Dominique Barthier

Europe

Comment le désengagement de Gaza a ouvert la voie au génocide

L’échec du retrait d’Israël de la bande de Gaza il y a vingt ans est aujourd’hui invoqué pour légitimer une occupation permanente et l’expansion des colonies. Or cette politique n’avait jamais été pensée pour réussir; se délester du contrôle sans souveraineté ni réciprocité promettait déjà des lendemains calamiteux. Les tentatives des dirigeants européens de reconnaître la Palestine – substitut à des mesures plus déterminantes visant à tenir Israël pour responsable – risquent de répéter la même erreur.

Durant les dernières semaines, Israël a fêté les vingt ans du « désengagement de Gaza »: l’opération de 2005 qui a délogé 8 500 colons et retiré ses troupes. Présentée comme un moyen d’alléger le fardeau militaire et de redessiner les contours de son État, cette manœuvre a ignoré l’Autorité palestinienne et a laissé Israël maître des frontières, de l’espace aérien et des ressources de Gaza. À l’étranger, cette retraite était toutefois perçue comme un pas audacieux vers la solution des deux États. Comme l’avait alors formulé le chef de la politique étrangère de l’UE, Javier Solana, « le résultat positif du Désengagement offrira une étape majeure vers un avenir pacifique pour les Israéliens et les Palestiniens, vivant côte à côte et jouissant de sécurité, de prospérité économique et de bien-être social ». L’UE, aux côtés de ses partenaires du Quartet – les États‑Unis, la Russie et l’ONU – a placé le désengagement au cœur de sa diplomatie de planification, approuvant de fait le pragmatisme unilatéral d’Ariel Sharon comme une avancée.

La fausse promesse du désengagement 

Deux décennies plus tard, toutefois, la promesse célébrée à l’étranger s’est dégradée sur le plan intérieur. La télévision israélienne a marqué l’anniversaire avec des dramatiques et des documentaires qui ont présenté l’évacuation comme un traumatisme national, invitant les spectateurs à compatir avec les familles de colons et à voir les attaques du 7 octobre comme l’aboutissement inévitable de ce geste. Ce que ces hommages omettaient, en revanche, c’était la logique politique de l’époque, qui ne cherchait pas une résolution mais un blocage: enterrer la solution à deux États plutôt que de la faire progresser.

En réalité, l’opération elle-même était une ruse stratégique dissimulant une démarche de paix. En associant l’évacuation de quatre avant-postes isolés dans le nord de la Cisjordanie à l’opération, Sharon pouvait affirmer qu’il ne s’agissait pas « Gaza uniquement », tout en utilisant ce geste comme bouclier contre la pression diplomatique croissante. Se défaire d’un territoire devenu une charge lui offrait l’espace politique nécessaire pour resserrer le contrôle israélien sur la Cisjordanie. Comme l’admettrait plus tard son proche conseiller Dov Weisglass, le plan visait à verser le processus de paix dans une ambiance de « formaldéhyde » – entretenir une impasse tout en permettant aux bulldozers de tracer de nouvelles routes et d’ouvrir des logements plus profondément dans les villes en surplomb.

Les Palestiniens ont rapidement compris ce que les responsables israéliens avouaient ouvertement: Gaza était laissé de côté comme un signe de flexibilité, même si l’expansion des colonies en Cisjordanie s’accélérait. Israël continuait d’avoir la maîtrise du ciel, des mers et des frontières de Gaza – et, avec un effet dévastateur, il opposa son veto à chaque sac de ciment nécessaire pour reconstruire maisons, écoles et infrastructures après chaque colère de destruction.

La désillusion face à une sortie unilatérale ne se limita pas à Gaza. Le retrait israélien du Sud-Liban en 2000 avait déjà montré comment se retirer sans accord risquait de ramener Israël à la charge avec une force accrue. La crainte sembla confirmée en 2006, lorsque l’enlèvement de deux soldats par le Hezbollah déclencha une guerre, des milliers de roquettes tombèrent sur Israël, l’offensive terrestre buta et une enquête d’État reprocha au gouvernement des objectifs peu clairs. La leçon que bon nombre d’Israéliens en tirèrent fut brutale: de nouveaux retraits, y compris de la Cisjordanie, étaient hors de proposition.

Pour les Palestiniens, la leçon fut l’inverse: la militance, plutôt que la négociation, pouvait imposer du changement. Israël s’était retiré sans consulter Mahmoud Abbas – ou l’Autorité palestinienne – suggérant que la diplomatie ne donnait rien alors que les roquettes du Hamas forçaient des concessions. Si les colons ne partaient que lorsque la violence rendait l’occupation intolérable, la militance, et non la négociation, apparaissait comme l’instrument d’un impact réel.  

Cette conviction a aidé le Hamas à remporter les élections de janvier 2006 et à prendre le contrôle un an plus tard. En réaction, Israël et l’Égypte imposèrent un blocus. Les usines rouillaient, tandis que les diplômés des universités de Gaza voyaient leurs diplômes réduits à néant au-delà de la clôture. Pour une génération éduquée sans perspective d’avenir, le vote devenait vain, alors que les tunnels et les roquettes livraient des résultats. Pour les faucons de Jérusalem, chaque roquette justifiait le siège; pour les militants de Gaza, chaque nouvelle restriction confirmait que seul la force avait l’efficacité qu’elle prétendait apporter.

Pour une génération élevée sans perspective, les scrutins semblaient vains tandis que les tunnels et les roquettes produisaient des résultats.

Le siège, toutefois, n’est pas l’initiative exclusive d’Israël – ni d’Israël et d’Égypte ensemble; il s’est rapidement transformé en politique internationale. Les États‑Unis et l’Europe ont réduit l’aide directe à l’Autorité dirigée par le Hamas et se sont résolus à rester dans le domaine humanitaire. La Mission européenne d’assistance frontalière à Rafah, lancée en 2005, fut suspendue en 2007. Ce qui avait commencé comme une confrontation régionale s’est durci en une politique de containment.

Même lorsque Gaza était hermétiquement fermée, la Cisjordanie était en train d’être remodelée. La barrière de séparation s’est avancée bien à l’est de la ligne d’armistice de 1949 (« ligne verte »), enveloppant des blocs d’établissements. En 2020, le plan « Paix vers la Prospérité » de l’administration Trump ne fit que codifier ce qui était déjà établi sur le terrain: l’expansion s’était déjà enracinée.

Le cycle du siège et de la guerre 

Le siège fut ponctué par des guerres – 2008-2009, 2012, 2014, 2018 et 2022 – chacune présentée comme une « opération » destinée à restaurer la dissuasion. Les planificateurs l’ont appelée « tondre l’herbe », traitant le militariat comme une tâche récurrente plutôt que comme le résultat prévisible de l’absence d’État. Cette cadence s’est durcie en doctrine. Chaque nouvelle phase affaiblissait Gaza sans jamais la réduire au silence. En 2023, l’assaut du Hamas fut moins une rupture qu’un aboutissement.

Le 7 octobre 2023, des militants du Hamas ont franchi les défenses de Gaza, attaqué des communautés israéliennes du sud, tué environ 1 200 personnes et pris 250 otages. Israël a juré de « détruire le Hamas ». Après près de deux ans de bombardements et d’incursions, Gaza est en ruines: de vastes zones réduites en décombres, la majorité des habitants déplacés et les morts palestiniens dépassant les 60 000. Israël présente cette campagne comme une autodefense existentielle; les critiques parlent de punition collective, de crimes de guerre et d’intentionnalité de famine. Une majorité écrasante des experts affirme que les actions d’Israël à Gaza équivalent à un génocide: une catastrophe morale qui rappelle les atrocités que l’Europe avait juré de ne jamais permettre à nouveau. Dans une amère ironie, Israël a désormais autorisé une prise de Gaza par la force – présentée comme temporaire – exactement vingt ans après avoir déclaré avoir « quitté » l’Enclave.

Le désengagement a échoué parce qu’il n’a jamais été conçu pour réussir – et encore moins selon les termes palestiniens. Un retrait véritable aurait transféré souveraineté et responsabilité. Au lieu de cela, Israël a conservé des leviers de contrôle tout en déniant l’obligation de prendre en charge le bien-être de Gaza. L’unilatéralisme a détruit la réciprocité, affaibli les modérés et renforcé les extremistes. Le siège a suscité la résistance, non la soumission – et une sécurité dépourvue de légitimité s’est révélée vide. Le 7 octobre, ni les murs ni les technologies de surveillance n’effacèrent la proximité ni n’éteignirent le ressentiment.

L’unilatéralisme a détruit la réciprocité, affaibli les modérés et renforcé les extrémistes.

Des acteurs externes ont contribué à enracinier l’impasse. Washington et Bruxelles, autrefois familiers d’une diplomatie axée sur deux États, ont réduit Gaza à une crise humanitaire à gérer, et non à un conflit politique à résoudre. Les cessez-le-feu ont déporté les négociations et l’aide a supplanté la volonté politique. En acceptant la justification d’Israël, les puissances extérieures se sont laissées gagner par l’illusion qu’il était possible d’isoler le conflit.

La tentation de substituer la reconnaissance à la responsabilité est revenue dans la nouvelle chorégraphie diplomatique européenne.

Reconnaissance sans dé-occupation 

À Gaza en flammes, l’Europe rechausse les gestes politiques. La France a annoncé qu’elle reconnaîtrait formellement l’État palestinien lors de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre, aux côtés du Royaume‑Uni, de l’Australie, de Malte et de la Belgique. Parallèlement, la France et l’Arabie saoudite ont coprésidé une conférence des Nations unies qui a donné naissance à la « Déclaration de New York », une feuille de route temporellement limitée promettant des étapes tangibles, limitées dans le temps et irréversibles vers deux États. Cependant, sur le terrain, une grande partie de cet élan reste, pour l’instant, déclaratif.

Le calendrier met en lumière la tragédie: exactement vingt ans après le « désengagement » de Sharon, alors que des opérations israéliennes se poursuivent à Gaza, les capitales européennes s’emploient à reconnaître l’État palestinien. La reconnaissance, sans dé-occupation, risque de devenir une simple cérémonie dans l’ombre des dévastations – la même logique qui autrefois échangea un retrait sans souveraineté contre la stabilité d’un siège. La symétrie est nette: là où Israël avait retiré les colons tout en conservant le contrôle, l’Europe offre aujourd’hui de reconnaître tout en acceptant ce contrôle.

La reconnaissance, sans dé-occupation, risque de devenir une simple cérémonie à l’ombre des devastations – la même logique qui, autrefois, échangea le retrait sans souveraineté contre la stabilité du siège.

Si la reconnaissance doit être plus que de la mise en scène, elle doit s’accompagner d’une réalité: une résolution contraignante du Conseil de sécurité de l’ONU ordonnant un retrait des colonies et des transferts de terres dans un délai déterminé; des restrictions applicables liées à l’expansion des colonies; le transfert des frontières, de l’espace aérien et des ressources vers une souveraineté palestinienne; et un soutien robuste au renforcement des institutions palestiniennes sous une direction unifiée et légitime.

Le désengagement était censé offrir un répit; il a, au contraire, approfondi le désespoir. Deux décennies plus tard, l’avertissement est clair: une crise qui n’est que gérée finit par nous gérer – et l’Europe, qui a autrefois soutenu une solution à deux États, ne peut pas rester les bras croisés. La reconnaissance, prise isolément, ne stoppera pas la dérive. Pour qu’elle compte vraiment, elle doit être associée à des mesures concrètes qui assurent souveraineté et réciprocité plutôt que du simple théâtre. Sinon, l’Europe aura répété le désengagement deux fois: d’abord au nom d’Israël, puis en son propre nom.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.