Comment notre civilisation sera-t-elle retenue dans l’histoire ? David Farrier s’est interrogé sur la manière dont l’avenir nous jugera et a finalement découvert une nouvelle façon de voir le monde. Professeur de littérature anglaise à l’Université d’Édimbourg, il explore comment les êtres humains transforment les écosystèmes et comment cette mutation sera perçue dans la littérature de demain. Dans son livre, Footprints: In Search of Future Fossils (4th Estate, 2020), il affiche un optimisme prudent quant à notre capacité à influencer l’avenir.
Raquel Nogueira : Footprints s’ouvre sur une réflexion autour des traces de nos ancêtres que l’on peut déceler dans la littérature – mais à quoi ressemblera notre propre passage sur Terre pour les générations à venir ?
David Farrier : Comment serons-nous rappelés ? Et quelle histoire sera racontée par le plastique, le carbone dans l’atmosphère, l’association de béton, de verre et d’acier qui composent nos villes, et nos déchets nucléaires laissés derrière nous ? D’une certaine manière, ce sera le récit d’une destruction qui montre comment nous nous sommes imposés au détriment de tous les autres écosystèmes. Il dépeindra ce que nous valorisons et ce que nous délaissons. Mais c’est une histoire que nous racontons dès aujourd’hui : nous en sommes les auteurs et il reste encore du temps pour choisir quelle tournure cela prendra. En écrivant ce livre, j’ai commencé à réaliser que l’histoire de notre ère sur Terre pourrait être celle d’un souci bienveillant, d’un apprentissage pour devenir de meilleurs ancêtres. Dans l’avenir, ils verront les dégâts causés, mais aussi le tournant, la façon dont nous avons rattrapé le temps perdu et changé le cours des événements pour mettre fin à la destruction.
Pas de voitures volantes, pas de villes gouvernées par des machines. Le XXIe siècle n’est pas tout à fait ce que la science‑fiction nous avait laissé imaginer. Mais qui s’en est le plus approché ?
En quête de réponses sur la façon dont les villes deviennent des fossiles — l’un des chapitres de mon livre y est consacré — j’ai visité Shanghai, l’une des plus grandes mégapoles du monde menacée par la montée des eaux. Il est presque garanti que cette ville chinoise deviendra notre héritage fossile pour les habitants futurs de la planète. Pour m’aider à imaginer à quoi pourrait ressembler ce fossile de demain, j’ai lu deux auteurs d’autrefois, aux regards opposés quant à ce que serait une ville aujourd’hui. L’un était J. G. Ballard, écrivain britannique de science‑fiction né et élevé à Shanghai dans les années 1930. L’autre était Italo Calvino, le grand écrivain italien, et en particulier son Villes invisibles. Ballard transmet une impression de ruine, d’une société hors de contrôle et obsédée, et il interroge les chemins que pourrait nous faire prendre ce manque de maîtrise. Avec Calvino, en revanche, on assiste à une imagination débordante sur ce que les villes sont et peuvent être. Sa vision compense l’accent mis sur la destruction que l’on retrouve chez Ballard. Calvino offre un espoir pour l’avenir car il crée des villes riches d’imagination et de possibilités.
Votre livre nous emmène à travers les différentes empreintes que nous laissons sur la planète. Avons‑nous besoin de la littérature pour ouvrir les yeux sur les conséquences du changement climatique ?
Chacun met du sens dans les choses à partir des cadres qu’il connaît, et il est naturel pour moi de penser les grands défis en termes d’histoires, de récits. Il y a énormément d’informations sur le climat : nous savons ce que c’est, les gens comprennent le lien entre ce que nous faisons et l’effet sur la planète. On ne peut jamais avoir trop d’informations, mais ce qui nous faut maintenant, ce sont des récits, de la littérature, de la poésie, pour vraiment saisir ce que signifie le changement climatique. Traditionnellement, nous avons regardé les arts pour nous aider à comprendre le monde, parce qu’ils savent dire qui nous sommes et ce que signifie être humain. Nous avons besoin de cela plus que jamais, car nous vivons une situationUnique : l’espèce qui transforme la planète est aussi la seule capable de la rendre plus humaine. Pour comprendre la situation, il faut d’abord mieux nous comprendre nous‑mêmes.
Nous avons besoin de la littérature pour comprendre réellement ce que signifie le changement climatique
Dans votre livre, vous évoquez le Pliocène comme « un paleo‑laboratoire pour mieux comprendre le monde difficile et dangereux dans lequel nous vivrons si la planète continue de se réchauffer ».
Il s’agissait d’une période géologique il y a plusieurs millions d’années, la plus récente sur Terre à avoir des niveaux de carbone dans l’atmosphère comparables à ceux d’aujourd’hui. C’était un monde très différent, mais même ainsi, si l’on regarde la carte du monde de l’époque, les littoraux, par exemple, ressemblaient à ceux d’aujourd’hui, tandis que la température globale et les niveaux de la mer étaient bien plus élevés. Les scientifiques affirment que le Pliocène peut servir d’avertissement sur le type de planète qui nous attend si nous ne faisons rien. Dans quelques siècles, si nous ne réduisons pas les effets du changement climatique, les choses pourraient se dérouler à nouveau ainsi, et, à l’échelle du temps, cela n’est pas loin.
T. S. Eliot écrivait que « la mer a de nombreux dieux et de nombreuses voix », mais le changement climatique semble modifier la symphonie des mers.
Dans le chapitre de Footprints où je fais référence à T. S. Eliot, j’examine quelles créatures se montrent les mieux adaptées à la vie sur une planète habitée par l’homme, où nos océans regorgent d’îlots de plastique, mais où la concentration de carbone augmente et rend l’eau plus chaude et plus acide. Les méduses se sont parfaitement adaptées à ce type d’écosystème où la plupart des espèces disparaîtraient. Mais si nous poursuivons sur cette voie, nous pourrions créer une situation dans laquelle les océans ne seront plus que des habitats adaptés aux méduses et à certaines bactéries, et où la majorité des formes de vie actuelles auront peine à survivre. Ils seraient dépourvus de couleur. Et ce qui est le plus inquiétant, c’est que les méduses interagissent déjà avec les plastiques qui flottent en mer, tout comme d’autres animaux. Les tortues, par exemple, mangent des sacs plastiques parce que, lorsqu’ils flottent, ils ressemblent à des méduses.
Nous prenons de plus en plus conscience de notre impact sur la Terre.
Ce n’est pas seulement le changement climatique lui‑même, mais aussi la science — le raisonnement et les explications — qui sous‑tendent l’urgence climatique. On n’y croit plus aveuglément : de plus en plus de personnes comprennent ses causes et ses conséquences d’un point de vue scientifique. Nous commençons à saisir ce qu’il faut faire pour changer le cours de l’histoire, et les mobilisations étudiantes pour le climat à l’échelle mondiale en témoignent. La pandémie a aussi montré qu’il est possible d’opérer des changements radicaux aussi bien individuellement qu’en société, mais aussi au niveau des économies, afin de relever un défi collectif. C’est ce qui me donne de l’espoir. Nous avons tiré une leçon très précieuse, même si la pandémie demeure une tragédie horrifiante à bien des égards: nous sommes capables d’un changement rapide et radical.
Pouvons‑nous changer nos habitudes à temps ?
Nous le devons — et nous le ferons — mais la question est: quand ? L’essentiel est de se rappeler qu’il n’est jamais trop tard: il ne faut jamais céder ni croire qu’il n’existe plus rien à faire. Il faut agir, et le faire le plus tôt possible.
La longue durée de la Terre façonne nos vies, mais pourquoi est-il si difficile pour nous d’imaginer que le présent, le passé et l’avenir soient liés ?
Nous vivons au présent, dans le carpe diem, dans le prochain produit que nous allons acheter, dans le prochain modèle d’iPhone. Nous vivons selon des cycles électoraux, ou du week-end au week-end. Nous sommes programmés pour penser à court terme. Et cela nous empêche de voir la planète que nous habitons comme un cadeau : les scientifiques nous disent à quel point il est improbable qu’une planète telle que la Terre apparaisse, sans parler des conditions idéales pour abriter la vie. Et, malgré tout, nous y sommes : nous faisons partie d’une possibilité pratiquement impossible. Le problème, c’est qu’on nous enseigne, dès le plus jeune âge, à voir le monde comme une ressource à exploiter à volonté. Une planète qui permet à la vie de continuer à prospérer sera notre cadeau pour les générations futures.
Les futurs fossiles dont vous parlez dans votre livre ont déjà commencé à se former. Comment peut‑on les reconnaître ?
Un jour, lors d’une promenade sur une plage écossaise avec mes étudiants, nous avons trouvé une roche dans laquelle une corde en plastique avait été emprisonnée et avait commencé à se sédimenter. Elle s’était fondue en un seul objet. C’est ce qu’ils appellent un plastiglomerat, un nouveau type de roche produit lorsque le plastique fond dans la roche et qu’il en résulte une preuve vivante de la pollution. Mais nous n’avons pas besoin d’attendre ce genre de rencontre fortuite pour réaliser que les fossiles de l’avenir sont déjà ici : ce sont les matériaux qui nous entourent. Des matériaux tels que le plastique, le béton, l’acier et le verre sont omniprésents et durables, et nous les voyons tous les jours autour de nous. Ce sont ces matériaux quotidiens, presque banals, qui façonneront notre héritage. Je pousserais chacun à observer et à envisager le potentiel de ces objets à devenir de futurs fossiles et à rester sur la planète pendant des dizaines de milliers d’années.
Cet entretien a été initialement publié par Ethic.
