Même le chemin vers la ségrégation peut être pavé de bonnes intentions. Nous avons échangé avec le sociologue Giovanni Picker sur la situation des Roms dans les villes d’Europe et les raisons pour lesquelles ils restent marginalisés.
Krisztian Simon: Dans les villes des nouveaux États membres de l’Union européenne, plus d’un tiers des Roms vivent dans des communautés ségréguées, sans perspective de mobilité sociale. Comment ce développement s’est-il produit ?
Giovanni Picker: Pour comprendre cela, il faut revenir sur l’histoire de ces pays. Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, le socialisme d’État en Europe de l’Est visait à créer une société d’ouvriers, et cela a donné lieu – de manière quelque peu différente selon les pays d’Europe centrale et orientale – à une série de programmes étatiques qui ciblaient plusieurs communautés roms par la politique de « sédentarisation »[1]. Au cours de ce processus, les familles roms qui voyageaient autrefois à la recherche d’un travail saisonnier furent déplacées des campagnes et transformées en ouvriers d’usine en ville. Les métiers qu’elles exerçaient dans ces usines n’amélioraient pas vraiment leurs compétences; elles étaient perçues comme moins méritantes que la population majoritaire et effectuaient majoritairement des tâches subalternes, comme le nettoyage des escaliers, la surveillance des sites industriels, etc. De plus, elles vivaient très souvent séparées du reste de la population.
Après 1989, avec l’effondrement du socialisme d’État et le début de la transition vers le capitalisme, ces communautés restèrent peu qualifiées et en moyenne moins éduquées que les autres travailleurs socialistes, ce qui signifiait moins d’opportunités de mobilité sociale ascendante que le reste de la population, et leur situation socio‑économique s’est détériorée plus que celle d’autres segments de la population.
C’est la tendance générale en Europe centrale et orientale. Il est toutefois important de souligner que tous les Roms n’ont pas été sédentarisés – il existe encore des communautés roms qui mènent une vie pré-sédentaire, et tous les lieux où des Roms furent sédentarisés ne sont pas devenus nécessairement ségrégés après 1989. C’est une population extrêmement hétérogène, et un phénomène hétérogène : dans chaque pays et chaque ville, on observe des schémas quelque peu différents.
Alors un grand nombre de Roms, qui avaient autrefois un emploi stable avant 1989, se retrouvent sans travail dans une nouvelle économie ?
Oui, mais il en va de même pour leurs collègues plus qualifiés. Cependant, si l’on a développé des compétences, on a de meilleures chances de trouver un nouvel emploi, même dans des conditions économiques nouvelles, alors qu’un travailleur peu qualifié sera face à de fortes difficultés. C’est la raison pour laquelle l’écart entre les Roms et les non‑Roms s’est creusé ces dernières décennies dans ces pays. La ségrégation que l’on observe aujourd’hui dans des lieux comme le quartier Ferentari à Bucarest ou le quartier Fakulteta à Sofia est largement le produit de la désindustrialisation et du processus de paupérisation qui en découle : nombre de résidents de ces quartiers étaient des Roms ayant perdu leur emploi à la fermeture des usines, et ils ont été piégés sur place sans perspective de mobilité sociale ou géographique.
Dans quelle mesure la situation des Roms était-elle différente dans les villes d’Europe occidentale ?
En Europe occidentale, il n’y avait pas de socialisme d’État, mais il y eut néanmoins des processus de sédentarisation. En 1968, la fameuse « Caravan Sites Act » au Royaume-Uni fut la première loi d’État obligeant les nomades à être sédentarisés dans des camps de caravanes. À l’époque, de nombreuses personnes au Royaume-Uni n’avaient pas de logement et se déplaçaient en caravane. Mais l’Acte de 1968 a essentiellement criminalisé le nomadisme.
Juste un an plus tard, le Conseil de l’Europe a rédigé sa propre recommandation sur les « Gypsies and other Travellers »[2], qui affichait une ambivalence marquée: d’un côté, elle visait de manière bienveillante à fournir des services à ces populations, mais d’un autre côté elle attribuait la faute aux « gypsies and other travellers » – qui pouvaient renvoyer à divers groupes n’ayant en commun que leur mode de vie perçu comme nomade –, insinuant que leur comportement posait problème, notamment parce qu’ils n’envoyaient pas leurs enfants à l’école. Cette ambivalence s’explique par les connaissances d’experts de l’époque sur le nomadisme : dans les années 1960 et 1970, un débat nourri a animé le Royaume-Uni, la France et l’Italie sur l’identité des « Gypsies », des Roma et des Travellers[3]. La théorie prédominante était que le nomadisme relevait d’une anomalie socio‑psychologique inhérente au statut de « Gypsy ».
Ainsi, les Roms – qui, il y a quelques décennies à peine, avaient été internés dans des camps nazis et fascistes à travers l’Europe, ciblés par des expériences humaines et exterminés en grand nombre sous le nazisme et le fascisme – furent à nouveau largement soumis à une nouvelle forme de profileage. Bien sûr, le nouveau savoir expert n’adopte pas les mêmes hypothèses que les nazis, mais l’essence de l’idée selon laquelle être Rom serait en soi déviant a perduré. Autrefois raciale et biologique; plus tard sociale et psychologique.
Les autorités de l’époque pensaient-elles que forcer les Roms à s’établir les ferait devenir comme des « Allemands, Français ou Britanniques ordinaires » ?
Pas nécessairement. D’un côté, elles voulaient les rendre plus sédentaires, mais d’un autre côté elles ne voulaient pas qu’ils perdent le style de vie du « coloré gypsy ». Cela a conduit à l’ambivalence consistant à les intégrer tout en les maintenant à l’écart, par la création de camps. Il faut savoir que ces camps ou aires de stationnement se situaient toujours dans des zones mal connectées des villes, près des gares ou des décharges, ce qui instaurait une forme d’inclusion exclusionnaire. C’est l’ambivalence qui demeure lorsque l’on pense aux politiques pour les Roms, du moins jusqu’aux années 1980.
Qu’est-ce qui a changé vers la fin du 20e siècle ?
Bien que chaque pays et chaque ville ait été à sa manière différent, on peut repérer une tendance durant les années 1990. Dans de nombreux pays d’Europe occidentale, à l’exception peut-être du Royaume‑Uni et de la France, une nouvelle logique commune s’est imposée, fondée sur la reconnaissance que la politique des camps n’a pas fonctionné aussi bien qu’on le pensait. Mais même dans des pays comme l’Italie, où l’on a beaucoup réfléchi à l’idée de changer la politique, les changements concrets ont été très peu significatifs. Bien souvent, l’amélioration signifiait seulement qu’un petit nombre de familles parvenaient à obtenir un logement public, alors que beaucoup d’autres continuaient à vivre dans les mauvaises conditions des décennies précédentes.
Parallèlement, il y a eu une autre tendance: depuis les années 70 et 80, la migration des Roms de l’Est vers l’Ouest a commencé. Des familles roms issues des zones défavorisées de Roumanie, de Bulgarie et de Yougoslavie ont commencé à chercher du travail dans les villes d’Europe occidentale, d’abord en Italie, puis, pour des raisons linguistiques, en France et en Espagne, et plus tard en Allemagne, en Suède et au Royaume‑Uni. Une fois sur place, certaines familles se sont retrouvées avec des abris précaires près des rivières et dans des zones peu visibles des villes, ce type de logement leur permettant de vivre à moindre coût tout en restant suffisamment près de la ville pour trouver du travail occasionnellement.
Le nombre de Roms d’Europe de l’Est en Europe occidentale a considérablement augmenté lors de l’élargissement de l’UE à la fin des années 2000, car les déplacements sont devenus plus faciles dans l’espace sans frontières, et beaucoup espéraient pouvoir envoyer de l’argent à leurs familles. Cela a néanmoins provoqué des réactions de plus en plus virulentes de la part de certains gouvernements occidentaux. En France, par exemple, où les Roms qui édifiaient des abris en dehors des zones d’accueil officielles devaient déjà payer des amendes élevées, le président Nicolas Sarkozy a décidé d’expulser plus de 18 000 Gitans en 2009 et 2010.
Mais existe-t-il aussi de bons exemples ? Y a-t-il des villes où les Roms ont été intégrés avec succès ?
Il est difficile de prendre un seul cas comme « bon exemple ». Si sur 100 familles, une seule bénéficie d’un logement public, peut-on parler d’un bon exemple ? Ou ne s’agit-il que d’un exemple montrant à quel point la situation de la majorité des moins favorisés est mauvaise ? J’ai mené plus de dix années de recherches dans quatre pays — l’Italie, la Roumanie, la France et le Royaume-Uni — et je n’ai jamais vu de politique véritablement réussie. Je n’ai vu que des familles isolées qui, grâce à leurs capacités, à leur chance et aux contingences rencontrées, parviennent à obtenir un logement et un emploi. Et cela ne s’est produit que lorsque les familles roms d’Europe de l’Est vivaient en Europe de l’Ouest depuis au moins deux décennies. Cela prenait une génération. Et nous parlons des années 2000 précitées, lorsque le marché du travail et le logement n’étaient pas encore aussi difficiles qu’aujourd’hui. Dans mes travaux, j’ai étudié non pas tant l’impact de politiques isolées, mais tenté de comprendre la logique qui sous-tend l’élaboration de politiques pour les Roms marginalisés en Europe – tant au niveau de l’UE que des États membres que j’ai examinés. La logique est particulière et elle s’enracine dans l’ambivalence qui oscille entre l’assimilation – l’idée extrême de « ils devraient cesser d’être des Roms », quelle que soit sa signification – et l’appel bienveillant au respect et à la tolérance pour leur culture et leurs traditions. Les politiques s’efforcent de concilier les deux, et cela ne fonctionne pas; c’est ce que montrent les statistiques sur la pauvreté et l’exclusion sociale des Roms en Europe. Le volume d’argent et d’efforts dépensés jusqu’ici ne répond à aucune des attentes.
Je pense que la raison pour laquelle les décideurs et les politiques restent bloqués dans ces ambivalences réside dans l’idée même de différence que nous portons en Europe de l’Ouest, fondée sur le colonialisme. Le colonialisme a été le cadre dans lequel nous, Européens de l’Ouest, avons appris à définir l’autre, le non-Européen, le non-moi. Pendant la période coloniale, l’autre était toujours non blanc, et ainsi notre concept de différence est enraciner dans une notion raciale de la différence. Et ainsi, en 2017, soixante-dix ans après la fin officielle du colonialisme, personne en Europe de l’Ouest n’a jamais réellement entrepris d’auto‑réflexion pour modifier ce concept racial de la différence. Ainsi, l’idée de suprématie occidentale demeure vive lorsque l’on regarde l’“autre”; et cela rend les rapports de pouvoir existants perçus comme une nécessité évidente et objective.
Et cette même idée est-elle aussi adoptée par les Européens de l’Est ?
Jusqu’en 1989, l’Europe de l’Est ne disposait pas d’un discours hégémonique sur la différence. Elle véhiculait plutôt un discours de justice sociale, d’internationalisme, de droits des femmes et d’égalité — je ne veux pas idéaliser le socialisme d’État et mon but n’est pas de porter un jugement, je dis seulement qu’il existait à l’époque des discours différents. Après 1989, ces pays ont dû élaborer des catégories partiellement nouvelles pour appréhender la société capitaliste. Parmi elles figuraient des notions de concurrence, de profit et d’accumulation du capital, ainsi que de différence, de nationalisme et de nativisme.
Pourquoi la ville elle-même n’a-t-elle pas réussi à offrir des opportunités aux Roms par son multiculturel et sa proximité avec les emplois ?
La réponse courte est l’héritage socialiste (manque d’opportunités dû au travail subalterne). La longue est que la plupart des Roms ont été discriminés depuis leur arrivée en Europe; alors comment attendre qu’en déménageant en ville et en étant proche des lieux de travail leur situation s’améliore d’elle-même ? Si vous voulez comprendre pourquoi les Roms subissent des discriminations au XXIe siècle, il suffit d’étudier leur histoire. Les travaux d’historiens montrent que les cinq premiers siècles d’existence des Roms en Europe ont été marqués uniquement par la ségrégation, l’exclusion et la soumission. Depuis le début du XVe siècle, il existe de très nombreuses lois qui ont interdit aux Roms de vivre dans les territoires des majoritaires ou les ont exclus des écoles.
Mais les villes sont censées être plus tolérantes envers la différence.
Je ne peux m’empêcher de citer cet exemple: Città Sant’Angelo, une très petite commune du Sud de l’Italie, où l’intégration parfaite a eu lieu. Les Roms qui vivent dans cette ville depuis le XIVe siècle sont reconnus en tant que Roms et font partie intégrante de la vie sociale de la commune. Il y avait dans le passé des circonstances qui ont permis cela, et dans les grandes villes il est plus difficile de créer une telle harmonie. Pour comprendre les leviers en jeu, il faut poursuivre les recherches. Et chaque ville nécessite sa propre étude, car il est très difficile de généraliser. Dans une ville, la raison de la marginalisation et de la ségrégation peut être le manque d’intérêt politique; dans une autre ville, on peut rencontrer l’idée selon laquelle ségréger les Roms « d’une manière acceptable » ou les placer dans des « camps sympas » serait une bonne solution temporaire.
Le problème est toutefois que les solutions temporaires finissent souvent par devenir permanentes. Par exemple, lorsque les décideurs au Royaume‑Uni déclarent vouloir offrir des camps aux « Gypsies and Travellers » afin d’éviter les conflits avec les populations majoritaires, en leur fournissant des douches et des machines à laver, ils pensent peut-être susciter une cohésion sociale. Or, cette logique peut être facilement démantelée et démontrée comme fausse, car ce n’est pas la cohésion mais la ségrégation que produit cette politique.
Ainsi, une des réponses à la question de savoir pourquoi les politiques destinées aux Roms marginalisés ne fonctionnent pas — et cela est presque généralisable — est que les analyses critiques des politiques passées restent rares. Beaucoup de politiques naissent d’intentions louables et de l’enthousiasme que l’idée soit bonne, mais il existe très peu d’analyses de leur impact et donc peu d’occasions d’apporter des corrections.
Et qu’en est-il de l’implication des Roms ? Ont-ils leur mot à dire dans la formation de ces politiques ?
Pas très souvent. Mais si vous réalisez une analyse critique, vous comprendrez immédiatement que lorsque les Roms sont impliqués dans le processus d’élaboration des politiques, les choses avancent mieux. Je fais référence à cette question dans l’un de mes articles[4] où je donne quatre recommandations aux décideurs en matière de logement: premièrement, cesser de décider vous-même quelle est la différence entre les Roms et les non‑Roms; laissez les Roms décider s’ils veulent être perçus comme différents ou non. Deuxièmement, regardez le passé afin de comprendre ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné.Troisièmement, concevez et mettez en œuvre des politiques intégrées: si vous voulez améliorer les conditions de logement, vous ne pouvez pas le faire sans aussi traiter des problèmes du marché du travail, du système éducatif, des soins de santé, et ainsi de suite; et quatrièmement, utilisez l’ensemble des mécanismes de financement européens disponibles à votre disposition.
[1] Ce terme est utilisé en anthropologie culturelle pour désigner l’installation d’une population nomade; il a été utilisé par divers appareils d’État pendant le socialisme (et avant).
[2] Voir la Recommandation 563 (1969) de l’Assemblée consultative sur la situation des Tsiganes et d’autres voyageurs en Europe.
[3] « Gypsy » est utilisé entre guillemets, car ce n’est pas un mot romani, et il a historiquement été employé de manière raciste et offensante pour désigner les populations roms.
[4] Voir « Policy Logic and the Spatial Segregation of Roma in Europe », publié en 2013, par la Foundation of European Studies.
