Pour libérer des terrains destinés à la conservation de la biodiversité tout en répondant simultanément à la demande alimentaire croissante, les récits techno‑optimistes préconisent d’augmenter indéfiniment la productivité agricole, même au moyen d’un recours massif aux pesticides. Or cette vision, certes devenue une conviction répandue allant des cercles universitaires jusqu’aux sphères économiques et politiques, passe à côté de la complexité des écosystèmes naturels et des dynamiques de marché qui régissent l’accès à l’alimentation.
L’idée selon laquelle accroître la productivité agricole libérerait des terres pour la biodiversité et résoudrait le problème de la faim dans le monde gagne du terrain en Europe et ailleurs. Dans Our World in Data, Hannah Ritchie soutenait que « si nous parvenons à trouver un moyen de produire suffisamment de nourriture avec moins de terres arables, nous pourrons préserver davantage d’habitats pour la faune sauvage mondiale ». En décembre 2022, la députée néerlandaise Nilüfer Gündoğan affirmait que, grâce à l’intensification de l’agriculture, « rien qu’en Europe nous pourrions restituer à la nature 75 % de notre superficie agricole, sans engendrer d’hivers rigoureux, de pénuries alimentaires ou de difficultés économiques ».
Le propos de Gündoğan s’inspire du livre Regenesis: Feeding the World Without Devouring the Planet (2022) de George Monbiot, écrivain et activiste environnemental britannique. Monbiot a aussi été interviewé dans le documentaire Paved Paradise, qui défend une agriculture à haut rendement soutenue par la biotechnologie et qui a reçu un large écho chez les Hollandais. Cette vision techno‑optimiste est particulièrement répandue dans les milieux entrepreneuriaux. Selon le géant agrochimier Syngenta, « réduire la surface arable nécessaire par unité de récolte permet de laisser les sols à l’état naturel ».
Dans l’Union européenne, la politique agricole est revenue au premier rang avec la loi de restauration des écosystèmes et la stratégie « de la ferme à l’assiette » (toutes deux des composantes majeures du Green Deal européen), la renégociation de la Politique Agricole Commune avant 2027 et une proposition de prolongation de 10 ans de l’utilisation du glyphosate, sur laquelle les États membres doivent se prononcer début novembre après l’échec d’un accord. Dans ce contexte, il est encore plus crucial de saisir les failles des approches techno‑optimistes en matière agricole et leur influence sur les choix politiques.
Conservation du sol ou partage du sol
Dans le cadre des débats académiques, l’idée que l’accroissement de la productivité puisse favoriser la protection de la biodiversité et lutter contre la faim émergea au début des années 2000, lorsqu’un collectif de biologistes de la conservation britanniques chercha à identifier le meilleur usage des sols pour la biodiversité autant que pour la production alimentaire, en élaborant le schéma du « sauvetage du sol – partage du sol ».
Selon le modèle du « sauvetage du sol », une production alimentaire fortement intensive dans les zones cultivées libérerait davantage de terres pour les espèces non humaines. Le « partage du sol », au contraire, s’appuie sur un système agricole plus dispersé et moins intensif, qui promeut la biodiversité au sein même des zones cultivées. Si la biodiversité pouvait voter, soutiennent les chercheurs, elle opterait pour le « sauvetage du sol ».
Plusieurs écologues spécialisés ont cherché à tester empiriquement cette théorie et sont parvenus à des conclusions proches après avoir mené des enquêtes sur la biodiversité dans divers contextes agricoles. Les fruits de cette approche respectueuse des paysages font aujourd’hui écho à l’idée d’une « intensification durable » en agriculture.
Cependant, de nombreux biologistes de la conservation contestent cette approche, arguant que la biodiversité dépend d’interactions complexes entre différents modes d’utilisation des territoires. Un insecte, par exemple, ne respecte pas les frontières artificielles et sa survie dépend des conditions de biodiversité aussi bien dans les terres cultivées que dans celles qui ne le sont pas. La situation se dégrade encore lorsque les zones cultivées se présentent sous forme de monocultures accompagnées d’un usage intensif de pesticides et d’herbicides, comme c’est souvent le cas dans le cadre du modèle du sauvetage du sol. Dans de tels contextes, les extinctions locales deviennent plus susceptibles de devenir permanentes. Un modèle vertueux privilégierait donc la qualité écologique des paysages agricoles à la seule recherche de productivité, tout en s’attaquant aux facteurs déclencheurs de déforestation.
De plus, d’autres critiques vont plus loin, rejetant les postulats fondamentaux du cadre « sauvetage du sol – partage du sol ». Premièrement, l’idée que les zones sauvages excluant l’homme soient bénéfiques à la fois pour les moyens de subsistance agricoles et pour la biodiversité est erronée. Deuxièmement, considérer la faim mondiale comme un problème de production repose sur l’hypothèse implicite que la demande alimentaire est fixe. Autrement dit, le débat autour du « sauvetage » et du « partage » du sol occulte la dimension politique de la production alimentaire, ainsi que qui y a accès.
Un exemple vertueux ?
Les partisans du sauvetage du sol citent la Costa Rica comme un exemple à suivre. Au cours des dernières décennies, le pays a réussi à freiner puis inverser la déforestation, tout en investissant dans une production intensive de fruits tropicaux. En effet, l’usage que fait le Costa Rica des subventions et des prêts accordés aux agriculteurs pour favoriser le reboisement offre des enseignements utiles. Toutefois, sa politique agricole est aussi fréquemment associée à des coûts sociaux et environnementaux importés par une intensification axée sur l’exportation.
Les monocultures à haut rendement nécessitent un recours croissant aux pesticides pour maintenir la productivité dans le temps. Un rapport récent du PNUD indique que l’emploi moyen de pesticides dans l’agriculture entre 2012 et 2020 s’élevait à 34,45 kilogrammes par hectare au Costa Rica, soit bien plus que dans d’autres pays de l’OCDE tels que le Mexique, le Chili, les États-Unis, le Canada, la Colombie et le Panama. Les conséquences combinées des maladies, des handicaps et de la perte de productivité associées à une consommation élevée de pesticides coûtent annuellement au Costa Rica près de 9 millions de dollars.
Au‑delà de la santé des travailleurs agricoles et des consommateurs, l’intensification porte aussi atteinte à la biodiversité. Une étude sur le long terme montre que, si les zones protégées ont augmenté au Costa Rica, leur coexistence avec des plantations de bananes et d’ananas très intensives en produits chimiques a réduit la connectivité et la qualité des habitats. La diversité des oiseaux, des plantes et des insectes est en recul.
Une tendance similaire se dessine aussi en Europe. Les scientifiques ont enregistré une diminution d’environ 75 % de la biomasse des insectes volants dans les zones protégées européennes sur une période de 30 ans. Cela a été attribué à la faible qualité des habitats et aux environnements toxiques des terres cultivées. Le nombre d’oiseaux insectivores diminue également, car la qualité générale des paysages agricoles et des aires protégées, et leur interaction, est compromise par l’intensification de l’agriculture.
À la recherche du profit
Le problème central de ce cadre du sauvetage du sol, c’est peut‑être qu’il suppose un lien direct entre productivité et conservation. Bien que la déforestation pour des fins agricoles ou pastorales doive être combattue dans la lutte contre le changement climatique et la perte de biodiversité, rien ne garantit que l’augmentation des rendements agricoles conduise nécessairement à une meilleure conservation ailleurs.
Les preuves empiriques suggèrent souvent le contraire. Une étude à long terme menée sur 122 pays tropicalisés a montré une forte corrélation entre l’accroissement de la production destinée à l’exportation et la perte de surfaces forestières.
Les dynamiques de marché — à en croire les données — jouent un rôle clé dans l’exploitation des territoires. Une efficience accrue crée des opportunités de profit plus élevées et un moyen logique de capitaliser sur ces opportunités est d’allouer davantage de terres à la production. La concurrence entre agriculteurs pousse à adopter des outils plus efficaces, générant ainsi un cercle vertueux d’expansion. Dans un monde concurrentiel, les gains d’efficacité s’érodent rapidement, contraignant les agriculteurs à un cycle de production où l’étape suivante consiste à dégrader davantage de terres pour obtenir les mêmes profits ou à envisager une autre option d’efficacité.
Pour prévenir cette spirale à la baisse, certains défenseurs de la conservation du sol suggèrent de combiner intensification agricole et programmes de préservation des habitats. Cependant, cela ne compense pas les effets néfastes de l’intensification et de l’usage intensif des pesticides sur la biodiversité et le bien‑être humain. Le ruissellement des terres appauvries et suralimentées se jette dans les cours d’eau, altérant la qualité de l’eau et, par exemple, les activités de pêche en aval.
Par ailleurs, l’intégration des connaissances écologiques locales se révèle déterminante pour maintenir des niveaux élevés de biodiversité dans les zones protégées et résister aux pressions politiques et économiques qui menacent le déclin. La promesse de renverser la perte de biodiversité réside dans des scénarios où les populations utilisent réellement le territoire de façon durable, plutôt que dans des zones protégées fortifiées semblables à des forteresses.
Daller de l’exploitation à la durabilité
Les forces du marché, tout comme les politiques agricoles, forestières et commerciales, exercent une pression bien plus grande sur les habitats naturels que les dynamiques de productivité. Certains pays ou régions peuvent adopter des normes environnementales plus strictes, la spéculation sur les prix peut favoriser une culture plutôt qu’une autre, les fluctuations du marché des semences peuvent influencer les choix des agriculteurs, et ainsi de suite. Ces dynamiques politiques et de marché déterminent quand, si, par qui et comment les habitats primaires seront déboisés pour l’agriculture.
La faim dans le monde résulte principalement de l’inégalité, de l’injustice et des structures de pouvoir capitalistes. Il ne s’agit pas uniquement d’un problème de rendements insuffisants. L’intensification peut avoir des effets positifs, négatifs ou inexistants sur l’accès à l’alimentation et la sécurité alimentaire, tout en cachant souvent des impacts négatifs sur la biodiversité. Pour être véritablement viable, les méthodes d’intensification (telles que l’agriculture climato‑intelligente, l’agriculture verticale, les cultures génétiquement modifiées et les protéines alternatives) doivent prendre en compte la richesse des espèces à l’intérieur de leurs propres cadres pratiques et en fonction de leurs scénarios, et non dans un inopérant « ailleurs ».
En pratique, la popularité du modèle du sauvetage du sol a apporté d’immenses avantages à l’industrie agroalimentaire. Autrefois, le déclin environnemental des zones cultivées intensivement était présenté essentiellement comme un mal nécessaire pour nourrir le monde et assurer le bien‑être rural. Avec l’ascension des théories du sauvetage du sol — et ce même au sein du mouvement écologiste — l’intensification et la durabilité ont été de plus en plus souvent assimilées à un seul concept.
Aux Pays‑Bas, les éleveurs soumis à l’obligation légale de réduire les émissions d’azote ont réussi à présenter leur modèle comme durable. Le mouvement des citoyens agriculteurs (BoerBurgerBeweging, BBB), né du conflit politique autour de l’azote et de l’avenir de l’agriculture, a joué un rôle déterminant lors des élections provinciales néerlandaises de mars 2023. Selon le BBB, « une agriculture hautement productive comme celle des Pays‑Bas permet d’économiser l’espace et l’utilisation des sols dans le monde entier ».
Une narration centrée sur le sauvetage du sol est également utilisée dans le débat sur l’usage des herbicides et des pesticides en agriculture. Une prise de position de la branche européenne de CropLife, association professionnelle des entreprises agrochimiennes, soutient que l’agriculture biologique devrait être soutenue à condition que « la réduction subséquente de la productivité agricole européenne n’entraîne pas des changements indésirables dans l’utilisation des sols ailleurs dans le monde, qui pourraient avoir des effets négatifs sur la biodiversité et le climat ».
Fondamentalement, le modèle du sauvetage du sol trace une frontière nette entre le monde humain et le monde naturel. La clé de la survie, selon ses partisans, consiste à reconnaître cette séparation et à l’appliquer à l’usage des sols et à la conservation de la nature. Toutefois, malgré nos efforts pour penser autrement, nous sommes des êtres organiques, dont l’histoire longue a été marquée par un enchevêtrement écologique et social.
La séparation entre êtres humains et nature est une construction historique. Lorsque les colons blancs ont exploré pour la première fois l’Amérique du Nord, ils furent émerveillés par la nature sauvage et par l’abondance de biodiversité qu’ils découvrirent. Ils ont été impressionnés par le fait de pouvoir parcourir les forêts à cheval, ces paysages leur semblant organisés selon une harmonie quasi divine. Certains les voyaient comme un paradis, d’autres comme une manifestation d’arriération. Aujourd’hui, nous savons que ce que les colonisateurs percevaient était bien des paysages gérés de manière extrêmement complexe, issus d’une interaction harmonieuse entre pratiques sociales et forces écologiques.
Établir de nouvelles relations réciproques avec le paysage, dans lesquelles les humains réconcilient production alimentaire et biodiversité, représente une véritable alternative au déclin environnemental. Cette idée fonde l’agro‑écologie avec ses pratiques politiques, sociales et scientifiques de durabilité. Les vrais écologistes devraient œuvrer dans cette direction plutôt que de promouvoir une vision simpliste du système alimentaire.
Cette traduction a été commandée grâce au soutien de la Heinrich-Böll-Stiftung.
