Dans l’objectif de freiner la progression de l’extrême droite, les formations politiques européennes ont souvent tenté de minimiser les enjeux qu’elle soulève, tout en empruntant certaines idées à son programme. Or, comme le montrent clairement les dernières élections, cette approche ne donne pas les résultats escomptés. Il nous faut inventer de nouvelles solutions afin de répondre aux problématiques qui ont permis à ces mouvements de prospérer, mais nous devons d’abord mettre de côté des leçons que nous avons apprises aveuglément.
Un sentiment étrange m’a saisi lors du second tour de l’élection présidentielle française de 2022. Les résultats dans les territoires d’outre-mer ont été bouleversants : Marine Le Pen, candidate d’extrême droite, a recueilli une part majoritaire des suffrages dans les mêmes circonscriptions qui, deux semaines plus tôt (à l’exception notable de Mayotte), avaient clairement privilégié le candidat de gauche Jean-Luc Mélenchon. Cela semblait contredire les idées reçues sur les raisons du soutien à l’extrême droite. Après tout, il n’est pas plausible que les habitants soient devenus racistes ou aient acquis une nouvelle identité politique en seulement quatorze jours.
Il peut être tentant d’interpréter ce vote comme un « vote de protestation » ou une « anomalie ». Cependant, nous pourrions tirer des enseignements bien plus profonds en suivant les conseils de la penseuse féministe noire bell hooks et en adoptant la perspective des marges pour mieux comprendre le centre, plutôt que l’inverse. Et si ce qui s’est passé dans les Antilles françaises pouvait nous donner une clé pour analyser ce qui nous échappe encore sous les yeux ?
Pour beaucoup, l’idée que nous pourrions réellement apprendre quelque chose de l’extrême droite peut sembler déroutante. N’en avons-nous pas déjà appris suffisamment? Peut-être, mais pas nécessairement de la bonne manière. Comme le soulignait Stuart Hall dans son essai de 1988 intitulé « Learning from Thatcherism » (Apprendre du thatchérisme), « la question n’est plus de savoir s’il faut repenser, mais comment repenser ». L’extrême droite partage certaines caractéristiques que Hall attribuait au thatchérisme : elle sait repérer et traiter des problèmes que d’autres préfèrent ignorer, elle n’hésite pas à remettre en cause les idées reçues et à les rendre obsolètes, et elle impose ses choix politiques et modèle le monde selon sa vision. Dans la plupart des sociétés occidentales, le centre politique intègre désormais une part croissante de propositions émanant de l’extrême droite. La question actuelle n’est plus de savoir si nous devons en tirer des leçons, mais quelles leçons nous en tirons vraiment.
À la recherche de questions
Qu’est-ce que l’« extrême droite » au juste ? Sa définition ne peut se limiter à une essence particulière. Les formations extrémistes en Europe se présentent sous des formes et des couleurs très variées, que ce soit sur le plan économique (libéralisme pur ou protectionnisme), religieux (séculaires radicaux ou fondamentalistes) ou même en ce qui concerne leurs positions vis-à-vis des Juifs (antisémitisme classique ou alliances ambiguës). Ce ne sont même pas des ressemblances familiales qui les uniraient.
Une définition strictement topographique ne serait pas non plus utile. Employer le terme « extrême droite » pour qualifier des positions plus radicales que celles du centre droit autrefois respectable pouvait peut-être fonctionner autrefois. Mais aujourd’hui, ce mot est devenu ambigu, car les idées et les discours d’extrême droite envahissent les courants dominants, notamment sur les questions migratoires. Cette expansion ne touche pas seulement des pays gouvernés par des leaders d’extrême droite, comme la Hongrie ou l’Italie, mais aussi des États dirigés par des gouvernements de centre-droit (Autriche, Pologne), des formations centristes, voire de centre-gauche (Danemark). En outre, l’extrême droite s’est emparée du langage des institutions européennes, dont les décisions contribuent à une « orbánisation » croissante de la politique migratoire de l’UE. Considérer l’extrême droite comme « extrême », c’est-à-dire fondamentalement étrangère au centre, est une habitude aussi commune qu’illusoire.
Suit la proposition de Nietzsche selon laquelle « seul ce qui n’a pas d’histoire peut être défini ». Comprendre l’extrême droite à travers son rôle historique, et la voir comme une force qui, si elle n’est pas arrêtée, peut occuper une place centrale dans le contexte actuel, nous paraît plus pertinent que de chercher des définitions rassurantes. Notre tâche n’est pas de se reposer sur des étiquettes, mais d’analyser et d’expliquer le rôle que joue ce mouvement.
Nous devons examiner honnêtement les problèmes qu’elle soulève et analyser ces articulations.
Même les interprétations les plus solides disponibles aujourd’hui ne parviennent pas à atteindre cet objectif. Dans le cadre du marxisme classique, on pouvait voir l’extrême droite comme une articulation des questions de classe travesties en questions identitaires, insinuant que les identités fixes seraient une réponse déplacée à la précarité économique. Mais tout cela ne se résume-t-il pas à l’économie et à une « fausse conscience » ? Des concepts comme l’agonisme (popularisé par Chantal Mouffe) ou la post-démocratie (explorée par Colin Crouch) nous permettent d’envisager l’extrême droite comme un appel à l’action collective, une révolte contre le manque réel de choix dans un système qui se veut démocratique. Cette lecture nous porte plus loin, mais le chemin reste long. Les travaux de chercheurs comme Vincent Tiberj, qui parlent d’une « extrémisation par le haut » (par les élites) plutôt que « par le bas » (par les électeurs), apportent des données précieuses et éclairantes dans divers contextes. Utile et convaincant, mais encore insuffisant.
Apprendre de l’extrême droite exige d’aller plus loin, et cela comporte des risques. Cela suppose d’examiner sans détour les problèmes qu’elle soulève et de décortiquer ses articulations. Le défi consiste à défaire ce que nous avons pris pour acquis, et non à chercher des répliques simples. Ce n’est que de cette manière que nous pourrons tirer des enseignements authentiques de nos propres choix et non des réponses préfabriquées.
Rejeter l’« utopie »
Les mobilisations d’agriculteurs qui ont bouleversé l’Europe au cours du premier semestre 2024 exprimaient surtout un ressentiment de longue date. Il est intéressant de noter que l’extrême droite et le courant dominant partageaient deux hypothèses fondamentales sur ce mouvement : les actions visaient principalement le Pacte vert européen et l’extrême droite était perçue comme le meilleur porte-voix des agriculteurs.
Cependant, toutes ces mobilisations n’étaient pas exclusivement liées à l’extrême droite, et la résistance aux réglementations environnementales ne constituait qu’un volet parmi d’autres. Trois thèmes revenaient dans presque tous les cas : les règles écologiques, les menaces perçues par la concurrence étrangère (qu’elle vienne d’Ukraine, du Canada, d’Amérique du Sud ou d’autres États membres de l’UE) et la perte de rentabilité des exploitations. A travers le continent, de nombreux agriculteurs peinent à joindre les two bouts, et le nombre d’exploitations familiales recule inéluctablement, tandis que les bénéficiaires finaux des subventions européennes restent les grands groupes agro-industriels.
A noter aussi que des manifestations ont eu lieu hors de l’UE (au Royaume-Uni, en Inde et au Canada, par exemple), où le Pacte vert ne constitue pas nécessairement le cœur de la revendication. Si le souci environnemental était présent, il ne résumait pas le mouvement. D’autres facteurs, tels que les politiques commerciales, les pratiques d’achat biaisées ou injustes de la part des grandes surfaces ou des administrations publiques, figuraient parfois au premier plan.
Le choix de centrer les manifestations autour du Pacte vert plutôt que sur d’autres griefs était avant tout une question pratique. Il était plus aisé d’adoucir ou de retarder certaines règles environnementales que de s’attaquer directement aux fondements qui les rendaient lourdes à porter. Pour comprendre réellement les animations des agriculteurs, il faut le reconnaître.
Comment pouvons-nous exprimer le besoin d’ordre et de sécurité sans compromettre les valeurs d’hospitalité et d’ouverture ?
Mais il faut aussi saisir la force du ressentiment anti-réglementation. C’est exactement ce facteur qui a créé une affinité élective entre les protestations agricoles et l’extrême droite dans de nombreux pays. Le refus de la sur-réglementation, cette sensation d’étouffement face à ce que David Graeber appelait « l’utopie des règles », est devenu un pilier de l’économie affective de l’extrême droite.
Nous devons donc nous interroger: peut-on imaginer un autre type de Pacte vert en Europe, moins fondé sur une régulation lourde pour atteindre ses objectifs ? Mais la question, plus vaste encore, est: comment organiser notre vie collective et notre élaboration politique au-delà de « l’utopie des règles » ? La résistance à la sur-réglementation peut-elle aussi s’exprimer par des forces politiques autre que l’extrême droite ?
Immigration et politique de la peur
« Mais ils devraient respecter la loi polonaise, non ? » C’est une question que j’ai entendue à plusieurs reprises durant la campagne présidentielle de 2015, qui coïncidait avec le plus fort épisode de la crise des réfugiés. Sur le plan intellectuel, je l’interprète comme un signe de préjugé racial subtil, souvent inconscient: tout citoyen ou tout résident devrait-il respecter les règles universelles ? Pourquoi supposer que les réfugiés seraient plus enclins à transgresser les règles ? Selon moi, la solution passe par l’éducation.
Pourtant, une amie de longue date, politicienne locale et militante de gauche qui aime la chasse, me posait la même question avec simplicité et sincérité. Et j’avoue que cela m’a dérouté.
L’opinion publique sur l’immigration fluctue, mais une certaine réticence à accueillir les migrants et les réfugiés gagne du terrain en Europe. Cette réticence est généralement perçue comme le reflet d’une xénophobie, le désir de préserver une identité collective—qu’il s’agisse de la « culture polonaise », des « valeurs républicaines » françaises ou d’un « mode de vie européen ». La peur de l’Autre est au cœur des lectures des deux grandes familles politiques: le courant dominant comme l’extrême droite partagent cette crainte et la lisent de manière voisine. Mais ce n’est pas tout.
Depuis 2015, je suis les enquêtes sur les attitudes envers les migrants et réfugiés en Pologne. Curieusement, une majorité nette s’est déclarée favorable à l’accueil des réfugiés sur la période analysée. L’inclusion des termes comme « arabe » ou « musulman » dans les questions n’a pas modifié le résultat de façon déterminante. Deux exceptions toutefois limitaient le soutien: lorsque la question évoquait les obligations externes de la Pologne envers l’Union européenne, et lorsque survient une crise migratoire.
Ce n’est pas que nos réponses soient devenues obsolètes, c’est que nous cherchons dans la mauvaise direction.
Une crise migratoire se caractérise d’abord par le chaos: des images de personnes dévalisant les frontières, des récits de comportements inappropriés, des reportages diffusés et amplifiés par les médias, des titres accrocheurs et des slogans relayés sur les réseaux. Quel genre d’angoisse ce contexte médiatique et politique peut-il susciter? On peut parler d’un sentiment de peur de l’Autre, mais surtout, il s’agit du spectre de l’anomie et de l’insécurité qui se profile devant nous.
On peut soutenir que cette perception est en grande partie alimentée par l’État lui-même: les demandeurs d’asile franchissent les frontières clandestinement parce que l’État manifeste clairement des choix qui leur ferment d’autres voies. L’anomie ressentie peut être renforcée par les médias et aggravée par les insécurités préexistantes, notamment la précarité sociale et économique (emploi, logement) et d’autres sources d’angoisse collective. Cela ne rend pas le problème fictif. Bien qu’il existe des individus réellement racistes, ils ne constituent pas à eux seuls l’électorat déterminant. Présenter toute réticence à accueillir des migrants ou réfugiés comme une manifestation de racisme renforce l’extrême droite. On ne peut éduquer les personnes pour qu’elles renoncent à leurs besoins émotionnels fondamentaux. Il existe un besoin humain universel d’ordre tout autant que celui de liberté.
Le deuxième pilier de l’économie affective de l’extrême droite est donc la peur de l’anomie. Si nous voulons une politique migratoire digne et humaine, il nous faut nous pencher sur ce sujet. Ainsi, comment pouvons-nous exprimer ce besoin d’ordre et de sécurité sans sacrifier les valeurs d’accueil et d’ouverture ?
Dignité et identité
« Je ne pensais pas entendre quelque chose d’important d’un homme mûr, et pourtant, vous voilà », lança une amie à un collègue avec lequel elle venait de mener un projet de recherche. C’était une plaisanterie innocente, sans malice apparente, et elle n’avait aucune intention offensante. Son collègue ne se souvient même pas de l’épisode. Néanmoins, la frontière entre ce qui est considéré comme une plaisanterie dérangeante et ce qui est acceptable reste révélatrice de dynamiques sociales plus profondes. Nous ne pouvons pas tirer des conclusions sur l’extrême droite sans examiner comment elle réagit aux discours actuels sur le genre et, bien sûr, sur la nation, et la façon dont elle les transforme.
Les milieux d’extrême droite se posent en défenseurs de la nation. Leurs adhérents et leurs électeurs sont majoritairement masculins, et chez les jeunes hommes, ce groupe constitue souvent le plus attractif. Les dirigeants et parlementaires d’extrême droite, hommes et femmes, s’expriment fréquemment en faveur des valeurs familiales traditionnelles et des rôles sexués préétablis. Cette dynamique semble étayer l’idée dominante selon laquelle l’extrême droite serait une réaction au cosmopolitisme européen et à l’émancipation féminine, incarnant chauvinisme et masculinité toxique. Si l’on met de côté les mots chargés de valeurs, ce récit correspond largement à l’image que l’extrême droite se fait d’elle-même.
Mais il faut aller plus loin. Pour comprendre la manière dont l’extrême droite conçoit le genre et la nation, il faut analyser comment ces dimensions se reflètent dans la culture dominante. Des expressions telles que « les Polonais n’ont pas grandi avec la démocratie » ou « les Hongrois forment une société raciste » révèlent que le centre libéral prétendument cosmopolite n’est pas exempt de parler du monde en termes de nations et de leurs qualités. Fait intéressant, c’est le même raisonnement que celui que l’extrême droite emploie pour les demandeurs d’asile originaires du Moyen-Orient: ils seraient fondamentalement incapables d’adopter des comportements civilisés (« les Musulmans/Arabes ne sont pas comme nous, donc nous ne pouvons pas les laisser entrer »). Les deux camps convergent donc, paradoxalement, à dire que certaines identités ethniques ou nationales ne méritent pas le même respect. La réaction de l’extrême droite n’est pas uniquement une opposition au cosmopolitisme ou à l’européanisation; c’est aussi une réaction à la perception d’être considérés comme une « identité méprisée ».
Et qu’en est-il du genre ? Comment le courant dominant se situe-t-il par rapport à l’affinité qu’il perçoit entre masculinité et politique d’extrême droite ? « Au nom de la démocratie, les hommes pourraient voter tard et les femmes plus tôt », a suggéré un sociologue de gauche interrogé par un journal libéral avant les élections polonaises de 2023. Modifier l’âge du droit de vote pour les hommes empêcherait les jeunes hommes — considérés comme l’électorat pivot de l’extrême droite — de participer. Une proposition voisine visant à « sauver » la démocratie du « projet politique nationaliste masculin, dominé par la testostérone » a été avancée par une autre intellectuelle libérale en 2019 : « J’ai une idée simple : suspendre le droit de vote des hommes pendant trois mandats… Ils ne pourraient pas voter, mais ils pourraient être élus ». (Elle a répétée cette idée à plusieurs reprises depuis.)
Encore une fois, cette position résonne avec le discours de l’extrême droite sur les migrants: elle soutient que, contrairement à ce que disent les ONG humanitaires, la majorité des demandeurs d’asile ne seraient pas des familles avec enfants mais de « jeunes hommes » qui ne méritent pas vraiment d’empathie. Ce que les deux camps partagent, c’est le cadre culturel qui déclare que les hommes, et en particulier les « jeunes hommes », ne méritent pas le même respect. Ici encore, la réaction de l’extrême droite n’est pas seulement une résistance à l’égalité des sexes; c’est aussi une défense agressive d’une identité maltraitée, en transférant ce manque de respect sur d’autres groupes.
La politique de la reconnaissance s’est muée en un jeu à somme nulle où le respect accordé à certaines personnes est pris sur les autres. Transmettre ce sentiment de débordement du respect vers d’autres groupes est une réponse envisageable face à l’expérience d’être méprisé. Mais peut-on imaginer un autre moyen de redistribuer la dignité ?
Nous devons apprendre à désapprendre
Dans les trois cas évoqués ci-dessus, il existe une entente tacite entre l’extrême droite et le centre politique, et la perception dominante de l’extrême droite reflète l’image qu’elle a d’elle-même. Cette situation nous laisse avec deux seules options pour aborder ce mouvement: soit l’isoler (cordon sanitaire), soit adopter certaines de ses propositions dans une tentative vouée à l’échec de la contenir. En conséquence, l’extrême droite peut être tenue à distance du centre pendant un temps, mais cela ne freine pas nécessairement la dérive du centre vers des positions plus à droite. Une victoire incertaine, si tant est qu’elle existe.
Pourtant, il existe une autre voie, qui commence par le désapprentissage. La première étape consiste à remettre en cause ce que nous tenons pour acquis sur la nature des séductions exercées par l’extrême droite. Ensuite, il faut déconstruire les idées reçues sur la manière d’aborder ce mouvement. Enfin, nous devons désapprendre une grande partie de ce que nous savons sur les griefs et les problématiques sociales de notre époque: ce n’est pas que nos solutions soient dépassées, mais que nous regardons dans la mauvaise direction.
Une fois ce travail accompli, nous pouvons comprendre que les mobilisations contre le Pacte vert européen ne signifient pas nécessairement un rejet de l’écologie, mais peuvent traduire une opposition à une sur-réglementation. Que la crainte de l’immigration irrégulière ne se lit pas uniquement comme de la xénophobie, mais aussi comme une inquiétude face à l’anomie. Et que l’affirmation d’une masculinité et d’un patriotisme n’est pas seulement une réaction violente, mais aussi un appel à une réallocation des gestes de dignité.
La progression de l’extrême droite peut être freinée. Mais nous n’y parviendrons que si, plutôt que de rejeter ou de répéter leurs réponses, nous entreprenons une quête sincère pour trouver nos propres solutions.
Cette traduction a été réalisée grâce au soutien de la Heinrich-Böll-Stiftung.
