Dominique Barthier

Etats-Unis

Iran pris en étau entre régime autoritaire et bombardements étrangers

Les protestations qui auraient dû tout changer ont conduit l’Iran dans un cauchemar auquel peu avaient pensé. Début 2026, alors que les Iraniennes et les Iraniennes descendaient dans les rues pour exiger dignité, liberté et une transition d’un régime islamique étouffant vers un système plus démocratique, beaucoup espéraient une ouverture véritable vers quelque chose de meilleur. Or, quelques mois plus tard, le pays demeure profondément divisé, pris entre un successeur vengeur et la pression implacable des campagnes militaires américaines et israéliennes, tandis que des États arabes du Golfe persique se rangent discrètement contre lui. Le résultat est une nation suspendue dans l’attente, des habitants épuisés, des factions radicalisées renforcées et un avenir plus obscure que jamais.

Pour les Iraniens ordinaires, cet état de suspension est devenu un combat au quotidien. Les grèves ont endommagé des usines, des centrales électriques et des réseaux de transport, tandis que les coupures d’électricité et les pénuries d’eau perturbent les foyers et les lieux de travail. Les restrictions commerciales ont fait grimper le prix des biens essentiels et ont exercé une pression nouvelle sur les approvisionnements en carburant. En juillet, l’inflation annuelle culminait à 66 %, alors que les prix des denrées alimentaires avaient progressé de 128 % par rapport à l’année précédente.

La répression s’est intensifiée parallèlement à ces difficultés. Les autorités iraniennes ont exécuté des manifestants et prononcé d’autres condamnations à mort, tandis que le parlement avance des textes répressifs. Dans un projet de loi d’envergure qui pourrait restreindre les entretiens avec les médias étrangers et la coopération scientifique avec des universités et institutions de recherche étrangères en dehors d’une liste approuvée par le ministère de l’Intelligence, les peines prévues vont de six mois à deux ans. Les dispositions individuelles du projet de loi n’ont pas encore reçu l’approbation finale du parlement et du Conseil guardian.

Un nouveau Guide suprême et la montée des hardliners idéologiques en Iran

L’ayatollah Mojtaba Khamenei, désormais guide suprême, n’a pas tardé à indiquer la nouvelle orientation. Dans des déclarations diffusées par les canaux officiels, il a juré de venger l’assassinat de son père lors des frappes américano-israéliennes du 28 février et le sang de tous les « martyrs » du conflit. Cet engagement à une vengeance inévitable est devenu le mot d’ordre des partisans les plus intransigeants. Ce n’est plus simplement l’ancienne République islamique qui poursuit son chemin par inertie. C’est un État de sécurité blessé qui tente de transformer le deuil en idéologie et le martyre en capital politique. Un régime dont la légitimité était en train de se désintégrer a découvert que les attaques étrangères peuvent renforcer la cohésion parmi ses fidèles les plus ardents et présenter un dirigeant affaibli comme un martyr national.

Les frappes qui ont tué l’ayatollah Ali Khamenei, ainsi que des membres de sa famille et des responsables de haut rang, ont mis à mal l’ancienne direction sans faire s’effondrer le système. Au contraire, elles ont insufflé une nouvelle vie dans ses veines les plus idéologiques. Le récit du martyr a inversé les manifestations qui ébranlaient le régime, les protestations même érodant le soutien d’une partie des bases traditionnelles de l’Iran. Il a élevé Ali Khamenei au rang de symbole de résistance face à l’agression étrangère.

Le cœur idéologique, en particulier au sein du restant des Gardiens de la révolution et des familles qui ont perdu les leurs au combat, brûle désormais d’une haine renouvelée envers Israël, les États-Unis et les supposés collaborateurs arabes. Les familles des commandants des Gardiens, des responsables de sécurité et d’autres partisans idéologiques tués pendant la guerre pourraient aussi devenir l’un des piliers importants de l’ordre nouveau. Si Mojtaba Khamenei parvient à consolider son pouvoir, ces familles pourraient former une partie du noyau militaire et sécuritaire du régime, liés par le chagrin, un sentiment de trahison et uneso demande de vengeance. Leur influence croissante rendrait l’avenir de l’Iran plus sombre, ouvrant la voie à un État encore plus idéologique qui concentre le pouvoir entre les mains de ceux qui considèrent les compromis comme faibles et la rétribution comme un devoir politique.

Le sentiment public iranien face à la dégradation du quotidien

Les Iraniens ordinaires, qu’ils vivent à l’intérieur du pays ou dans la diaspora, évoluent dans un état d’angoisse permanente. Chaque matin, ils découvrent des nouvelles d’attaques supplémentaires contre les infrastructures, de manœuvres internes de pouvoir ou de nouveaux décrets d’exécution. Le gouvernement a prononcé des dizaines de condamnations à mort au milieu de cette purge « en temps de guerre », visant des manifestants issus du soulèvement de janvier et des dissidents perçus. La répression qui a suivi les manifestations — arrestations massives, meurtres et exécutions désormais motivées politiquement — ne s’est que davantage intensifiée.

Nombreux sont les Iraniens qui nourrissent une rancœur profonde envers la République islamique, mais ils demeurent tout aussi méfiants envers les intentions du président américain Donald Trump et du premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. L’administration Trump s’était présentée comme prête à offrir la liberté aux Iraniens par la pression et la force militaire; dans les faits, ses politiques ont soumis les mêmes populations à des bombardements, à des infrastructures endommagées, à des restrictions de visa, à des discours dégradants et à une plus grande insécurité tant sur le territoire national qu’à l’étranger.

La campagne contre les infrastructures iraniennes a été méthodique et sans concession, les centrales électriques, les ponts et d’autres sites civils étant à maintes reprises menacés ou attaqués. Pourtant, il semble qu’il n’existe guère de stratégie à long terme de la part des États-Unis au-delà du démantèlement et de l’espoir vague que le régime s’effondre. Plutôt que d’aider les Iraniens à échapper à la règle autoritaire, cette approche risque de renforcer les factions les plus répressives de l’État tout en laissant la population se charger des conséquences.

Le ton des États-Unis et les bombardements étrangers ne sauveront pas les Iraniens

La rhétorique de Trump a aggravé les dégâts. Un langage hostile envers les Iraniens et leur culture a contribué à créer un climat où la nationalité elle-même devient source de suspicion, alimentant des restrictions de voyage, de la discrimination et des mauvais traitements à l’étranger. Ces pressions touchent les Iraniens ordinaires comme les personnalités publiques. Un exemple visible fut le traitement de l’équipe nationale iranienne de football lors de la Coupe du monde aux États‑Unis, où les joueurs et les officiels ont été soumis à une intensification des contrôles par les autorités américaines.

L’opportunisme de certains gouvernements arabes du Golfe a ajouté à ce sentiment de trahison. Les Iraniens se retrouvent donc pris entre un régime qu’ils méprisent et des puissances étrangères dont les actions apportent destruction sans offrir d’avenir politique crédible.

Cela place de nombreux Iraniens dans une sorte de purgatoire politique. Ils détestent l’autoritarisme et la corruption du système clérical, mais ne voient aucun salut dans des bombardements étrangers ou dans la perspective d’un démembrement territorial. Une enquête menée en juillet 2026 démontre cette tension: 70 % prônaient un changement de régime ou une transition structurelle, tandis que seulement 30 % considéraient une intervention militaire étrangère comme un moyen efficace d’obtenir le changement. Même parmi les critiques du régime, les craintes d’un effondrement économique, d’une instabilité prolongée et d’un démantèlement territorial compliquent l’idée que des bombardements étrangers offriraient une voie vers la liberté.

Chaque jour apporte le stress d’une éventuelle escalade, que ce soit par des frappes externes ou des purges internes. Lorsque les menaces externes se font momentanément moins fortes, le risque augmente que les éléments les plus ambitieux, les plus idéologisés du régime — désormais autour du cercle de Mojtaba Khamenei et des réseaux de l’IRGC en deuil — tournent leur vengeance contre la population.

La perte personnelle et collective des dirigeants iraniens a dopé la même haine qui était autrefois dirigée contre Israël et l’Occident. Incapables de frapper Washington ou Tel‑Aviv directement, la tentation de réaffirmer le contrôle par la terreur domestique devient aiguë.

Une instabilité interne pourrait-elle conduire à un radicalisme accru ?

Aux côtés des menaces extérieures, une lutte au sein de l’élite dirigeante rend l’avenir de l’Iran encore plus incertain. Mojtaba Khamenei doit son ascension pour une grande part au rôle des Gardiens de la révolution islamique (IRGC), qui exercent désormais une influence accrue sur les institutions civiles et sur la conduite de la guerre. Un bloc plus pragmatique autour du président du parlement et principal négociateur Mohammad Bagher Ghalibaf, du président Masoud Pezeshkian et du ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a plaidé pour une plus grande flexibilité envers l’Occident, tandis que les commandants supérieurs des IRGC ont résisté à cette approche. Les réseaux affiliés à l’ancien président Hassan Rouhani demeurent un autre centre d’influence au sein du système. Ces rivalités compliquent les décisions de l’État et augmentent les probabilités d’un contrôle militaire accru à l’avenir.

Renforcer le pouvoir de Mojtaba par n’importe quelle accommodation tacite avec l’Occident serait probablement synonyme d’un positionnement encore plus radical, et non d’une modération. On a affaire à une direction façonnée par de nouvelles traumatismes, entourée de hawks qui voient le compromis comme une trahison et la vengeance comme un devoir sacré. Leur vision apocalyptique, notamment au sein de factions de l’IRGC, suggère peu d’hésitation face à des paris risqués, même au prix de davantage de dévastations régionales ou d’un dur confrontation avec les voisins arabes et Israël.

De plus, le conflit en est déjà arrivé au niveau de la guerre des infrastructures. Si les attaques contre les réseaux énergétiques et de communication de l’Iran s’intensifient, l’IRGC pourrait répondre en ciblant des installations énergétiques et des infrastructures urbaines à travers le Golfe, y compris des centres de données et des systèmes électriques soutenant l’industrie croissante de l’intelligence artificielle dans la région. Une telle stratégie transformerait la crise en une compétition régionale destructrice où les civils en prendraient le plus lourd tribut.

Il y a six mois, au milieu des vagues de protestation, beaucoup d’Iraniens osaient imaginer une transition plus démocratique et une région prospère, moins isolée. Aujourd’hui, ces rêves semblent lointains. La campagne américano-israélienne, tout en affaiblissant les capacités militaires et les infrastructures, a offert au régime un ennemi commun et prolongé la crise qu’elle prétendait résoudre. L’approche de Trump paraît improvisée — coûteuse pour les vies humaines et pour la région, mais assez bon marché politiquement pour durer comme un spectacle de fermeté, sans fin claire qui profite réellement aux Iraniens ordinaires.

Les civils subissent au quotidien les conflits étrangers et domestiques

Le coût humain est époustouflant. Au-delà des morts et des blessés lors des frappes initiales et des échanges qui se poursuivent, le fardeau psychologique est immense: des familles déchirées, des infrastructures en ruines et une génération prise entre deux feux. La société iranienne a fait preuve d’une résilience remarquable, mais résilience sous le bombardement constant ne signifie pas progrès. Les gens ordinaires restent pris au piège entre des luttes de pouvoir, la répression, une inflation dépassant les 68 %, la peur d’un nouveau conflit et la perte des infrastructures de base.

L’avenir de l’Iran demeure profondément incertain. Sans horizon politique véritable qui réponde à la fois à l’autoritarisme du régime et aux effets déstabilisants de l’intervention étrangère, le pays risque d’osciller entre répression et chaos. Les protestations de 2026 ont révélé des fractures profondes dans la République islamique, mais la pression militaire étrangère a permis à ses éléments les plus dangereux de se regrouper sous les bannières de la résistance et de la vengeance.

Pour les Iraniens pris dans ce purgatoire, la clarté ne peut venir ni des bombardements supplémentaires ni des martyrs supplémentaires. Elle exige la fin du cycle de vengeance, tant interne qu’externe, qui a de nouveau détourné leurs aspirations. D’ici là, la vie quotidienne demeure une navigation tendue entre une autorité domestique détestée et des sauveurs étrangers dont on se méfie, les véritables perdants restant le peuple iranien lui-même.

[Aliyah A. Omar a édité cet article.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.