Dominique Barthier

Europe

Aperçus d’une autre technologie : tendances et applications

Le recentrage idéologique vers la droite de plusieurs figures majeures du secteur technologique a dissipé le mythe selon lequel les milliardaires de la Silicon Valley agiraient pour le bien commun. Au cours des dernières décennies, quelques entreprises et individus, de plus en plus influents, se sont emparés des infrastructures numériques clés, créant des risques significatifs pour les libertés individuelles, la souveraineté des États et l’avenir de notre planète. Comment peut-on envisager un modèle technologique différent ?

Konrad Bleyer-Simon : Dans son livre Survival of the Richest, (La survie des plus riches), le théoricien des médias Douglas Rushkoff montre comment nombre de milliardaires de la tech, confrontés à une réalité post-apocalyptique, envisagent de maintenir les survivants moins fortunés dans une position quasi-esclavagiste ou subordonnée. Quel sens donner à la liberté lorsque l’on adopte une telle perspective ?

Paris Marx : Les milliardaires de la tech tiennent particulièrement à leur liberté personnelle, à la possibilité d’agir comme ils l’entendent sans être contraints par le reste de la société ou par les États. Ils portent une vision du monde qui ne les pousse pas à accepter que le collectif puisse s’y opposer. C’est pourquoi nous observons une dérive vers la droite dans l’écosystème technologique et, surtout, une volonté de se rapprocher des pouvoirs publics afin d’encadrer par l’État les réglementations, les taxes ou les enquêtes antitrust qui pourraient freiner leurs ambitions et celles de leurs entreprises. Elon Musk, par exemple, a tissé des liens avec un nombre significatif de dirigeants d’extrême droite à travers le monde et avec des personnalités qui promettent de ne pas limiter l’industrie technologique américaine si elles prenaient le pouvoir. Par ailleurs, les milliardaires du numérique cherchent à exploiter leur influence pour peser sur l’Union européenne et sur les autorités publiques en Europe et ailleurs.

Les milliardaires de la tech se sont toujours présentés comme des défenseurs d’un large spectre de libertés, en particulier la liberté d’expression. Ce positionnement a-t-il déjà reflété la réalité ?

L’idée selon laquelle les chefs d’entreprise du secteur technologique seraient des partisans sincères de la liberté d’expression a toujours été discutable, et nous en observons la mise en œuvre concrète. Leur programme actuel en la matière consiste à laisser les extrémistes proférer ce qu’ils veulent, aussi choquant soit-il, sans en subir les conséquences. En parallèle, les voix de gauche qui se montrent divergentes se voient réduites au silence et exclues du débat public. Ce cadre s’apparente fortement à celui défendu par la droite, qui cherche à avancer certains objectifs politiques et à modeler la société selon ses propres priorités. On voit d’ailleurs une radicalisation croissante de la droite, qui formule des opinions autrefois jugées inacceptables dans l’espace public et tente de légitimer son droit à cibler des groupes minoritaires et à redéfinir ce qui est acceptable.

Le changement de réalité joue-t-il aussi un rôle dans ce repositionnement ?

À mon sens, ce que nous observons aujourd’hui se doit en grande partie à l’accumulation sans précédent de puissance et de richesse par les dirigeants de l’industrie technologique au cours des vingt dernières années, sans oublier que, pendant longtemps, on les a présentés comme des fondateurs visionnaires œuvrant pour un monde meilleur. Aujourd’hui, les États reconnaissent enfin que les modèles économiques de ces milliardaires comportent des risques et des coûts. Lorsque les pouvoirs publics envisagent sérieusement des enquêtes antitrust ou des régulations susceptibles de limiter leur emprise, l’écosystème technologique et ses grands noms se trouvent en position de contestation, comme c’est déjà le cas actuellement.

Ils savent mobiliser l’influence et les ressources qu’ils ont accumulées au fil du temps pour soutenir un programme politique qui protège leur pouvoir. Et ce programme politique se foster par l’entremise de l’extrême droite.

Alors que les entrepreneurs de la Silicon Valley s’impliquent de plus en plus dans les questions de sécurité nationale et s’approchent des forces autoritaires, est-il encore pertinent de parler de « cyber-libertarianisme » ?1

Le cyber-libertarianisme a toujours été davantage un outil de marketing qu’une véritable doctrine. Aux États-Unis surtout, la relation entre la technologie et le gouvernement est longue et complexe. Parallèlement, ces entreprises ont traversé une période durant laquelle elles se présentèrent comme plus indépendantes, alors que la tech était centrée sur la Côte ouest (la Californie) et le gouvernement sur la Côte est (Washington). Selon ce récit, l’État porterait atteinte à nos droits alors que la technologie serait le rempart contre le pouvoir autoritaire. Ce type de logique demeure particulièrement répandu au sein des communautés de hackers.

Aujourd’hui, ces liens avec l’État refont surface. Les milliardaires de la tech exercent désormais des fonctions publiques et cherchent à influencer le fonctionnement et les choix du gouvernement américain. Ce ne sont pas seulement Elon Musk et DOGE qui modifient la direction des politiques publiques américaines : Peter Thiel et Palantir s’emploient également à remodeler la façon dont les États-Unis contractent leurs activités militaires. Selon eux, si le gouvernement n’achète pas davantage de produits issus d’entreprises créées après les années 1990 — associées à Internet — la Chine pourrait l’emporter dans la compétition géopolitique. Ils présentent ainsi explicitement l’industrie technologique comme un secteur chargé de préserver la puissance américaine tout au long du XXIe siècle, ce qui marque une nette rupture avec les arguments et le discours de ces dernières décennies.

Les gouvernements de Chine, de Russie et de certains pays occidentaux utilisent de plus en plus les technologies numériques pour surveiller leurs populations et même surveiller d’autres États. Ces États autoritaires constituent-ils le seul facteur de risque, ou est-ce la coopération volontaire des grandes entreprises technologiques qui favorise la montée de l’autoritarisme numérique ?

Ces questions se recoupent, mais peut-être pas autant que les entreprises électroniques aimeraient le faire croire. Il est vrai qu’il existe des enjeux réels dans des États comme la Chine et la Russie et dans la façon dont ils déploient les technologies au sein de leurs sociétés. Mais il est également permis, et même nécessaire, de reconnaître que les risques existent aussi en Occident, car une grande partie des infrastructures numériques essentielles est fabriquée par des entreprises privées et déployée sous l’angle de nous libérer du contrôle excessif de l’État. En réalité, le secteur privé, en construisant et en déployant ces infrastructures, a favorisé l’émergence de ce que représente probablement le dispositif de surveillance le plus abouti de l’histoire. Et ces technologies n’ont pas été soumises au même examen approfondi que s’ils avaient été développés par des organes gouvernementaux.

Ces grandes entreprises technologiques ont mis en place un modèle économique axé sur la collecte maximale de données. Les agences de renseignement ont pu tirer parti de cette architecture pour surveiller des populations, tant nationales qu’étrangères, à une échelle qui nous aurait semblé impossible il y a peu. Il est simple de pointer du doigt les pays où l’État est clairement plus présent et d’y voir un orchard d’autoritarisme numérique, mais les risques qui émergent chez nous sont tout aussi graves.

Pendant des années, Internet a servi de catalyseur pour des mouvements de libération et d’espace d’échanges où des acteurs bien intentionnés pouvaient collaborer et partager des idées. Cet Internet libre est-il encore d’actualité ?

La question est difficile. Certains nostalgiques préconisent un retour à la situation des années 1990 ou du début des années 2000, avant que les grandes entreprises ne prennent le pas sur le paysage. Or ils oublient que le nombre de personnes utilisant Internet à l’époque était bien moindre. Au cours des deux dernières décennies, les grandes entreprises technologiques ont permis à des personnes moins familières avec la technique d’accéder à Internet, ce qui est une avancée considérable.

Cependant, compte tenu de la rhétorique qui a vendu Internet comme un espace idéal et des multiples avantages que les États ont retirés de la connexion de leur population, les gouvernements n’ont pas souhaité examiner les inconvénients ou les dommages potentiels liés à ces acteurs et à leurs activités. Comme je l’ai mentionné, lorsque les États ont fini par agir, ces entreprises avaient déjà acquis un pouvoir de riposte conséquent.

Aujourd’hui, on peut citer de bons exemples d’Internet plus progressiste, comme les applications décentralisées et les outils open source, mais beaucoup d’utilisateurs continuent d’être confinés à des plateformes dominées par des discours d’extrême droite et de sectarisme. C’est pourquoi je pense que la seule voie réaliste pour améliorer Internet consiste à amener les États à prendre conscience de la nécessité d’une alternative. L’histoire montre que, dans certains domaines, le marché ne suffit pas et que les institutions publiques doivent intervenir : il existe des radiodiffuseurs publics, des services postaux, voire des systèmes bancaires, et il est temps de réfléchir à des solutions publiques dans le domaine des technologies numériques.

Une sorte de plateforme de médias sociaux à vocation publique ?

Par exemple. Il existe plusieurs approches et alternatives qui remettent en cause l’idée dominante selon laquelle ces services doivent être valorisés en bourse et devenir « la prochaine licorne ». Dans nombre de ces solutions, le rôle du secteur privé reste trop prégnant, même lorsqu’ils bénéficient d’un soutien public. Je me demande si, un jour, nous accepterons que le secteur privé ne soit tout simplement pas capable de fournir certaines formes de technologies numériques.

Il faut aussi accepter de créer des institutions publiques, de leur confier un mandat clair et de leur allouer des fonds suffisants pour commencer à développer des technologies numériques publiques qui ne visent ni profit, ni maximisation de la valeur pour les actionnaires, ni valorisation boursière élevée. Leur objectif serait plutôt de mettre au point des technologies qui apportent des bénéfices publics tangibles.

Quelle est votre impression sur l’approche européenne en matière de régulation des grandes entreprises technologiques, qui met fortement l’accent sur la protection de la liberté d’expression et la transparence ?

Étant donné l’influence et la taille de l’Union européenne, et sa capacité à réguler rapidement le secteur, elle a largement servi d’exemple et a influencé les choix de nombreux autres pays. Par son pouvoir sur le marché, l’UE peut imposer des règles qui s’appliquent au-delà de ses frontières. Toutefois, avec le temps, les réglementations européennes ont aussi suscité des critiques, très souvent fondées. Le règlement général sur la protection des données (RGPD), par exemple, se concentre davantage sur les droits individuels que sur des réflexions collectives ou sur une réduction plus importante de la collecte et du transfert des données.

L’Union européenne aborde fréquemment ces enjeux sous l’angle des marchés et du commerce. Si ces mécanismes apportent quelques ajustements aux grandes entreprises, ils ne suffisent pas à réduire considérablement leur prise sur le secteur, permettant à ces géants de rester largement dominants. En favorisant le choix du navigateur ou de la boutique d’applications, l’UE peut donner une certaine apparence de concurrence, mais les leaders restent en position de forces. Dans les années à venir, on peut espérer que l’UE adopte une approche plus offensive sur les réglementations.

Alors que les discussions autour d’EuroStack2, ou plus largement autour de la souveraineté numérique européenne, se poursuivent, il sera nécessaire non seulement de financer des alternatives, mais aussi de surveiller plus rigoureusement ce qui existe déjà sur le marché. Cette démarche doit permettre d’harmoniser l’environnement global avec les nouvelles normes et attentes de l’UE et facilitera la mise en concurrence des acteurs alternatifs face aux géants.

Enfin, il est important de rappeler qu’un ensemble de pays souhaite déjà freiner le pouvoir des entreprises technologiques américaines et leurs ambitions. Il existe un potentiel important de coopération pour trouver des réponses, notamment face à une administration américaine de plus en plus agressive et pressante sur les autres pays.

Comment concevoir une liberté adaptée aux risques et opportunités que les technologies présentent ?

Je ne suis pas certain d’être prêt à aborder la question globale de la liberté, mais en considérant les infrastructures, les services et les plateformes numériques dont nous dépendons aujourd’hui, on peut constater qu’ils ont imposé une conception particulière de notre utilisation d’Internet et de notre communication en ligne. Cela a évidemment généré de nombreuses conséquences négatives, les entreprises technologiques et leurs dirigeants recherchants sans cesse à étendre leur pouvoir et leur richesse, au détriment des bénéfices escomptés pour les utilisateurs.

L’Internet actuel ne garantit pas vraiment les libertés des utilisateurs et ne privilégie pas nécessairement l’intérêt public. Les réseaux sociaux regorgent d’arguments sectaires et d’idées d’extrême droite, accompagnés d’un flux important d’images et de vidéos générées par l’IA.

Ces plateformes ne privilégient pas les informations qui vous permettraient de maintenir des liens avec vos proches ou d’exercer vos libertés. La vraie question est : comment promouvoir une liberté numérique plus réfléchie et plus juste ? À mes yeux, il faut adopter une approche fondamentalement différente. Il s’agit de repenser les fondements mêmes sur lesquels cette industrie s’est bâtie.

Comment les partis progressistes, tels que les écologistes, devraient-ils militer pour une technologie meilleure ?

Du côté des partis écologistes, la durabilité mérite une attention toute particulière. La manière dont la technologie numérique est conçue porte atteinte non seulement aux libertés et aux droits individuels et favorise la surveillance et l’exploitation massive des données, mais elle nuit aussi à l’environnement.

Cependant, lorsque l’on parle de technologies numériques, la durabilité est rarement au cœur des préoccupations, car l’industrie a longtemps laissé croire que la technologie numérique est propre, verte et efficace. Or, la chaîne d’approvisionnement de ces technologies repose sur une extraction minière polluante. La production de puces toxiques et les déchets électroniques qui en découlent sont massifs. Au cours des deux dernières années, on a assisté à un essor de l’IA générative, qui a entraîné une multiplication exponentielle des centres de données hyperscale, nécessitant une énergie et une eau considérables, ainsi que des minéraux. On observe actuellement un investissement record dans les infrastructures liées aux énergies fossiles destinées à répondre à cette demande croissante en énergie.

Remettre en cause le modèle sous-jacent revient à se demander si l’IA générative apporte vraiment suffisamment de bénéfices pour justifier les ressources qu’elle réclame, ou si l’on a réellement besoin d’autant de puissance de calcul que promettent ces grandes entreprises. En raison de la financiarisation du développement technologique et de la quête incessante de croissance de la valeur pour les actionnaires, Amazon, Microsoft et Google veulent que leur activité cloud s’étende chaque année. Cela signifie qu’ils imposent à nos sociétés des processus plus gourmands en ressources informatiques et, globalement, davantage de traitements numériques.


  1. Quinn Slobodian et Aro Velmet (2025). “Far-right foreign policy in the age of MAGA 2.0”. Eurozine. 15 avril 2025. Disponible à l’adresse : https://www.eurozine.com/slobodian-foreign-policy/. ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.