Dominique Barthier

Europe

Vastes manifestations, mais aucune révolution en vue

Dans les premières décennies du XXIe siècle, de vastes manifestations et soulèvements ont jalonné les villes du monde entier, des milliers de personnes étant descendues dans la rue pour défendre leurs causes. Pourtant, malgré cette mobilisation sans précédent, ces mouvements n’ont pratiquement pas abouti aux changements radicaux qu’ils espéraient voir. Au contraire, dans certains cas, ils ont même servi de tremplin pour l’ascension de mouvements de droite, voire instauré des régimes militaires autoritaires. Ces révoltes collectives ont-elles perdu leur efficacité ? Quelles leçons devons-nous tirer de ces révolutions avortées ?

Un siècle de protestations massives, mais pas de bouleversements profonds

Alessio Giussani, journaliste au Green European Journal, souligne que si la deuxième décennie du XXIe siècle a été celle des plus grandes démonstrations jamais connues — en Egypte, au Brésil, au Chili, en Ukraine ou à Hong Kong — ces mouvements n’ont pas réellement conduit à de véritables révolutions. Quelles en ont été les résultats ?

Vincent Bevins explique que les événements qu’il évoque dans son ouvrage sont des protestations de masse d’une ampleur telle qu’elles ont souvent abouti à des changements de régime ou à une déstabilisation profonde de la société. Cependant, la façon dont ces mouvements ont évolué, parfois de manière imprévue ou involontaire, dépend fortement des contextes spécifiques.

Une démarche utile consiste à comparer ces mouvements à leurs objectifs initiaux. La majorité des personnes interrogées dans le cadre de ses recherches ont exprimé une grande déception : elles estiment que les changements ont souvent été à l’opposé de leurs aspirations ou qu’elles n’ont pas réussi à atteindre le but initial qui les avait menées dans la rue. Certaines, tout en ayant obtenu des avancées symboliques ou partielles, confessaient ne pas avoir réussi à transformer leur société comme ils l’espéraient au départ. Difficile en effet de déterminer avec précision ce que voulaient initialement les manifestants, tant leurs revendications étaient souvent contradictoires ou multiples.

Les limites des révolutions : entre changement social et simple rotation du pouvoir

Pour prendre du recul, il est utile d’introduire la distinction proposée par le politologue américain Mark Beissinger : il distingue, d’une part, les révolutions sociales — qui modifient en profondeur la configuration du pouvoir au sein d’un même système — et, d’autre part, les révolutions citoyennes ou politiques, qui ne changent que les titulaires au pouvoir, sans remettre en cause la structure elle-même. Par exemple, le mouvement Euromajdan en Ukraine en 2014 ou les « révolutions de couleur » en Europe centrale et orientale dans la première décennie du siècle n’ont pas bouleversé la structure fondamentale du pouvoir. Elles ont souvent entraîné un chaos temporaire, une augmentation des inégalités ou une tension accrue dans les pays concernés.

Les mouvements évoqués dans le livre peuvent plutôt être qualifiés de révolutions citoyennes : ils ont conduit à l’émergence de gouvernements sous une nouvelle bannière, ou pire, à des invasions ou à des guerres civiles. Mais aucun de ces mouvements n’a produit la transformation sociale radicale que ses initiateurs espéraient.

Exemple de la révolution égyptienne : entre vide de pouvoir et contre-révolution

L’attachement au phénomène du mouvement de 2011 en Egypte, notamment au soulèvement du Tahrir, illustre bien cette problématique. Après la chute d’Hosni Moubarak, l’armée a rapidement pris le contrôle, constituant une junte dirigeante (la SCAF). Malgré un contexte d’apparente débordement de la rue sur la scène politique, cette élite a réussi à instaurer une dictature qui dure encore aujourd’hui. Les mouvements populaires de l’époque, portés par une large frange de la population, n’ont pas su ou n’ont pas voulu s’organiser en une force capable de dépasser la simple contestation pour prendre le pouvoir.

Les partis ou groupements issus de cette période n’ont pas réussi à s’accorder sur une stratégie commune ou à imposer une alternative crédible lors des élections démocratiques de 2012. Le mouvement islamiste des Frères musulmans, ayant gagné en majorité lors du scrutin, a finalement été consolidé au pouvoir par un gouvernement élu, mais ce dernier n’a pas incarné la transformation espérée. En 2013, de nouvelles manifestations massives, menées par des jeunes soutenus par l’armée, ont préparé le terrain à un autre coup d’État qui a permis au chef de l’armée Abdel Fattah al-Sissi d’établir une dictature pleine et entière, avec la bénédiction de certains pays occidentaux et la complicité de l’étranger.

Si un mouvement révolutionnaire organisé par une organisation radicale ou une force structurelle aurait contrôlé davantage la situation dès le départ, la dynamique aurait été bien différente, mais cette occasion a été manquée. La spontanéité des protestations a laissé la place à une absence d’orientation claire, facilitant le retour d’un régime autoritaire.

Le cas du Brésil : de la protestation à l’émergence d’un leader extrême droite

Au Brésil, la vague de mobilisations de gauche dans la seconde décennie du siècle a aussi connu des conséquences inattendues. La mobilisation initiale menée par le Movimento Passe Livre (MPL), composée d’anarchistes et de militants de gauche exigeant la gratuité des transports publics, s’est rapidement heurtée à la répression de la police, alors héritière d’un régime militaire passé.

Ironie du sort, cet épisode a suscité une vague de soutien inattendue. La population brésilienne, initially hostile à ces manifestants, a rejoint leur cause pour protester contre la brutalité policière et la repression. Cependant, le mouvement a été rapidement détourné par des jeunes engagés dans des groupes plus organisés, soutenus par des think tanks américains de droite. Ces derniers ont repris le slogan « Movimento Brasil Livre » (MBL, pour « Mouvement pour un Brésil libre »), rénovant l’idée initiale, mais avec une interprétation diamétralement opposée : ils ont voulu faire passer la liberté économique et la privatisation comme idéaux fondamentaux, s’éloignant radicalement des idées initiales de justice sociale.

Ce renversement a permis à leur nouvelle coalition d’influencer la politique électorale, notamment en poussant à la destitution de la présidente Dilma Rousseff en 2016, et en collaborant avec la droite radicale qui a porté à la présidence Jair Bolsonaro en 2018. En quelques années, ce mouvement, formé initialement pour défendre la solidarité et les droits sociaux, s’est transformé en un acteur majeur du changement de régime, incarnant la rupture avec les idées progressistes, en s’alignant avec des forces conservatrices et ultraconservatrices.

Les principes organisationnels : horizontalité et préfiguration

Les mobilisations de cette période sont souvent animées par deux principes fondamentaux : l’horizontalité et la préfiguration. L’horizontalité désigne une organisation sans hiérarchie, privilégiant la participation directe de tous, sans leaders clairs. Elle trouve ses origines dans les mouvements contestataires des années 1960 et a été popularisée en Argentine au début du XXIe siècle, comme réponse à la crise économique et à la faiblesse des institutions représentatives.

Au Brésil, comme en Espagne lors du mouvement « Puerta del Sol » ou aux États-Unis avec Occupy Wall Street, cette approche a permis aux manifestants de se rassembler sans structure formelle, de façon spontanée, pour exprimer une défiance envers les autorités. En Egypte, la difficulté à coordonner une organisation centralisée a aussi favorisé ce mode d’action.

La préfiguration est un autre principe central. Elle repose sur l’idée que le mouvement doit incarner déjà en lui-même la société alternative qu’il souhaite bâtir. Sur la place Tahrir, par exemple, différents groupes aux horizons politiques variés ont cohabité, se soutenant mutuellement et partageant des expériences communes. La vision était que ce rassemblement pouvait devenir le miroir d’une nouvelle société, sans autoritarisme ni hiérarchie.

Dans des contextes radicalement anti-autoritaires, cette stratégie vise à faire des mouvements des proto-sociétés, où chaque participant serait un acteur à part entière de la société nouvelle. Au Brésil, l’horizontalité a permis de mobiliser de nombreux jeunes, sans leadership formel, mais elle a aussi montré ses limites : sans organisation pour coordonner les actions ou définir une stratégie de long terme, le mouvement ne peut pas durablement détenir le pouvoir ou convertir ses idées en politiques concrètes.

La double face de l’individualisme et du rejet de la représentation

Ces mouvements évoquent souvent un rejet de la hiérarchie et une forte aspiration à l’action collective sans médiation. Cependant, cette opposition peut aussi être perçue comme une forme d’individualisme radical, fondé sur l’idée que personne ne doit parler ou décider à la place de personne d’autre. La contradiction est frappante : si le refus de la représentation est une volonté d’émancipation et d’autonomie, il peut en même temps conduire à une impuissance collective.

Selon le sociologue ukrainien Volodymyr Ischenko, beaucoup de ces soulèvements peuvent s’interpréter comme des réactions au « crises de la représentation » dans le contexte néolibéral global. Les citoyens ont de plus en plus de mal à faire confiance à leurs gouvernements, qu’ils perçoivent comme des acteurs au service des élites économiques plutôt que des représentants des intérêts populaires. En réponse, certains manifestants adoptent une posture d’émancipation immédiate, refusant toute délégation ou médiation.

D’un autre côté, certains initiateurs de ces mouvements, comme l’historien argentin Ezequiel Adamovsky, soulignent que ces protestations, tout en revendiquant une autonomie radicale, reproduisent des formes du système : en refusant toute hiérarchie, ils ouvrent la porte à l’exploitation et à la manipulation par ceux qui contrôlent les ressources ou la communication.

Très souvent, ces engagements du « tout ou rien » se traduisent par une dynamique ambivalente : elles contestent formellement le système, mais, par leur forme même, garantissent parfois sa reproduction ou son adaptation à de nouveaux contextes.

Les médias numériques et leur impact sur les soulèvements populaires

Les protestations de la seconde décennie sont indissociables des médias en ligne. Au début, on y voyait un potentiel de démocratie directe, dans lequel les réseaux sociaux autonomisaient la parole citoyenne. Cependant, il s’est avéré que ces plateformes ne sont pas neutres : elles peuvent être instrumentalisées, influencées par des groupes organisés ou financés de l’extérieur. La diffusion d’informations biaisées ou de fausses nouvelles peut déformer la perception du mouvement et disperser ou fragmenter les revendications.

En réalité, online et offline, ces deux dimensions se complètent : les médias traditionnels (télévision, presse écrite) relaient les événements, tandis que les réseaux sociaux diffusent, commentent et parfois paramétrent la manière dont ils sont perçus. Au Brésil, par exemple, la manière dont les protestations ont été couvertes ou analysées a souvent contrecarré ou amplifié certaines sensibilités, modelant la compréhension publique des événements.

De même, en Ukraine, la narration des protestations, que ce soit par la télévision ou par les réseaux sociaux, a façonné la manière dont chaque camp percevait la légitimité ou la portée de la mobilisation. Ceux qui retenaient une lecture pro-européenne voyaient dans la place Maïdan un mouvement pour la démocratie, tandis que d’autres, informés par des médias russophones, interprétaient le mouvement comme une offensive contre la Russie ou comme un coup d’État soutenu par l’Occident.

Aujourd’hui, face à la saturation de données, la sélection automatique opérée par des algorithmes alimentaires par des plateformes comme Facebook ou YouTube a quotidiennement modelé la perception collective des événements. La simple photographie ou vidéo peut alimenter une interprétation erronée, voire manipuler l’opinion publique.

Les notions de liberté dans les mouvements contemporains

On peut légitimement se demander si, en dehors des revendications spécifiques, la liberté a vraiment été un enjeu central dans ces protestations. Sur une surface superficielle, la liberté peut signifier n’importe quoi : tout ce que l’on veut faire, tout ce que l’on désire, semble pouvoir être revendiqué au nom de cette idée. Ainsi, dans toutes les révoltes, la liberté est perceptible, mais son contenu change selon celui qui s’en empare.

Dans la seconde décennie du XXIe siècle, malgré la diversité des contextes, la liste des revendications s’est souvent resserrée autour de quelques thèmes fondamentaux : démocratie, liberté d’expression, lutte contre la corruption. Ces mots, portés par une partie importante de la population mondiale, deviennent des slogans communs, même si leur signification varie considérablement en fonction des pays ou des groupes sociaux.

En Égypte ou en Tunisie, par exemple, les mouvements sont souvent liés à la liberté vis-à-vis de régimes autoritaires. En Turquie ou en Iran, la revendication peut aussi désigner la liberté de pratiquer sa religion ou d’exprimer ses opinions sans crainte. En Europe ou aux États-Unis, il s’agit souvent de liberté économique ou de participation dans la sphère publique. En Ukraine, la quête de liberté a été plus complexe, oscillant entre une aspiration à une intégration européenne, la liberté face à la domination russe ou la lutte pour une société plus égalitaire.

L’essentiel, cependant, est que ces notions doivent être formulées dans un langage suffisamment ouvert pour permettre la coexistence d’un grand nombre de revendications variables, parfois contradictoires, et que leur utilisation dans la narration doit rester large et inclusive, pour ne pas limiter le champ des possibles.

Les grands mots, leurs contradictions : démocratie, liberté, idéaux universels

Lorsque l’on évoque ces grands concepts — démocratie, liberté, lutte contre la corruption — tous semblent recueillir une adhésion quasi unanime. Pourtant, leur signification réelle, leur contenu concret, est souvent éclipsé par la rhétorique.

Par exemple, lors des mobilisations à Hong Kong, les manifestants revendiquaient la démocratie, alors que la Chine les considérait comme des perturbateurs soutenus par des puissances étrangères. En Égypte, la masse semblait vouloir d’un régime démocratique, mais certains observateurs occidentaux y voyaient surtout une révolte pour suivre un modèle à l’occidental, parfois au mépris des aspirations populaires authentiques.

La différence réside dans le fait que ces mots sont souvent utilisés comme des slogans, détournés selon la perspective ou les intérêts des différents acteurs. Et il faut faire attention aux « détails » : la quête d’un vrai pouvoir populaire ne coïncide pas toujours avec l’emploi de ces termes. La réalité est que ces mots désignent souvent des idéaux à la fois lumineux et ambigus, et qu’au fond, les enjeux les plus cruciaux sont souvent cachés dans les détails, dans la perception que chacun en a.

Des débats qui continuent : entre espoir et cynisme

Malgré les échecs ou les retours en arrière, la majorité des activistes et des manifestants restent convaincus que la mobilisation collective demeure un outil puissant pour faire évoluer la société. La première moitié du XXIe siècle montre que même lorsque les révolutions n’aboutissent pas, elles font évoluer le discours politique, remettent en question l’ordre établi et créent les conditions pour des transformations futures.

Les mouvements contemporains reprennent souvent ces principes et tentent d’en renouveler les tactiques, adaptant leur organisation aux nouvelles plateformes. La notoriété de ces mobilisations, leur impact médiatique, leur capacité à fédérer des segments variés de la population, tout cela contribue à faire des protestations collectives une arme incontournable du changement.

Les stratégies évoluent : on voit une montée en puissance des mobilisations horizontales, des actions sans leaders, avec un accent sur la préfiguration d’une société nouvelle dans le présent. Bien que cette méthode comporte des limites — notamment l’incertitude stratégique et organisationnelle — elle reste le symbole d’un désir profond d’émancipation, de refus des structures hiérarchiques et d’affirmation d’un pouvoir collectif.

Comme le montrent ces années de contestation, même si toutes ne mènent pas immédiatement à la révolution, elles influencent durablement le débat politique, réorientent les attentes et façonnent les luttes futures.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.