Dominique Barthier

Europe

Zagreb revient à la couleur verte : Peut-on faire confiance à Možemo! pour concrétiser ses promesses ?

Après une nouvelle série de succès électoraux — cette fois à l’échelle locale — la plateforme écologiste de gauche croate, Možemo!, se trouve à un carrefour crucial. Peut-elle à la fois tenir ses promesses de changement, rester fidèle à ses principes fondateurs et répondre aux exigences croissantes de gestion professionnelle à l’échelle locale, nationale et européenne ?

Lorsque les électeurs de Zagreb se sont rendus aux urnes en mai pour les élections municipales, ils n’ont pas simplement choisi leur maire. Après quatre années de gestion de la ville par la coalition Možemo! et le Parti social-démocrate (SDP), ces élections ont surtout constitué un référendum en faveur de la première gouvernance écologiste et de gauche de l’histoire de la métropole croate.

Les résultats ont été sans appel : la coalition a remporté une victoire éclatante. Lors du premier tour, le candidat de Možemo!, Tomislav Tomašević, est arrivé en tête avec 47,6 % des voix, devant de loin la contender de droite, Marija Selak Raspudić, qui a recueilli seulement 15,7 %. Au second tour, Tomašević a consolidé sa victoire en obtenant 56,6 % des voix. Plus significatif encore, Možemo! et le SDP ont conservé la majorité au sein du Conseil municipal, assurant ainsi la continuité du pilotage de la ville.

Možemo! s’est également distingué dans d’autres régions du pays. À Pazin, Suzana Jašić a été réélue maire, confirmant le soutien stable en faveur de la plateforme dans cette localité. À Karlovac, la candidate mozemienne Draženka Polović a obtenu un résultat surprenant, échouant de peu à remporter la mairie, ce qui représente une avancée symbolique dans une région où la plateforme n’avait pas encore de forte implantation politique. À Rijeka, Split, Osijek, Dubrovnik, Pula et d’autres grandes villes, Možemo! a conservé ses élus au sein des conseils municipaux, attestant que leur base électorale reste principalement forte dans les milieux urbains.

Mais qu’est-ce qui explique ce succès ?

Une graine de changement

Depuis près de vingt ans, Zagreb était sous la houlette du populiste Milan Bandić, dont la gestion s’est caractérisée par de nombreuses affaires de corruption, une gouvernance opaque, une dette croissante et un chaos urbanistique. Sa mort soudaine, début 2021, a ouvert un espace politique que Možemo! a rapidement exploité de manière stratégique.

Avant les élections municipales de cette année-là, la campagne de Možemo! s’était concentrée sur des promesses de profonde rénovation politique, administrative et infrastructurelle, en plaçant la transparence, la durabilité et la justice sociale au centre de ses priorités. Les enjeux clés de leur programme comprenaient la fermeture du décharge de Jakuševac, l’investissement dans les transports en commun, l’accélération de la reconstruction après les séismes et la relance de la transition écologique. Rapidement après leur accession au pouvoir, Tomašević est devenu une figure centrale et un symbole de cette génération en quête de changement politique.

Avec 23 sièges sur 47 dans le Conseil municipal, la coalition a formé une majorité avec le SDP. Leur premier mandat a été marqué par des efforts visant à stabiliser la situation héritée par la restructuration des entreprises municipales, la consolidation des finances publiques et une gestion plus transparente. D’importants progrès ont été enregistrés dans la modernisation des transports publics, la rénovation des crèches et des écoles, ainsi que dans les investissements dans les équipements sportifs. L’acquisition de nouveaux tramways Končarev, la mise en service de bus électriques et l’extension des zones piétonnes dans le centre-ville symbolisent un tournant vers un espace urbain plus vert, plus accessible et plus respectueux des citoyens. Bien que certaines promesses de campagne, comme la fermeture du site d’incinération de Jakuševac, n’aient pas encore été réalisées, et que la mise en œuvre de certaines réformes ait été freinée par la résistance d’intérêts liés à l’ancien gouvernement municipal, la majorité des électeurs ont choisi de faire confiance à Možemo! pour une nouvelle mandature.

Lors de la nuit électorale, Tomislav Tomašević a indiqué que la nouvelle période allait s’orienter vers « un mandat de développement », insistant sur le fait que le premier mandat avait permis de réparer le chaos hérité et que le second serait dédié à la concrétisation de projets-clés : logement abordable, transition énergétique, grands chantiers d’infrastructure, notamment la réalisation du centre de gestion des déchets longtemps attendue. La grande question désormais est : Možemo! pourra-t-elle tenir ses engagements et renforcer sa position en tant que force politique crédible et stable ?

Une histoire agitée

L’histoire des mouvements écologistes en Croatie est marquée par des hauts et des bas, alternant entre tentatives sincères pour faire entendre la voix verte et la recherche effrénée d’un authentique représentant des thématiques écologiques et sociales au centre du débat politique. Dans les années 1990 et début 2000, aucun acteur écologiste sérieux n’émergeait sur la scène nationale, et la question environnementale restait à la marge, reléguée souvent aux activités associatives ou civiles.

Ce n’est qu’en 2013 qu’un premier mouvement politique significatif a émergé avec la création de ORaH (Développement durable de la Croatie), sous l’impulsion de Mirela Holy, alors députée et ancienne ministre de l’Environnement. Initialement, ORaH a connu un vif succès, séduisant une partie de la jeunesse urbaine, éduquée, sensible aux enjeux écologiques et déçue par le contexte politique ambiant, notamment la domination du SDP. Leur message de développement durable, de lutte contre la corruption et de justice sociale a trouvé un écho chez ces électeurs. En 2014, Davor Škrlec a été élu député européen, devenant le premier écologiste croate à siéger au sein du Parlement européen.

Mais ORaH n’a pas su consolider sa structure interne et a rapidement sombré dans des conflits internes. Lors des législatives de 2015, le parti n’a obtenu aucun siège, et Holy s’est retirée de la vie politique. Sans sa direction, ORaH a rapidement disparu du paysage politique, laissant un vide que d’autres tentatives n’ont pas tardé à combler.

En 2017, à Zagreb, une nouvelle initiative voit le jour sous le nom de Zagreb je NAUNT!, menée par des activistes écologistes, des artistes et des syndicalistes, animés par l’objectif de défendre l’intérêt public local. La même année, cette plateforme a obtenu une reconnaissance symbolique en décrochant quatre sièges au Conseil de la ville, marquant le début d’un nouveau chapitre pour le mouvement vert croate.

Le succès inattendu de Možemo! en 2017, lors des élections au Conseil de Zagreb, a été une étape décisive dans cette évolution. Là où l’activisme militant peinait à dépasser le cadre local, ce nouveau mouvement a montré qu’il était possible de faire converger idées écologiques et politiques à un niveau plus structuré. La plateforme a été officiellement créée en 2019, après cette première percée.

En dépit d’un échec aux élections européennes de cette année-là, leur campagne leur a permis de se faire connaître davantage et d’insuffler un vent nouveau dans la sphère publique. La véritable percée est survenue en 2020, lorsque Možemo! a rejoint une coalition écologiste et de gauche, en remportant sept sièges lors des législatives croates – preuve que les électeurs sont désormais prêts à soutenir une plateforme alliant justice sociale, responsabilité écologique et lutte contre la corruption.

Une fois au pouvoir à Zagreb, Pazin et dans d’autres villes, ils ont commencé à appliquer leur programme. Mais leur essor croissant dans la scène nationale a également apporté son lot de défis. La vaste année 2024 s’est révélée cruciale. En pleine « année électorale intense », combinant votes législatifs, européens et présidentiels, Možemo! devait prouver qu’il ne s’agissait pas d’un simple phénomène urbain, mais d’un acteur politique viable à l’échelle nationale.

En avril, lors des élections législatives, ils ont recueilli 9,1 % des voix, obtenant dix sièges. En juin, leur entrée au Parlement européen est assurée, signant leur présence dans l’institution euro­péenne. En décembre, Ivana Kekin, députée nationale et candidate à la présidentielle, a recueilli environ 9 % des suffrages, affrontant une campagne polarisée, souvent marquée par des pressions judiciaires et politiques, notamment de la part de lobbies liés aux élites de Zagreb. Loin de les affaiblir, ces attaques ont renforcé leur image de « trublions » aux yeux d’une partie de l’électorat, consolidant leur position de force dans le paysage politique.

Au croisement du pouvoir

Après la victoire de Možemo! lors du scrutin de 2025, la plateforme se trouve à une étape décisive. À plus de six ans de sa création, avec un second mandat à Zagreb, Pazin et au Parlement croate, elle ne peut plus se reposer sur l’effet nouveauté ou surprise. Elle doit maintenant assurer une maturité politique accrue, garantissant non seulement sa crédibilité mais aussi sa pérennité en tant qu’acteur sérieux dans le long terme.

Une tension centrale dans leur évolution concerne le dilemme entre leur approche participative, qui leur a permis d’émerger à l’origine, et la nécessité d’instaurer une discipline partisane à l’échelle nationale. Možemo! a été conçue comme une plateforme, pas comme un parti traditionnel. Cependant, la gestion d’une grande ville comme Zagreb, la présence au Parlement et l’engagement dans les institutions européennes exigent une organisation plus structurée, des hiérarchies claires, et une capacité à prendre des décisions rapides.

Comme beaucoup d’autres partis écologistes en Europe, Možemo! doit franchir le cap de la transition entre militantisme et gestion du pouvoir exécutif. Les idéaux d’horizontalité, d’ouverture et de démocratie participative sont parfois difficiles à concilier avec la nécessité d’une réactivité et d’une responsabilité efficaces dans les institutions. La question qui se pose désormais à eux est : peuvent-ils maintenir leurs valeurs tout en étant des acteurs efficaces ?

Sandra Benčić, députée et coordinatrice de la plateforme, connaît bien les enjeux liés à cette transition. Elle souligne que Možemo! est consciente depuis ses débuts des difficultés à équilibrer activisme et gestion institutionnelle, et qu’elle travaille à développer un modèle organisationnel flexible destiné à préserver ses valeurs tout en assurant l’efficacité opérationnelle.

Au lieu d’une structure classique, la plateforme a instauré des groupes thématiques, regroupant membres, experts et citoyens intéressés. Selon Benčić, le but est de construire un pont entre la politique institutionnelle et la société civile, afin de préserver un caractère horizontal tout en assurant une gestion efficace.

« Nous ne souhaitons pas avoir une structure figée, gravée dans le marbre. Notre objectif est que la responsabilité soit portée par le travail, que les gens évoluent naturellement dans leurs rôles, sans forçage. C’est plus lent, mais cela est plus durable à long terme », explique-t-elle. Elle reconnaît toutefois que la participation a ses limites : « Lorsqu’il faut prendre des décisions rapides, la hiérarchie doit être plus claire, car la responsabilité doit être concrète. Ce n’est pas une rupture avec nos principes, simplement une adaptation à la réalité », précise-t-elle.

Un autre grand défi concerne la répartition géographique du soutien. Bien que Možemo! continue de réaliser de bons résultats dans les grandes métropoles, sa présence dans les plus petites villes et zones rurales reste faible. Lors des campagnes, l’accent est mis sur des enjeux importants pour ces territoires, comme l’agriculture durable, les achats publics verts, l’accès aux soins ou la décentralisation. Pourtant, les messages ont du mal à percer face aux barrières politiques déjà établies.

Ce constat soulève une question stratégique essentielle : Možemo! doit-elle adapter son discours et son organisation pour élargir son électorat au-delà des villes, ou risquerait-elle de trahir son identité originelle en le faisant ?

Benčić note que le problème ne se limite pas à la communication, mais aussi à la capacité d’action sur le terrain. La plateforme manque encore de responsables locaux bien implantés, capables de porter et de faire connaître les besoins spécifiques de leurs communautés.

« Nous ne voulons pas simplement envoyer quelqu’un du sommet pour couvrir la zone. Il nous faut des personnes qui connaissent leur région, qui sont compétentes et qui comprennent la dynamique locale. C’est un travail de construction, et c’est en cours », affirme-t-elle. Elle ajoute que même de bons programmes peinent souvent à gagner en visibilité, en partie à cause du manque de présence locale mais aussi parce que l’espace médiatique privilégie les conflits et la polarisation. Son but : non seulement exister pendant la période électorale, mais aussi investir durablement dans la formation, l’engagement citoyen et la confiance dans des territoires encore peu touchés par leur action.

Le troisième défi majeur concerne le renforcement des capacités et du recrutement. À l’approche d’une étape politique plus mature, la question de la transmission des responsabilités et de la diversification des cadres devient cruciale. La direction du mouvement, depuis ses débuts, a concentré l’essentiel du pouvoir, mais il est aujourd’hui indispensable de préparer l’avenir en élargissant la base.

Au fil des ans, Možemo! a attiré une nouvelle génération d’acteurs politiques. Parmi eux, Dorotea Šafranić, étudiante et récemment élue au Conseil de Zagreb, qui souligne que leurs priorités doivent être « la rapidité, la flexibilité et l’injection de jeunesse, d’innovation et de dynamisme dans la politique ».

Son programme politique repose notamment sur l’écoute des citoyens, l’implication des communautés dans la prise de décision et une communication claire des résultats obtenus, surtout dans les quartiers où Možemo! détient le pouvoir. « Il faut bien faire comprendre ce que l’on a accompli, pour montrer qu’un changement peut être à la fois positif et durable », insiste-t-elle.

Elle partage avec Benčić l’idée que la plateforme doit également renforcer sa présence en dehors des zones où elle est déjà implantée, proposant de véritables alternatives et comprenant mieux les besoins locaux. « De cette façon, nous pouvons bâtir la confiance et répandre des changements positifs dans tout le pays, tout en respectant chaque communauté et ses spécificités », conclut-elle.

Tous deux insistent sur un point essentiel : Možemo! ne doit pas se reposer uniquement sur la personnalité de ses leaders, mais investir systématiquement dans le développement d’une équipe capable d’assumer la responsabilité politique dans les années à venir.

Tout ou rien

Enfin, il est important de rappeler une évidence souvent oubliée dans le contexte politique croate : Možemo! reste l’une des rares forces à être parvenue au pouvoir avec un programme réformiste clairement défini, et surtout, à avoir maintenu la continuité dans sa mise en œuvre. Contrairement à ORaH ou à de nombreux petits partis de divers bords, Možemo! n’a pas seulement gagné en influence dans une grande ville comme Zagreb, mais a aussi réussi à le conserver.

Les résultats obtenus lors de ses deux mandats sont plus que de simples succès électoraux : ils constituent une réelle opportunité de démontrer que la politique en Croatie peut dépasser le stade de la simple gestion de l’immobilisme. La crédibilité construite localement, grâce à des résultats concrets et à une gestion directe de leur impact sur la vie quotidienne des citoyens, peut se transformer en un levier pour des ambitions plus vastes.

Si les citoyens perçoivent que ces changements ne sont pas que du discours mais qu’ils sont effectivement réalisés, alors des projets comme Možemo! pourraient dépasser leur contexte initial et devenir une force majeure dans la redéfinition du paysage politique croate. Les mois et les années à venir diront si cette opportunité sera saisie ou si elle restera une occasion manquée.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.