Dominique Barthier

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L’Europe peut-elle se défendre ? Réévaluer le rôle des États-Unis dans l’OTAN

Le président américain Donald Trump soutient depuis longtemps que l’OTAN coûte trop cher aux États‑Unis. Lors de sa campagne présidentielle de 2016, il affirmait que « l’OTAN a été créée à une époque où nous étions plus riches » et que le moment était venu pour l’Europe de prendre une part plus importante des coûts liés à cette alliance de longue date. Dans son deuxième mandat, Trump a intensifié la pression sur les alliés de l’OTAN américains. Il a annoncé des retraits de troupes, interrompu le soutien militaire à l’Ukraine et attaqué les dirigeants des alliés les plus proches des États‑Unis.

Trump est unique par son caprice et son culot, mais les inquiétudes quant au fait que les États‑Unis portent la charge pour l’Europe existaient bien avant lui. Pendant des années, de nombreux stratégistes américains estimaient que l’accent américain sur l’Europe était dépassé. L’essor de la Chine imposait une nouvelle stratégie. Barack Obama avait tenté de le faire avec son « pivot vers l’Asie », qui n’a jamais vraiment décollé et qui est aujourd’hui relégué au second plan. Les États‑Unis se retrouvent à nouveau pris au Moyen‑Orient, et la guerre avec l’Iran aiguise les tensions avec les alliés européens et est‑asiatiques.

Trump a qualifié l’OTAN de « tigre de papier » qui « n’était pas là pour nous » et a menacé de se retirer de l’alliance. Pourtant, l’OTAN n’est pas vouée à disparaître. Trump a bien assisté au sommet de l’OTAN à Ankara, où 32 chefs d’État et partenaires clés se réunissaient pour le 36e sommet de l’alliance. Trump a fait volte-face, a qualifié les dirigeants de l’OTAN de malins et s’est attribué le mérite d’avoir vu les dépenses des pays membres augmenter. Ce faisant, Trump a mis en avant le concept de « OTAN 3.0 » d’Elbridge Colby, sous-secrétaire à la Défense pour la Politique. Selon ce concept, les alliés européens des États‑Unis doivent « intensifier leurs efforts et assumer la responsabilité principale de la défense conventionnelle de l’Europe ».

Combien l’OTAN coûte-t-elle réellement aux États‑Unis ?

Les États‑Unis ont clairement été le pivot dominant de l’OTAN. Leur PIB représente environ 50% du PIB total du bloc OTAN (contre 33% pour les États membres de l’UE). Sur l’ensemble des dépenses de défense des pays de l’OTAN, les États‑Unis représentent entre 60% et 64% du total. C’est en effet bien plus que n’importe quel autre État membre pris isolément, mais cela ne correspond pas à l’affirmation de Trump selon laquelle les États‑Unis auraient un jour supporté 100% du budget de l’OTAN. Sa perception selon laquelle « nous avons été traités de manière injuste, nous payons de façon disproportionnée » est exagérée, et l’affirmation du 100% est fausse.

En creusant les chiffres, on voit clairement qu’une grande partie des dépenses de défense américaines n’est pas destinée à l’Europe. Une grande partie des dépenses américaines liées à l’OTAN n’a que peu à voir avec l’Europe. Cet argent finance plutôt le rôle des États‑Unis en tant que puissance mondiale. Historiquement, les fonds versés à l’OTAN ont servi des guerres telles que le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan, etc., qui furent des guerres américaines, et non européens. Si l’on retranche ces dépenses, les États‑Unis financent seulement 16% du budget de l’OTAN.

Par ailleurs, le fardeau que porte l’Amérique pour l’OTAN se réduit à mesure que les Européens augmentent, même tardivement, leurs dépenses de défense. En 2014, ils s’étaient engagés à dépenser 2% de leur PIB pour la défense. Après des années de lenteur, pratiquement tous les membres de l’OTAN ont atteint ce seuil de 2%. À noter que Fred Bakker, mon co‑auteur de Les lieux les plus intelligents sur Terre, avait largement et avec une certaine alarme évoqué, il y a cinq ans, l’hésitation européenne à accroître leurs dépenses de défense. Il relevait que les Européens avaient besoin d’un « coup de pied aux fesses » de Trump pour se remettre en ordre.

Il est vrai que l’Europe était devenue dépendante des États‑Unis pour ses besoins de sécurité. Dans l’ancienne Yougoslavie et au Kosovo, l’Europe a trop laissé l’initiative aux États‑Unis. Elle s’est aussi appuyée trop fortement sur la Marine américaine pour protéger ses fournitures pétrolières en provenance du Moyen‑Orient. Les États‑Unis ont porté l’essentiel du fardeau consistant à maintenir les voies maritimes et les points névralgiques, comme le détroit d’Hormuz ou Bab el‑Mandeb, ouverts. De plus, l’Europe a longtemps cru naïvement dépendre du gaz russe pour l’essentiel de ses besoins énergétiques. L’argument selon lequel l’Europe externalisait sa sécurité vers les États‑Unis et son énergie vers la Russie a une part de vérité.

Qui est vraiment ingrat ?

Trump est spécialiste de la rhétorique de la rancœur et affirme que l’Europe est ingrate. Les États‑Unis ont libéré l’Europe des nazis, protégé la moitié du continent des Soviétiques et garantissent sa sécurité à ce jour. L’argument selon lequel les États‑providence européens seraient financés par les contribuables américains est souvent avancé dans l’entourage de Trump. Or ce récit masque un fait gênant : de nombreux Européens ont soutenu les États‑Unis dans de nombreuses guerres et ont perdu la vie pour la cause américaine. Par habitant, bien plus de Britanniques, Danois, Suédois et Hongrois sont morts au combat sous le drapeau de l’OTAN que d’Américains.

L’affirmation de Trump selon laquelle les troupes européennes « restent un peu en retrait » sur le front en Afghanistan est manifestement fausse. Les Européens ont souvent été en première ligne, et non au « rang secondaire ». Les forces britanniques déployées à Helmand dans le cadre de la mission dirigée par l’OTAN ISAF (Force Internationale d’Assistance à la Sécurité) ont connu certains des combats les plus violents que l’armée britannique ait connus depuis la guerre de Corée (1950–1953). Les forces néerlandaises ont aussi combattu durement dans la province d’Uruzgan au sein de l’ISAF. Pour revenir à la guerre de Corée, neuf pays européens et la Turquie ont servi en Corée sous le commandement américain/OTAN. Les États‑Unis ont peut‑être financé la sécurité européenne, mais les Européens se sont aussi battus pour des causes communes.

L’Europe contribue également de manière significative à l’industrie de défense américaine. Les États‑Unis restent les principaux bénéficiaires des dépenses européennes en matière de défense. Les armées européennes dépendent largement du matériel militaire américain, ce qui profite aux entreprises américaines. Cette dépendance envers les équipements américains contribue à réduire les coûts globaux, en particulier pour les chasseurs d’escadre tels que le F‑35, les systèmes de défense antimissile, les hélicoptères, l’artillerie longue portée, les radars et les drones. L’entretien de ce matériel, ainsi que la demande de pièces détachées et de mises à jour logicielles, est très coûteux. Cette dépense alimente l’establishment de la défense américain, dont les principaux groupes sont Lockheed Martin, Raytheon, Boeing, General Dynamics et Northrop Grumman.

Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les États‑Unis ont accru leur part des exportations mondiales d’armes à 43% pour la période 2020–2024. SIPRI rapporte aussi que les importations d’armes par les pays européens membres de l’OTAN ont plus que doublé entre 2015–2019 et 2020–2024, soit une hausse de 105%. Sur l’ensemble des importations européennes, 64% provenaient des États‑Unis, contre 52% pour la période 2015–2019. Il est presque un cliché de dire que les armées européennes sont armées par l’Amérique.

En revanche, les États‑Unis achètent relativement peu d’équipements de défense en provenance d’Europe. Les rares achats américains en provenance d’Europe comprennent les hélicoptères Lakota d’Airbus, les canons navals de BAE, les missiles air‑air Hellfire et Meteor, ainsi que quelques munitions spécialisées et du matériel de vision nocturne, qui est privilégié pour sa qualité plutôt que pour son prix.

Même en matière d’Ukraine, l’Europe a supporté la majeure partie du fardeau. D’ici juin de cette année, l’Union européenne avait accordé « 226 milliards de dollars d’aide financière, militaire, humanitaire et d’assistance aux réfugiés » à l’Ukraine. En revanche, les États‑Unis avaient mis à disposition 195 milliards de dollars pour l’Ukraine au 31 mars 2026. Oui, il est vrai que les services de renseignement américains ont été les premiers à révéler le risque, puis la réalité, d’une invasion russe de l’Ukraine, mais l’Europe a depuis pris le relais. L’institut Kiel souligne justement que, si l’Europe demeure le principal donateur d’aide militaire, les armes américaines restent cruciales pour l’Ukraine.

L’Europe peut‑elle se défendre seule sans les États‑Unis ?

La guerre Russie–Ukraine et la guerre États‑Unis/Israël–Iran ont mis à rude épreuve et continuent de fragiliser les relations entre les États‑Unis et l’Europe. Le retrait du soutien substantiel à l’Ukraine par l’administration Trump et sa guerre incohérente contre l’Iran ont provoqué une perte de confiance à l’égard de Washington. La stratégie de sécurité nationale 2025 des États‑Unis estimait que le « déclin économique de l’Europe est éclipsé par la perspective réelle et plus marquée d’un effacement civilisationnel », touchant un nerf sensible dans les capitales européennes. En particulier, la crise du Groenland a profondément bouleversé la foi européenne dans les États‑Unis.

Les Européens ne s’attendaient pas à ce que les États‑Unis s’en prennent à un allié de l’OTAN de manière aussi viscérale. La crise du Groenland est devenue « l’un des plus grands défis pour les relations diplomatiques entre les États‑Unis et l’Europe d’une génération ». Selon le Premier ministre canadien Mark Carney, on observe une « rupture » dans les relations transatlantiques. Même après le départ éventuel de Trump du pouvoir, les États‑Unis mettront des années à regagner la confiance qu’ils ont perdue.

Alors la question multi‑millions de dollars se pose inévitablement : l’Europe peut‑elle se défendre seule sans les États‑Unis ?

La réponse est peut‑être rapide mais sous pression. L’Ukraine a démontré qu’une menace existentielle peut concentrer les esprits. Les Ukrainiens ont construit une nouvelle industrie de défense, avec des drones et des munitions de pointe, et se sont adaptés rapidement à une nature de guerre radicalement différente par la vitesse. Comme l’ont montré l’Ukraine et l’Iran, la nouvelle nature de la guerre impliquant satellites, drones et missiles rend les tanks, les avions de chasse, les véhicules blindés et les combats au sol obsolètes dans de nombreuses situations. L’Europe pourrait tirer des leçons de l’Ukraine et de l’Iran pour s’adapter rapidement. Il existe des précédents historiques d’adaptations rapides. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le processus de fabrication américain s’est transformé en une économie de guerre en un temps record.

À noter que l’Europe détient la majeure partie de la technologie mais manque d’échelle et de réserves. Il faudrait aussi améliorer le commandement unifié. Avec un focus accru et des budgets de défense plus importants, de nombreux analystes estiment qu’une OTAN européenne pourrait développer en deux ans une capacité suffisante en drones, missiles, véhicules blindés et munitions. Il faut aussi noter que l’OTAN estime que « la Russie pourrait être en mesure d’envahir un pays partenaire de l’OTAN en 2029 ». Les dirigeants européens se préparent à cette éventualité.

Malgré leur montée en puissance militaire, l’Europe ne ferait pas le poids face à la Russie pendant près d’une décennie en matière d’armes nucléaires. Les capacités nucléaires britanniques et françaises restent bien inférieures à celles de la Russie. Cependant, les 500 ogives dont disposent le Royaume‑Uni et la France constituent déjà une dissuasion et un bouclier suffisants. Notamment, les deux pays ont élaboré la Déclaration de Northwood en juillet 2025. Elle représente « l’acte le plus ambitieux jamais franchi dans la coopération nucléaire entre le Royaume‑Uni et la France », en engageant les deux États à coordonner leur politique nucléaire, leurs capacités et leurs opérations. Surtout, cette déclaration « renforce la posture de dissuasion de l’OTAN, rassure les alliés européens et offre une solution de repli si le parapluie nucléaire américain sur l’Europe venait à être remis en question ». En résumé, la Russie ne peut pas intimider l’OTAN avec des armes nucléaires même si les États‑Unis restent en dehors d’un éventuel conflit.

En matière de niveaux de troupes, l’UE et le Royaume‑Uni comptent ensemble 1,5 million de personnel actif, soit à peu près l’équivalent des 1,3 million de personnel actif estimés pour la Russie et ses 2 millions de réservistes. Les Russes peuvent avoir davantage d’expérience en artillerie lourde et en guerre par drones, mais les Européens ont suivi de près l’Ukraine. Bien que l’entraînement et l’expérience de combat restent un point faible, ils peuvent être comblés. La Russie peut certainement mobiliser ses réserves plus rapidement, mais son armée est beaucoup plus étendue compte tenu de la taille gigantesque du plus vaste pays du monde.

Les États‑Unis comptent environ 80 000 soldats actifs en Europe, dont environ 68 000 à demeure selon le US Defense Manpower Data Center. Ils pourraient potentiellement ajouter entre 200 000 et 300 000 autres en deux à quatre mois. Or, la perte principale pour l’Europe en cas de retrait américain ne serait pas des troupes mais le ravitaillement aérien stratégique, l’intégration spatiale et cybernétique, la défense antimissile et les frappes longue portée et précises. Toutefois, chacune de ces capacités peut être compensée par des mesures de rechange. Si les États‑Unis coupaient le système GPS, les forces européennes continueraient à fonctionner grâce à Galileo, le système de navigation par satellite de l’UE. Dans certains lieux, le système Galileo offre une précision horizontale supérieure à celle du GPS. Les Européens peuvent aussi s’appuyer sur le programme Copernicus de l’UE comme atout central pour les opérations de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR). Les Européens disposent également d’Ariane, qui fournit des technologies essentielles pour l’alerte précoce des missiles, la surveillance spatiale et des capacités de lancement sécurisées.

Des lacunes et des défis majeurs subsistent. Malgré un cryptage avancé, les communications militaires et spatiales de l’UE font face à des défis de sécurité importants et à une fragmentation qui laissent certaines parties de leur infrastructure vulnérables à l’électromagnétisme russe et à l’interception orbitale. Pourtant, les Européens pourraient surmonter ce défi. Leur technologie est supérieure à celle de la Russie et les États membres pourraient surmonter la fragmentation structurelle en intégrant rapidement leur patchwork de radios diverses, d’équipements cryptographiques et de systèmes de terrain. Une fois que les différents systèmes nationaux de l’UE atteindront une interopérabilité complète, ils pourront largement égaler les Russes.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.