Dominique Barthier

Europe

Le « Buen Vivir » : un concept en pleine expansion en Europe ?

Le concept de buena vida a connu une visibilité croissante en Amérique Latine ces dernières années. Ancré dans les visions du monde indigènes, buena vida repose sur une conception des relations entre l’humanité et la nature qui remet en question le centrage anthropocentrique de la modernité. Gustavo Hernández et Henkjan Laats retracent l’ascension de cette idée, ses influences, ainsi que ses résonances en Europe. Si son intégration dans un dialogue bi-régional officiel et sa résonance avec des initiatives locales en Europe sont encourageantes, un échange plus approfondi de connaissances pourrait encore beaucoup apporter pour mieux comprendre et faire vivre cette approche.

En juin 2015, une résolution d’urgence a été adoptée formellement à Bruxelles, sur la position de l’Europe et de l’Amérique Latine face aux enjeux du changement climatique[1]. Ce document est le fruit d’une initiative conjointe entre la société civile et le Parti vert européen, adoptée une semaine seulement avant le second Sommet présidentiel de l’Union européenne et de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC). La résolution met en avant l’importance de chercher un « nouveau paradigme du bien-être humain » qui pourrait concilier la lutte contre le changement climatique avec l’objectif d’accroître l’égalité et la cohésion sociale. Elle évoque notamment le renforcement des échanges bi-régionaux, en utilisant des concepts comme buena vida (“bien vivre”) et aborde les enjeux liés à la transition vers des sociétés résilientes et à faible émission de carbone.

Un Concept en Plein Essor

Buena vida recouvre un ensemble de idées qui remettent en cause la logique de développement dominante. Parmi ses enjeux centraux, celui de la manière dont nous interprétons et valorisons la nature est essentiel. À travers différentes incarnations, buena vida s’éloigne de la vision anthropocentrique traditionnelle pour ouvrir la voie à une organisation alternative basée sur la coexistence humaine dans toute sa diversité, en harmonie avec la nature.

L’origine du concept se trouve dans les communautés indigènes d’Amérique du Sud. Cependant, son rayonnement a fortement augmenté depuis le début du XXIe siècle, notamment par son inclusion dans les débats politiques et constitutionnels de deux pays andins : l’Équateur et la Bolivie. Ces alliances, entre un mouvement indigène transnational et d’autres acteurs sociaux et gouvernementaux, ont contribué à faire connaître ce concept à l’échelle régionale et internationale.

En quelques années seulement, buena vida s’est propagé rapidement dans toute l’Amérique latine, mais aussi au-delà. Lors du Forum social mondial de 2009 à Belém, au Brésil, il figurait parmi les thèmes principaux, avec plusieurs chefs d’État sud-américains évoquant cette idée dans leurs allocutions publiques. Pour le président équatorien Rafael Correa, « le socialisme du XXIe siècle a adopté la notion de ‘bien vivre’ ou ‘vivre bien’, issue de la tradition de nos peuples autochtones, qui signifie vivre avec dignité, en harmonie avec la nature et dans le respect de toutes les cultures ». Aujourd’hui, de nombreuses universités et centres de réflexion en Amérique latine, en Amérique du Nord et en Europe débattent de ce concept (par exemple, la Fondation Böll, le Centre latino-américain d’écologie sociale, ou l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill). Il a même émergé en Asie, notamment en Chine et aux Philippines.

Toute démarche face à la “question environnementale” doit dépasser le binary entre humanité et nature, animé et inanimé, et inviter au dialogue avec d’autres modes de penser la citoyenneté

L’essence de buena vida puise ses sources dans les traditions indigènes quechua et aymara, mais on trouve aussi des variations dans les expériences communautaires de l’Amazonie sud-américaine ou dans les mouvements activistes d’Amérique centrale et du Nord. Le concept présente des similitudes philosophiques avec le bouddhisme et le taoïsme, ainsi qu’avec la notion sud-africaine d’Ubuntu — « la vie comme soutien mutuel et respect pour la nature ». Buena vida est également lié à la démarche de reconnaissance des droits de la nature ; l’Équateur ayant été le premier pays au monde à intégrer ces droits dans sa constitution, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle conception juridique où la nature est considérée comme un sujet à part entière. Par ailleurs, en Europe, le débat sur le bonheur, le bien-être et la critique de la croissance économique s’appuie parfois sur ces spiritualités et visions du monde indigènes.

Examinant ses diverses expressions et ses liens, buena vida peut être comprise comme une critique du développement axé sur la croissance infinie et comme un déplacement discursif destiné à dépasser la modernité. Selon l’écologiste uruguayen Eduardo Gudynas, ces débats ont gagné en signification lors d’un « tournant biocentrique », ce que le philosophe Bruno Latour appelle une sortie de « l’écologie en crise » [2]. Ce changement vise à rompre avec le point de vue anthropocentrique de la modernité en donnant une nouvelle place à l’environnement : en dépassant la séparation entre nature et culture, il invite à reconnaître leur lien indissociable. Toute approche de la « question environnementale » doit ainsi dépasser le dichotome humanité/nature, et favoriser un dialogue avec d’autres conceptions citoyennes, notamment celles issues des savoirs locaux.

Tensions entre buena vida et l’économie verte

Après leur inscription dans les Constitutions bolivienne (2009) et équatorienne (2008), il aura fallu près de dix ans pour que buena vida soit intégré dans un cadre officiel au sein du partenariat entre l’Union européenne et l’Amérique latine. La Déclaration de Santiago lors du Sommet CELAC-UE, organisé au Chili en juin 2013, reconnait que « la planète Terre et ses écosystèmes représentent notre maison » et que « Mère Nature » est une expression courante dans plusieurs pays et régions, tout en notant que certains États reconnaissent, dans le cadre du développement durable, les droits de la nature. Si cette déclaration ne mentionne pas explicitement buena vida, sa formulation et ses négociations révèlent néanmoins des tensions entre deux visions du monde.

L’économie verte, en tant que concept dominant vers 2013, est largement associée à la stratégie européenne Europe 2020, visant une croissance économique durable sur dix ans. Considérée comme une opportunité pour les entreprises européennes, cette démarche s’inscrit dans la compétition avec d’autres puissances mondiales telles que la Chine ou l’Amérique du Nord. En réponse, l’Europe et l’Amérique latine ont réaffirmé leur volonté de renforcer leur partenariat sous l’égide de l’Alliance pour le développement durable.

Cependant, la notion d’économie verte n’a pas été acceptée sans contestations. À plusieurs reprises (d’après des documents confidentiels échappés à la presse), la Bolivie a tenté de modifier la rédaction de la Déclaration de Santiago pour y inclure des limites à la croissance et insister sur le fait que l’économie verte devrait être considérée comme un cadre de recommandations politiques plutôt qu’un ensemble rigide de règles.

La notion de buena vida est en train de s’imposer en Europe, fruit d’un dialogue qui remet en question le développement tel que l’on le connaît.

Un autre concept européen, celui du Green New Deal, est conçu comme un plan d’investissement mettant fortement l’accent sur la productivité. Il s’agit à la fois d’une Modernisation Verte, mais dont les valeurs fondamentales diffèrent fondamentalement de buena vida. Alors que ce dernier reste pluriel et ouvert aux diverses interprétations, le Green New Deal s’appuie sur une logique linéaire de progrès, résolument tournée vers la croissance. Toutefois, ils ont en commun de remettre en question l’idée de développement basé uniquement sur l’accumulation matérielle et d’explorer de nouvelles façons de gérer les ressources.

Lancé en 2019, le Green Deal européen mise à son tour sur la croissance économique, désormais « déconnectée » de l’utilisation des ressources. Présentée comme « notre nouvelle stratégie de croissance » par la présidente Ursula von der Leyen, cette initiative a été critiquée par la société civile pour son absence d’objectifs précis ou ambitieux concernant les enjeux climatiques, la perte de biodiversité, la destruction de la couche d’ozone ou la pollution de l’eau. Tout comme le Green New Deal, la vision axée sur la productivité de la European Green Deal semble incompatible avec la philosophie de buena vida.

Buena vida dans le débat européen

Depuis l’Antiquité, des penseurs comme Platon ou Aristote ont réfléchi à ce qui constitue une « bonne vie ». La différence avec buena vida réside principalement dans l’importance accordée à la relation avec la nature. Alors qu’buena vida considère l’être humain comme une partie intégrante de la Terre mère ou de la nature, la pensée moderne établit une distance, notamment avec la rationalité instrumentale de philosophes comme John Locke ou Descartes, qui voient la nature comme un simple moyen pour atteindre des fins humaines. Si des penseurs comme Montaigne ou Rousseau soulignaient aussi l’importance de la nature pour l’humain, cette perspective instrumentale domine encore largement la philosophie moderne et la politique contemporaine.

En Europe, plusieurs démarches tentent de s’éloigner de cette vision, dont la plus connue reste l’hypothèse Gaia de James Lovelock, popularisée par Bruno Latour. Cependant, de nombreux textes philosophiques récents, signés notamment par Martha Nussbaum, Amartya Sen, Simon Blackburn, Robert Skidelsky ou Fernando Savater, continuent d’adopter une approche anthropocentrique, opposée aux tournants biocentriques prônés par buena vida.

Ce concept de « bonne vie » a émergé dans le débat politique britannique lors des élections de 2015, par exemple à travers des expressions telles que l’alimentation locale, les voitures au biogaz ou l’énergie renouvelable. La campagne électorale du conservateur David Cameron revendiquait ces idées de localisme, de « grande société » et d’initiatives vertes, dans une optique de réduction de l’intervention publique. En Allemagne, les syndicats et la chancelière Angela Merkel utilisaient l’expression gutes Leben pour promouvoir une vision alternative à la dégradation des conditions de travail des classes populaires. Mais derrière cette idée de « bonne vie » se cache une contradiction majeure : on souhaite changer le statu quo tout en réinventant les mouvements sociaux, tout en négligeant le rôle de la nature dans la construction du bien-être.

La première reconnaissance officielle de buena vida en Europe a été celle de la résolution européenne d’urgence adoptée en 2015. Celle-ci évoque la nécessité d’intégrer la dimension de « savoir ancestral » dans le dialogue, tout en recommandant une ouverture aux idées venues d’autres contrées, y compris celle de buena vida. Pourtant, depuis, aucune mise en œuvre concrète n’a été faite, et la mention de ce concept a été reléguée dans l’ombre du discours hegémonique dominant, principalement centré sur la croissance économique.

L’échange de connaissances entre l’Europe et l’Amérique latine pourrait agir comme un catalyseur dans la construction de buena vida, aussi bien en tant que théorie qu’en pratique politique.

Sur le plan politique, les gouvernements européens comme latino-américains rencontrent de nombreuses difficultés pour comprendre et appliquer les principes de buena vida. Ces obstacles s’enracinent dans la relation instrumentale entre l’humain et la nature, profondément ancrée dans la culture moderne. Bruno Latour évoque une « désorientation politique » en Europe : alors que les socialistes attendent une reprise de la croissance, les écologistes, en proie aux logiques du capitalisme et en oubliant leur propre histoire, oublient que « l’écologie » concerne moins la nature qu’un enjeu de survie et de maintien des modes de vie humains.

Mouvements de Transition en Europe

Si l’intégration de buena vida dans les politiques publiques européennes avance difficilement, à un niveau local, des processus inspirés par ses principes commencent à émerger. La société reconnaît de plus en plus la nécessité de transition – qu’il s’agisse de l’alimentation, de l’agriculture, de l’éducation ou de l’économie – même si l’on doit encore attendre de voir si ces initiatives resteront dans le cadre classique de la croissance ou si elles ouvriront la voie à une véritable rupture.

Parmi celles-ci, on trouve des exemples concrets illustrant une volonté de réinventer la relation à la nature : en 2020, la municipalité néerlandaise de Noardeast-Fryslân a reconnu des droits spéciaux pour la mer des Wadden, créant une instance indépendante pour en assurer la gestion. En Espagne, la commune de Los Alcázares, dans la région de Murcie, a reconnu en 2020 que le Mar Menor, la plus grande lagune d’eau salée d’Europe, possède des droits propres. En Suède, en 2019, une motion parlementaire portée par le Parti vert proposait d’inscrire dans la constitution des droits pour la Nature.

Ces initiatives ne concernent pas uniquement des avancées législatives centrées sur la Terre : elles touchent aussi à des projets locaux liés à l’économie sociale, au partage des savoirs, aux villes en transition, aux biens communs, à l’agriculture urbaine, à l’habitat coopératif, etc. Loin des discours hégémoniques, souvent centralisés autour d’une idée unique de progrès, ces démarches se veulent plus perméables, adaptables aux réalités locales, et favorisent ainsi un dialogue interculturel enrichi.

Au cours des dix dernières années, surtout dans des pays durement touchés par la crise de 2008, comme la Grèce ou l’Espagne, une série d’expériences concrètes, souvent soutenues politiquement dans des territoires à gouvernance locale verte, ont émergé : agroécologie, monnaies locales, marchés locaux, démocratie directe, etc. Ces initiatives naissent d’un sentiment d’urgence face à l’état de notre planète. À Amsterdam, par exemple, des entrepreneurs et habitants ont lancé un projet de « plan de vie » inspiré par une perspective de biens communs, reçu favorablement par la population et la municipalité.

Un Espace Émergent pour des Alternatives

L’idée de buena vida continue de gagner du terrain en Europe, fruit d’un dialogue critique sur le développement. Cependant, toutes les idées remettant en cause la croissance ne peuvent être rattachées à buena vida, car beaucoup restent enracinées dans un modèle centrée sur la croissance économique. D’autres, qui s’inscrivent dans une critique de la modernité, tentent de déployer des pratiques alternatives sans se limiter à une vision monolithique.

Les expériences émergentes en Europe, notamment celles liées à la souveraineté alimentaire, à l’éducation populaire, aux transports alternatifs ou à la production d’énergie renouvelable, témoignent d’un intérêt pour la récupération des savoirs locaux et la transformation de secteurs clés comme l’alimentation, l’éducation ou la santé, particulièrement à la suite de la pandémie de Covid-19. Ces initiatives illustrent une volonté de repenser nos modes de vie, dans un cadre plus respectueux de la nature et des sociétés locales.

Malgré leur développement, le concept de buena vida reste encore minoritaire dans le cadre de la relation officielle entre l’Union européenne et l’Amérique latine. Il est souvent éclipsé par un discours hegémonique centré sur la croissance économique et la modernité. Peut-être que la résolution d’urgence de 2015 était en avance sur son temps : l’adoption de buena vida privilégie aujourd’hui la mise en pratique sur la théorie. L’échange de savoirs, notamment entre l’Europe et l’Amérique latine, pourrait devenir un moteur puissant pour faire progresser ce concept, aussi bien comme cadre théorique qu’en tant que pratique politique concrète.

Les expériences locales réussies en Europe, où l’on cherche à redéfinir la relation à la nature en se percevant comme partie intégrante du territoire, montrent que cette tendance pourrait s’amplifier. Avec des villes comme Amsterdam déjà en train d’explorer le concept de buena vida, il est envisageable que cette idée s’étende dans l’ensemble de l’Union européenne, apportant une alternative crédible aux modèles traditionnels de croissance et de développement.

Notes de bas de page

[1] Cet accord découle de l’Assemblée parlementaire EuroLat, un organisme du partenariat stratégique bi-régional.

[2] Avec la formule suggestive « l’écologie politique n’a rien à voir avec la nature », Bruno Latour veut souligner que les mouvements écologistes traditionnels (notamment les Verts en Europe) sont condamnés à l’échec s’ils continuent à voir la politique écologique comme uniquement la gestion de la nature, à travers des méthodes classiques.

[3] En Bolivie, le même concept est appelé vivir bien.

[4] Les syndicats n’évoquent pas le travail et la nature comme deux sources équivalentes de richesse. « La nature et l’environnement étaient considérés comme fournissant qualité de vie, bien-être et santé pour les travailleurs ; ils n’étaient pas perçus comme des partenaires dans le processus de production ». Räthzel, N. et Uzzell, D. (2011). « Les syndicats et le changement climatique : le dilemme des emplois versus l’environnement ». Global Environmental Change, 21, pp. 1215-1223.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.