Dominique Barthier

Monde

Le paradoxe de la corruption : peut-elle réellement stimuler la croissance économique ?

Un épisode récent d’un podcast mettant en vedette une économiste de renom a suscité le débat lorsque l’invitée a avancé que « une certaine corruption » pourrait, paradoxalement, stimuler la croissance économique dans des systèmes fortement bureaucratisés. Bien qu’elle ait ensuite précisé qu’elle n’endosse pas la corruption, ce commentaire a soulevé une question essentielle : la corruption peut-elle jamais jouer un rôle fonctionnel dans le développement économique ?

Alors que la corruption — telle que les pots-de-vin ou le népotisme — est généralement perçue comme un obstacle au développement et à la bonne gouvernance, certains chercheurs soutiennent que, dans certains contextes, elle peut aider à contourner des inefficacités systémiques. Cet article explore la plausibilité d’une corruption « fonctionnelle » ou « efficace » ainsi que les implications que cela peut entraîner pour la gouvernance à long terme d’un État.

La corruption peut être une solution séduisante pour couper à travers la paperasserie

Dans de nombreux pays à revenu faible ou moyen, une bureaucratie excessive et rigide peut freiner l’activité économique. Des procédures administratives simples, telles que l’obtention de licences ou l’enregistrement d’entreprises, peuvent devenir si complexes que certaines personnes sont contraintes de payer des frais informels. Ces types de pots-de-vin sont souvent qualifiés de « money speeding » ou d’« argent rapide », car ils accélèrent les services. Bien que ces transactions marquent l’échec des institutions, elles peuvent temporairement améliorer la réactivité des services.

La Chine et l’Inde en sont des exemples illustratifs. Les deux pays avaient une perception élevée de la corruption selon l’indice de perception de la corruption (CPI) de Transparency International. Pourtant, la Chine est aujourd’hui la deuxième économie mondiale et l’Inde la quatrième. Cela soulève une question éthiquement délicate mais analytiquement pertinente : les paiements informels, en l’absence d’efficacité institutionnelle, peuvent-ils servir de solution à court terme pour favoriser la croissance économique ?

Des recherches récentes menées par divers chercheurs ont ajouté encore plus de nuances à ce débat. Une étude de Shrabani Saha et Kunal Sen, basée sur des données provenant de plus de 100 pays entre 1984 et 2016, a démontré que l’impact économique de la corruption est fortement façonné par le contexte politique. Dans les régimes démocratiques, la corruption tend à nuire à la croissance. En revanche, dans un cadre autoritaire, la corruption peut, dans des conditions particulières, faciliter une croissance économique limitée.

L’étude précise ensuite quatre circonstances dans lesquelles la corruption pourrait fonctionner avec succès :

  1. Une direction autocratique forte et centralisée ;
  2. La responsabilité bureaucratique est assurée par une supervision politique robuste ;
  3. Des pratiques de corruption systématiques et prévisibles, et non aléatoires ;
  4. La garantie de la prestation de services en échange de paiements illicites.

Lorsque ces quatre conditions sont réunies, la corruption peut s’inscrire dans un système stable, bien que informel. Cette prévisibilité peut séduire certains investisseurs qui privilégient la certitude procédurale plutôt que l’équité et la transparence.

Des liens corruptifs peuvent donner un coup de pouce — ou déraper rapidement

Un exemple frappant de ce phénomène est la Corée du Sud sous le régime autoritaire du président Park Chung-hee dans les années 1960 et 1970. Selon l’économiste Michael Rock, le président Park a noué des liens symbiotiques avec divers industriels émergents. En échange de l’atteinte des objectifs d’exportation, ces entreprises bénéficiaient d’un accès préférentiel au crédit et de monopoles sur les marchés. Ces firmes, qui allaient plus tard être désignées sous le nom de « chaebols » (conglomérats dirigés par des familles riches), apportaient un soutien financier à l’économie de l’État.

Ce modèle de croissance tiré par la corruption a permis l’industrialisation rapide de la Corée du Sud. Rock souligne également que ce capitalisme corrompu et politiquement médiatisé garantissait une discipline et une responsabilisation en liant les récompenses à la performance. Cependant, à mesure que le secteur privé prenait davantage de pouvoir, l’équilibre initial s’est déplacé. Au lieu d’être maîtrisés par l’État, ces groupes ont commencé à influencer le gouvernement. Cela a conduit à une recherche de profits injustes et à une capture de l’élite (où les riches détournent les ressources), érodant le modèle antérieur.

Outre les cadres politiques et sociaux, des circonstances culturelles peuvent aussi favoriser la corruption. Justin Fendos, dans The Diplomat, montre comment les normes confucéennes de loyauté envers les supérieurs et de respect de la hiérarchie et des liens de parenté influencent les décisions au niveau exécutif. Dans les secteurs public et privé, les postes de direction sont souvent pourvus par des réseaux personnels ; les promotions se font souvent sur la base des relations plutôt que des compétences. Cela mine le mérite et entraîne du népotisme et de l’inefficacité. Les individus se sentent obligés de promouvoir leurs propres personnes, même si cela porte atteinte à l’équité institutionnelle.

Ce type de corruption éteint également la reddition de comptes et empêche la détection précoce des faute. Le scandale Choi Soon-sil, sous l’ancienne présidente sud-coréenne Park Geun-hye, illustre comment des fidélités personnelles peuvent miner l’intégrité des institutions. On l’a accusée d’avoir utilisé ses connexions avec Park pour pousser les chaebols à faire don de millions à deux de ses fondations à but non lucratif. Ce scandale a abouti à une crise politique et à la destitution de Park, dévoilant les risques liés à la primauté des réseaux personnels sur l’État de droit.

Ainsi, si la corruption peut sembler agir comme un remède fonctionnel face à des systèmes inefficaces, elle est souvent le symptôme d’un problème systémique plus profond. Le cas de la Corée du Sud illustre clairement que, même si la corruption a coïncidé avec une croissance rapide dans des systèmes fortement contrôlés, elle comporte aussi d’importants risques tels que la capture de l’élite, une inégalité accrue, une crise politique et une perte de confiance publique.

La corruption n’est pas durable à long terme

Si certains soutiennent que la corruption organisée peut aider à surmonter des inefficacités bureaucratiques dans certains régimes, de nombreux experts mettent en garde contre les graves conséquences à long terme. Selon la Banque mondiale, les recherches de Daniel Kaufmann et Shang-Jin Wei montrent que plus les entreprises s’appuient sur les pots-de-vin, plus elles passent de temps à négocier avec les fonctionnaires. Au final, cela accroît les coûts cachés et réduit la transparence, entravant davantage l’innovation et la concurrence équitable.

Par ailleurs, la corruption peut accroître les inégalités de richesse. Les entreprises bien connectées peuvent éclipser les petites entreprises respectueuses de la loi en profitant de réseaux informels et en accédant à des marchés publics. À long terme, cela sape l’équité et l’efficacité en concentrant le pouvoir économique et politique entre les mains de quelques-uns. Une corruption généralisée érode la confiance du public dans ces institutions. Elle peut aussi fausser la prestation des services publics, si des prestations comme les soins de santé et l’éducation servent davantage des intérêts privés que l’intérêt général, et fragilise ainsi la légitimité des institutions.

En fin de compte, la corruption est un problème, pas une solution. Contourner des inefficacités systémiques de manière informelle peut sembler une solution à court terme, mais elle entraîne de graves conséquences à long terme. En essence, c’est comme résoudre un problème avec un autre problème. Par conséquent, les États ne peuvent pas adopter la corruption comme solution permanente pour le progrès économique.

Nous devons repenser le débat

Compte tenu de ces éléments, une question importante demeure : les gains économiques à court terme issus de la corruption peuvent-ils justifier, à long terme, le recul des normes institutionnelles et de l’équité ? La réponse dépend probablement du contexte politique et culturel plus large de l’État. Il n’existe pas de réponse universelle, car les résultats ne sont pas identiques partout. La même pratique qui a alimenté la croissance industrielle dans un pays peut facilement déstabiliser un autre. La question de savoir si les gains à court terme de la corruption « valent la peine » demeure un sujet de débat.

Plutôt que d’approuver ou de rejeter catégoriquement l’idée de « corruption », le débat doit s’orienter vers la compréhension des conditions dans lesquelles la corruption se maintient et devient fonctionnelle. Les discussions futures doivent aller au-delà de la vision de la corruption comme étant simplement « bonne » ou « mauvaise ». Les chercheurs doivent acquérir une compréhension plus approfondie des contextes culturels, politiques et institutionnels dans lesquels la corruption interagit avec la gouvernance d’un pays. 

L’objectif ne doit pas uniquement être de déterminer si la corruption peut conduire à la croissance, mais plutôt si cette croissance est inclusive, durable et équitable sur le plan institutionnel. Comme aucune solution unique ne convient à tous les contextes, les décideurs doivent se concentrer sur l’identification et la résolution des causes profondes qui permettent à la corruption de devenir « efficace » en premier lieu. Ce n’est qu’en s’attaquant aux causes profondes que nous pouvons faire de véritables progrès.

[Cheyenne Torres a rédigé ce texte.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.