Dominique Barthier

Europe

Vies liées au travail : Plongée au cœur du système kafala

À travers le Moyen-Orient, la migration de travailleurs est une réalité démographique déterminante. On estime à environ 24 millions les travailleurs migrants employés dans la région. Leur majorité vit dans les États du Golfe, avec environ 11 millions en Arabie saoudite, 9 millions aux Émirats arabes unis et 2 millions au Qatar, constituant l’épine dorsale de plusieurs économies. Ces travailleurs soutiennent des secteurs essentiels allant de la construction et de la logistique aux soins de santé, au commerce, à la sécurité, à l’agriculture et au travail domestique. Dans certains pays, les travailleurs migrants dépassent largement la population locale. Par exemple, aux Émirats arabes unis, près d’un résident sur dix est un migrant, et près de neuf sur dix résidents le sont.

Malgré des variations entre les États, la dépendance à la main-d’œuvre migrante est structurelle et répandue. Pourtant, cette centralité démographique et économique ne se traduit pas par une inclusion sociale ou juridique. Bien au contraire, les migrants restent fondamentalement considérés comme temporaires, exclus de la citoyenneté et dépendants de leurs employeurs pour leur statut légal. Le système de parrainage appelé kafala, utilisé principalement dans les pays du Conseil de coopération du Golfe et dans les pays du Levant (Jordanie et Liban), se situe au cœur de ce paradoxe, transformant une majorité numérique en une main-d’œuvre légalement et politiquement marginalisée.

Comment fonctionne le kafala ?

Le système kafala, conçu à l’origine pour attirer des travailleurs non permanents, est un régime migratoire temporaire qui lie le statut de séjour d’un travailleur migrant à un employeur.

Il instaure une relation tripartite entre le travailleur, le sponsor et l’État — une relation dans laquelle l’autorité sur l’existence légale des migrants est déléguée à des acteurs privés. La dépendance qu’il crée est ancrée non seulement dans la structure juridique elle-même, mais aussi dans les coutumes et les pratiques. Le droit d’un travailleur à rester dans un pays donné, à changer d’emploi ou à partir est souvent subordonné au consentement du sponsor. Bien que certaines réformes aient été introduites, les problèmes de fond demeurent : la mobilité est restreinte et les risques de dénoncer des conditions abusives persistent.

Cette dynamique déséquilibrée entraîne des conséquences systémiques. Puisque le statut de résidence est lié à l’emploi, quitter un employeur abusif pourrait signifier perdre son statut légal. Pour les travailleurs domestiques migrants, la situation est particulièrement aiguë. Souvent exclus du cadre du droit du travail et classés comme des « domestiques » plutôt que comme des employés, ils occupent une zone grise juridique où les garanties liées au salaire minimum, les limites d’heures de travail et les mécanismes de recours ne s’appliquent pas forcément.

L’ordre social du kafala

Les travailleurs migrants ne constituent pas un groupe homogène au sein du système kafala, qui opère à travers des hiérarchies fondées sur la nationalité, la race, la classe et le genre, façonnant l’accès aux droits, à la mobilité et à la protection.

Au sommet de cette hiérarchie se trouvent les expatriés, souvent originaires de pays de l’OCDE et employés dans des secteurs tels que la finance, l’éducation et la gestion d’entreprises. Bien qu’ils soient soumis à des exigences de parrainage, ils bénéficient généralement de salaires plus élevés, d’une mobilité accrue et d’un soutien institutionnel renforcé. Le rang intermédiaire regroupe des travailleurs professionnels et semi‑qualifiés originaires de pays comme les Philippines et l’Inde, ainsi que d’autres régions du monde arabe, oeuvrant dans des secteurs tels que les soins de santé, le commerce de détail et la technologie. À la base se trouvent les travailleurs migrants à faible salaire originaires d’Asie et d’Afrique, concentrés dans la construction et les travaux domestiques, où les protections sont les plus faibles et la vulnérabilité à l’exploitation la plus élevée. Ces divisions se doublent d’un clivage de genre : les hommes sont surreprésentés dans la construction, tandis que les femmes constituent la majorité des travailleurs domestiques, souvent dans des conditions fortement isolées.

Pour les travailleurs domestiques, le contrôle s’étend souvent au-delà des salaires et des heures, les arrangements de vie sur place brouillant fréquemment la frontière entre travail et vie privée. Cela peut signifier de longues heures, une disponibilité permanente, une intimité réduite, et une dépendance envers les employeurs pour obtenir l’autorisation de quitter le domicile ou pour maintenir des liens sociaux. Les salaires et les tâches sont aussi fréquemment structurés par des présomptions racialisées liées à la nationalité, reproduisant des hiérarchies au sein même du foyer.

Alors que le statut juridique de toutes les catégories reste lié au parrainage, leur capacité à naviguer dans cette dépendance varie considérablement, reflétant des inégalités plus larges.

Majorité sans appartenance

Les périodes de crise mettent en lumière l’absence structurelle d’une protection sociale globale pour les travailleurs migrants. Les inégalités existantes tendent à se creuser avec la montée des discours anti‑migrants, la discrimination et les violations des droits humains, tandis que les protections étatiques restent souvent réservées aux citoyens.

La guerre israélo‑américaine contre l’Iran a renouvelé l’attention sur ces vulnérabilités. Des organisations de droits humains ont exprimer des inquiétudes quant au fait que le statut légal de nombreux travailleurs demeure lié à leurs employeurs, limitant leur capacité à réagir de manière autonome face à des conditions qui se dégradent rapidement. Au Liban, par exemple, des travailleurs domestiques ont été confinés ou abandonnés par leurs employeurs, parfois sans accès à des documents d’identité et avec peu de moyens d’obtenir une évacuation, un abri ou une assistance. Au Qatar, les livreurs ont été exclus des refuges. Par ailleurs, dans l’ensemble du Golfe, les travailleurs migrants peu qualifiés affrontent des obstacles supplémentaires à l’évacuation, notamment des contraintes financières et des obligations envers des familles restées à l’étranger.

Certaines entreprises ont assuré des salaires continus ou apporté une aide au retour, mais ces cas restent rares. Plus largement, les crises démontrent à quelle vitesse la dépendance juridique peut se traduire par une précarité : sous kafala, la capacité d’un travailleur à se déplacer et à accéder à une protection reste subordonnée à une relation privée.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.