Dominique Barthier

Europe

Cadres de la liberté : les leçons de George Lakoff pour la politique verte

Lorsque le vice-président américain JD Vance a accusé les Européens d’être opposés à la liberté d’expression lors de la conférence sur la sécurité de Munich en février, il a habilement instrumentalisé une interprétation radicalement conservatrice de la liberté, qui devient de plus en plus hégémonique. Pour reprendre l’initiative, les progressistes doivent défendre et élargir leur propre vision de la liberté. Le travail du linguiste cognitif américain George Lakoff apporte des outils pour comprendre le champ politique et les voies d’action.

Commençons par dire l’évidence: c’est grâce à notre cerveau que nous pensons, que nous comprenons le monde qui nous entoure et que nous coordonnons nos actions avec d’autres êtres humains. Notre cerveau, sa structure et son fonctionnement sont nécessairement liés à notre corps. Pour prendre un exemple tiré de la psychologie expérimentale, une personne gauchère reconnaîtra une tasse plus rapidement si sa poignée est sur le côté gauche. Pour une personne droitière, c’est l’inverse. Pourquoi ? Parce que reconnaître une image n’est pas uniquement une question d’absorption d’informations; c’est aussi une anticipation d’un rapport entre l’objet et notre corps. Ce que nous percevons est la possibilité de prendre cet objet et de l’utiliser.

Mais quel est le lien avec la politique ? Eh bien, tout simplement tout! C’est pourquoi les travaux de George Lakoff sont si intéressants. Lakoff a enseigné la linguistique cognitive à Berkeley et s’est rapidement imposé internationalement comme le leader d’un mouvement de recherche appelé « cognition incarnée », grâce au livre Metaphors We Live By (1980), écrit avec le philosophe Mark Johnson. Après une série d’ouvrages académiques salués, Lakoff a décidé de mettre ses connaissances scientifiques au service d’activistes, de mouvements pour les droits civiques et l’environnement, de féministes et de démocrates.

En tant qu’activistes, nous avons tendance à croire que, pour que les gens agissent en faveur d’une cause d’intérêt collectif, ils doivent d’abord la comprendre. Nous commençons donc par leur expliquer — par les faits. Or les sciences sociales montrent depuis longtemps que ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Les valeurs, l’engagement, le sentiment d’appartenance à un groupe et le désir de ressembler à des personnes que nous admirons sont des moteurs d’action bien plus déterminants que les faits. Lakoff a exploré l’importance des valeurs et leurs liens avec la politique dans son livre Moral Politics: How Liberals and Conservatives Think, publié pour la première fois en 1996 et régulièrement mis à jour depuis. Sa thèse était simple : les valeurs qui nous guident dans le soin des enfants forment les fondements de notre vision du monde. C’est ce que nous utilisons comme référence inconsciente pour définir nos aspirations politiques. Lakoff distingue deux modèles idéaux, chacun avec sa propre cohérence interne, qu’il appelle les modèles du « père strict » et du « parent nourricier ». L’originalité et la force de son approche résident dans le fait qu’elle ne se concentre pas sur les idées, mais sur l’organisation physique de nos réseaux neuronaux. Les conséquences pour la communication politique sont considérables.

A matter of frames

George Lakoff est aussi connu dans le domaine de la communication pour la notion de « cadre » (frame). Ce terme décrit l’un des mécanismes mentaux les plus importants lorsqu’il s’agit d’expliquer comment nos cerveaux créent du sens. Les cadres sont les structures mentales qui permettent aux êtres humains de comprendre la réalité — et parfois de créer ce que nous tenons pour réalité. Un cadre est un « champ d’expérience » qui nous permet de donner du sens à ce qui nous arrive. Il décrit des personnes, des objets, des comportements et des attentes. Il décrit aussi des explications et des solutions aux problèmes. À l’inverse, il exclut d’autres acteurs, objets, explications et solutions. Un seul mot suffit pour activer un cadre, et lorsque ce cadre est activé, il met en lumière certaines choses et en laisse d’autres dans l’ombre.

Le langage n’est pas neutre : chaque mot que nous utilisons évoque automatiquement et inconsciemment un ensemble de liens, d’idées, de jugements et de sensations. Cela est crucial pour les écologues. Parler des enjeux socio-écologiques et appeler à protéger nos environnements vivants n’est pas la même chose que d’employer les mots « lutter contre le changement climatique ». Dans le premier cas, nous activons la responsabilité des « gardiens bienveillants » ; dans l’autre, nous parlons davantage de conflit, d’un ennemi à affronter, ce qui mobilise d’autres types d’émotions et d’actions. Tout cela se joue dans l’intimité de nos réseaux neuronaux, eux-mêmes façonnés par nos expériences, notre apprentissage, notre culture… et notre langue.

Faire appel à protéger nos environnements vivants n’est pas la même chose que d’employer les mots « lutter contre le changement climatique ».

Le choix des mots est donc crucial : des mots différents n’activent pas les mêmes réseaux neuronaux ; ils influencent notre perception du problème et, par conséquent, les solutions que nous jugeons appropriées. Les cadres sont cognitifs avant d’être linguistiques. En d’autres termes, notre cerveau élabore le sens, de manière intuitive et inconsciente, avant même que nous « mettions des mots sur ce sens ».

Conservative freedom

Pendant des décennies, le mot « liberté » est devenu le totem lexical du camp conservateur. Derrière l’usage conservateur de ce mot qui semble universel se cache un cadre idéologique précis, que Lakoff décrit longuement.

Dans ce cadre, la liberté signifie avant tout l’absence de contraintes externes : impôts réduits, moins de lois, moins d’État. C’est la liberté de posséder, de décider par soi-même, de ne pas être « dérangé » par des règles ou des normes collectives. Dans sa version la plus radicale, c’est aussi la liberté de polluer, de refuser les vaccins, ou de porter une arme dans la rue au nom de l’autonomie individuelle. Cette vision, profondément ancrée dans l’histoire politique nord-américaine mais aussi présente en Europe, transforme l’individu en une île dont la liberté est pensée comme un droit contre les autres, et non avec les autres. Dans cette optique, tout ce qui est collectif est une contrainte.

Les conservateurs définissent la liberté selon une logique individualiste et hiérarchique ancrée dans la métaphore morale du père strict. Ce cadre présente les caractéristiques suivantes :

Liberté vis-à-vis de l’intervention de l’État : Les conservateurs insistent sur la liberté comme réduction de la taille et des pouvoirs de l’État à leur minimum. La liberté est vue comme la capacité pour les individus d’agir sans contraintes étatiques, notamment sur les questions fiscales, réglementaires et économiques. Ce cadre valorise la liberté négative, c’est-à-dire la liberté vis-à-vis de l’ingérence de l’État. Liberté = moins d’État, moins de réglementation.

Liberté liée à la responsabilité individuelle et à une morale économique : La liberté est aussi présentée comme la capacité pour les individus d’assumer leur propre responsabilité, dans un système où le succès dépend de l’effort personnel et du mérite. Ce cadre moralise l’économie, valorise la concurrence et la responsabilité individuelle, tout en rejetant l’aide ou les interventions perçues comme des privilèges ou des dépendances. Liberté = responsabilité individuelle et mérite.

Liberté dans un cadre hiérarchique et familial : Selon l’analyse de Lakoff, qui est reprise dans la littérature sur le cadrage, les conservateurs utilisent une métaphore morale de la famille patriarcale, où la liberté est associée à l’ordre, à l’autorité et à la discipline. Cette vision oppose la liberté à la permissivité et justifie une hiérarchie sociale naturelle. Liberté = ordre, autorité et hiérarchie morale.

Liberté comme protection des droits individuels universels : Dans la tradition libérale anglo-saxonne, la liberté est également associée au respect de l’autonomie individuelle, avec un État limité à garantir les droits fondamentaux, sans intervention excessive dans les choix personnels. Liberté = droits individuels universels garantis par un État minimal.

Ces cadres sont mobilisés pour construire un récit cohérent qui place la liberté au cœur des valeurs, mais définie de façon à légitimer des politiques conservatrices visant à limiter l’État et à promouvoir le libre marché.

Les conservateurs ont pu appliquer ce cadre à tous les aspects de leur discours : liberté d’entreprise (traduite en déréglementation généralisée), liberté d’expression (utilisée pour défendre des discours de haine ou le déni du changement climatique), liberté d’éducation (au détriment d’un service d’éducation public), liberté religieuse (utilisée pour s’opposer aux droits des femmes ou des personnes LGBTQIA+), etc. Cette construction narrative est extrêmement efficace pour mobiliser émotionnellement une partie de l’électorat, notamment la classe moyenne blanche inquiète des mutations sociales.

Cette narration exploite une conception orwellienne de la liberté où réduire les services publics devient « libérer » les citoyens. Un exemple souvent cité est la rhétorique de Ronald Reagan, qui a popularisé l’idée que « couper les impôts » ou « réduire la taille du gouvernement » équivaut à accroître la liberté individuelle. Cette métaphore transforme des politiques économiques complexes en une image simple et émotive : moins d’État = plus de liberté. Un autre exemple est la campagne présidentielle de 2024 de Donald Trump, qui a repris et amplifié ce cadre en présentant la liberté comme la capacité d’agir sans intervention gouvernementale, notamment en matière d’immigration, de régulation économique et de droits individuels, tout en mobilisant une métaphore morale familiale (la nation comme une famille, où l’ordre et l’autorité sont essentiels).

Selon Lakoff, les progressistes ont abandonné le champ lexical de la liberté pendant trop longtemps, le laissant entre les mains de ceux qui en ont fait un slogan vide ou un bouclier idéologique pour défendre et promouvoir les inégalités. Cette erreur stratégique a un coût : lorsque une vision du monde unique monopolise un mot aussi fondamental, toute tentative de réforme, qu’elle soit économique, sociale ou écologique, peut facilement être caricaturée comme une attaque contre lui.

Selon Lakoff, les progressistes ont déserté le champ lexical de la liberté depuis trop longtemps.

Reframing freedom

« Il est temps de reprendre sérieusement la liberté, et de reformuler un cadre progressiste puissant autour d’elle. » George Lakoff, Whose Freedom?

Lakoff plaide pour un cadrage alternatif fondé sur l’héritage historique des luttes progressistes et l’extension des droits civiques, de la protection des travailleurs et d’un accès plus large aux soins de santé. Une liberté collective et émancipatrice donne les moyens de faire ses choix (liberté de voter sans entrave, liberté de prendre soin de soi, liberté par le biais de l’éducation publique, etc.).

Pour cela, Lakoff préconise une narration émotionnelle qui mobilise l’empathie plutôt que l’intérêt personnel, la métaphore familiale (la nation comme une famille nourricière qui veille sur ses membres) et des valeurs partagées (protection, entraide, etc.). Il rappelle également de ne pas adopter le langage de l’autre camp (parler de la taille de l’État), car il est impossible de ne pas penser à un éléphant.

Dans le modèle du parent nourricier, proposé par Lakoff pour représenter la morale progressiste, la liberté n’est pas un absolu abstrait : elle est relationnelle, contextuelle, concrète. Elle se construit avec les autres et avec l’aide d’institutions communes. Nous ne sommes pas libres dans la pauvreté. Nous ne sommes pas libres sans soin. Nous ne sommes pas libres lorsque nous ne pouvons pas choisir notre vie. Nous ne serons pas libres dans un monde à 4 °C de réchauffement. Être progressiste, donc, signifie défendre une liberté accessible à toutes et tous. La liberté ne peut être le privilège de quelques-uns au détriment des autres. C’est un projet sociétal collectif.

Surtout, cela signifie changer notre langage, nos slogans et nos récits. Par exemple :

Liberté de vivre dans un monde habitable : Le climat n’est pas une question technique; c’est une question de liberté fondamentale. Une planète invivable n’offre aucune liberté de choix et aucun avenir.

Liberté de décider de son propre corps : Le droit à l’avortement n’est pas une question morale; c’est une condition essentielle de l’autonomie des femmes.

Liberté de prendre soin de soi, de vieillir dignement, d’étudier : Ces droits constituent des conditions concrètes à l’exercice de la liberté. Sans sécurité sociale, la liberté devient un privilège réservé aux plus riches.

Liberté de ne pas être discriminé·e : La discrimination raciste, sexiste ou homophobe prive des millions de personnes de libertés fondamentales dans leur vie quotidienne, comme le logement, le travail, la sécurité et l’amour.

Ce travail de reformulation peut et doit être appliqué à tous les domaines. Sur les questions économiques, il faut réaffirmer comment la précarité entrave la liberté : si le salaire minimum ne vous permet pas de vivre dignement, vous avez perdu votre liberté. En matière de logement et de transports publics, il faut insister sur le fait que se réchauffer et se déplacer ne sont pas des luxes mais des libertés existentielles. Et sur la démocratie, il faut insister sur la liberté de décider ensemble : le droit de vote, la transparence et la participation citoyenne relèvent tous d’une liberté collective.

Selon Lakoff, un exemple réussi est celui de Kamala Harris lors de la campagne électorale américaine de 2024, centrée sur « la liberté de vivre avec dignité », en amalgamant les droits LGBTQIA+ et reproductifs et la protection sociale sous un cadre unifiant unique. Harris a tenté de reprendre la notion de liberté, en la liant à des droits concrets et collectifs : liberté de prendre soin, de voter, d’être protégé socialement. Sa campagne illustre la stratégie consistant à proposer un récit alternatif, plus inclusif et mobilisateur sur le plan émotionnel, en opposition aux cadres conservateurs.

Certains politiciens européens verts et progressistes ont employé des récits similaires. Angelo Bonelli (Italie) a déclaré : « Il ne peut y avoir de liberté dans une société qui vous condamne à la pollution, à l’insécurité et à l’exclusion. » Jean-Marc Nollet (Belgique) a soutenu que « la liberté ne signifie pas devoir choisir entre se chauffer et manger. La liberté, c’est pouvoir vivre avec dignité, et l’écologie y contribue. » Et Teresa Ribera (Espagne) a affirmé que « la liberté n’est pas la possibilité de choisir Uber. Elle consiste à pouvoir joindre les deux bouts, à respirer un air pur et à avoir un avenir. »

Ces exemples montrent aussi comment les cadres fonctionnent au travers de métaphores narratives, qui simplifient des concepts abstraits et mobilisent les émotions, rendant ainsi possible de contrôler le sens politique de la liberté. Lakoff insiste sur le fait que la répétition et la cohérence de ces cadres dans les médias et le discours politique sont essentielles à leur efficacité.

C’est en se réappropriant les mots que nous pouvons transformer notre imagination — et avec elle, la réalité.

Freedom: a collective value

La liberté n’est pas l’opposé de la justice sociale ; elle en est la promesse. Il est donc essentiel de briser le piège rhétorique qui oppose liberté et égalité. Il faut montrer que des règles équitables rendent tout le monde plus libre, et que, dans cette conception, l’État en est le garant et non l’ennemi, et que la solidarité est une force libératrice.

Les progressistes et les écologistes veulent plus, pas moins, de liberté. Mais pour tout le monde, et pas pour quelques-uns seulement. Et c’est la responsabilité des pouvoirs publics de rendre cela possible. Cette ambition doit faire partie de nos discours, de nos programmes politiques, de nos affiches de campagne, mais aussi de nos histoires humaines. Il faut montrer que nos luttes concernent des vies réelles, qu’elles visent à restaurer la dignité, à ouvrir des portes plutôt qu’à les fermer. Il faut défendre l’idée que la régulation, les droits sociaux, les services publics et la protection de l’environnement sont des outils qui transforment la liberté en réalité pour chacun.

Récuperer le cadre de la liberté n’est pas seulement possible, c’est vital pour le projet vert. Car c’est en se réapproprIANT les mots que nous pouvons transformer notre imagination — et avec elle, la réalité. Le choix des mots n’est que la pointe de l’iceberg. Comprendre ce qui se joue sous la surface, élaborer et développer une stratégie à long terme, devient une composante vitale de l’action politique.


  1. George Lakoff (2004). Don’t Think of an Elephant!: Know Your Values and Frame the Debate. White River Junction: Chelsea Green Publishing. Une édition mise à jour et élargie a été publiée en 2014. ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.