Dominique Barthier

Europe

Activisme climatique dans les musées : vandalisme ou protestation légitime ?

Le 14 octobre 2022, des visiteurs de la National Gallery de Londres furent abasourdis lorsque deux militantes de Just Stop Oil arrosèrent les Tournesols de Vincent van Gogh avec de la soupe de tomate. « Qu’est‑ce qui vaut le plus, l’art ou la vie ? » lança l’une d’elles en collant sa main au mur. « Êtes‑vous davantage préoccupé par la protection d’un tableau ou par celle de notre planète et de ses habitants ? »

Neuf jours plus tard, deux militantes du mouvement La Dernière Génération répétèrent l’action, cette fois en lançant des pommes de terre écrasées sur les Meules (« Haystacks ») de Claude Monet au Museum Barberini de Potsdam. Les deux œuvres n’ont pas été endommagées car elles étaient protégées par du verre.

Depuis 2022, des groupes et des activistes climatiques ont mené des dizaines d’actions non violentes mais perturbatrices dans des musées d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Australie afin d’attirer l’attention sur la crise écologique et d’exiger justice sociale et environnementale. Et si ces actions ont réussi à occuper les titres des médias mondiaux, les réactions ont été majoritairement négatives et les autorités ont réagi avec une sévérité accrue.

Réaction généralisée 

En parcourant les commentaires des vidéos montrant ces actes perturbateurs, l’accueil du public apparaît globalement défavorable. Cela se vérifie aussi dans les sondages. Par exemple, un baromètre Odoxa réalisé en juin 2023 indiquait que près de 90 % des Français étaient opposés à ce que des écologistes « vandalisent » des œuvres d’art. 1 Par ailleurs, la couverture médiatique des incidents, notamment dans les médias grand public, s’est montrée largement condamnatoire, les reportages s’employant fréquemment à critiquer les tactiques des activistes (parfois en les jugeant contre‑productives) plutôt qu’à souligner l’urgence de la crise environnementale.

Mais la répression politique a été encore plus dure, les autorités faisant montre d’une faible tolérance envers les protestations climatiques perturbatrices, que ce soit dans les musées, à l’aéroport, devant des mines ou même dans la rue. Du Royaume‑Uni à la France en passant par l’Allemagne et jusqu’aux Pays‑Bas, en Suède et en Italie, plusieurs pays ont adopté de nouvelles lois anti‑protestation ou élargi des textes existants pour criminaliser l’activisme climatique. Les autorités italiennes et allemandes ont invoqué des lois anti‑organisation criminelle ou anti‑mafia pour encadrer les protestations et enquêter sur des groupes comme La Dernière Génération, tandis que le gouvernement français a même tenté de dissoudre Les Soulèvements de la Terre en utilisant des lois conçues pour lutter contre les groupes extremistes, les désignant comme des « écoterroristes ». De plus, les tribunaux ont infligé des peines de plus en plus lourdes, y compris des condamnations à des peines d’emprisonnement et des amendes. Les détentions ont augmenté en conséquence.

Les musées, de leur côté, n’ont pas été épargnés par les critiques des manifestations perturbatrices. Dans un communiqué conjoint publié après une série d’incidents perturbateurs en 2022, 92 directeurs de musées de grandes institutions du monde entier ont exprimé leur stupeur et affirmé que les activistes « sous‑estiment gravement la fragilité » des œuvres d’art. Cette réaction s’est traduite par des conséquences financières et juridiques lourdes pour certains activistes, tandis que des conditions de remise en liberté sous vigilance ont imposé des couvre‑feux, des marquages électroniques et des interdictions de manifester en attendant les procès.

L’impact psychologique a aussi été sévère, certains activistes souffrant d’anxiété constante et d’épuisement psychologique. En mars 2025, Just Stop Oil annonçait qu’elle cesserait les protests à haute visibilité après que ses membres aient reçu une série de peines d’emprisonnement (bien que le groupe ait précisé qu’il se dissolvait, sa revendication visant à ce que le Royaume‑Uni n’autorise plus de nouveaux projets fossiles ayant été satisfaite). En France, Riposte Alimentaire annonçait une démarche analogue en octobre 2024. Alors, pourquoi ces personnes et ces collectifs ont‑ils persévéré ?

Un objectif central des actes de désobéissance civile dans les musées est de générer une couverture médiatique internationale étendue et de sensibiliser le public à l’effondrement écologique dans une « économie de l’attention saturée » qui passe à côté des formes de protestation plus discrètes. Le choix des œuvres et les méthodes de protestation revêtent aussi une dimension symbolique : la soupe en conserve et les pommes de terre écrasées mettent en lumière l’insécurité alimentaire croissante, tandis que La Cène de Léonard de Vinci a été visée pour attirer l’attention sur les échecs des récoltes. Par ailleurs, les musées ont été ciblés précisément en raison de leur rôle et de leur mission d’éducation publique, que les activistes estiment ne pas réaliser pleinement face à la crise climatique.

La collaboration est-elle envisageable ? 

Cependant, les groupes climatiques ont presque systématiquement visé des œuvres protégées par des dispositifs ou leur environnement (barrières transparentes, socles, cadres, etc.). Par ailleurs, les militants ont exprimé un intérêt pour coopérer avec les musées et unir leurs efforts dans un engagement commun en faveur de la durabilité écologique.3

Des initiatives visant à ouvrir des espaces de dialogue entre les musées et les collectifs activistes écologiques existent, mais elles restent isolées. Un exemple notable est le Baltimore Museum of Art qui s’efforce d’établir un programme de durabilité, nourri par un comité consultatif composé d’artistes, d’activistes et de responsables municipaux. Tim Martin, artiste et activiste ayant participé à l’action visant la vitrine protégeant Little Dancer Aged Fourteen d’Edgar Degas à la National Gallery of Art à Washington, D.C., a été invité à rejoindre ce comité.

Comme l’a déclaré le Conseil international des musées (ICOM), les institutions artistiques peuvent jouer un rôle clé dans l’initiation et le soutien de l’action climatique. Travailler activement avec des groupes climatiques et des individus aidera sans aucun doute à rendre cette vision plus réaliste et plausible.


  1. Odoxa (2023). Baromètre sécurité des Français – Les Français et l’activisme écologique. 17 juillet 2023. Disponible sur : <https://www.odoxa.fr/sondage/les-francais-sopposent-aux-methodes-daction-des-activistes-ecologistes>.  ↩︎
  2. Alice Madeleine Hilder Jarvis (2025). « No Art on a Dead Planet: Political Iconoclasm as Climate Activism ». Journal of Applied Philosophy. 29 octobre 2025. Disponible à l’adresse : <https://doi.org/10.1111/japp.70055> ↩︎
  3. Anne Bessette (2025). On Art ‘Vandalism’ and Civil Resistance in Museums: Destruction, Degradation, Artistic and Political Interventions since 1970. London: Routledge.  ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.