le GRC a clairement posé sa position: « Personne n’est en sécurité ! » La question pour la Jordanie, pour l’Amérique, pour tout le Moyen‑Orient n’est pas de savoir qui gagne, mais comment éviter de perdre. L’art de l’État dans cette nouvelle ère consiste moins à connaître la victoire totale qu’à gérer le déclin — préserver ce qui peut être préservé, sauver ce qui peut être sauvé et accepter que le monde a changé d’une manière que ni bombardements ni menaces ne peuvent inverser.

Le roi Abdallah demeure à Londres, en réunion avec des chefs d’entreprise, discutant de coopération économique, projetant une normalité au milieu du chaos. Il sait ce que les stratèges savent: la guerre ne se terminera pas par une seule bataille décisive; elle sera longue, acharnée et d’usure; et l’itinéraire à suivre exige une sagesse — la sagesse qui consiste à reconnaître que le pouvoir sans objectif n’est que violence, et que l’objectif sans pouvoir n’est qu’utopie.

Le sang de Feehan, Gonzales et Rampersad tache les sables de la Jordanie. Les missiles d’Iran continuent de pleuvoir. Le roi de Jordanie continue de gouverner. Les États-Unis poursuivent leurs frappes. Et la tragédie, comme la guerre elle‑même, demeure irrésolue.

[Kaitlyn Diana a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.