L’Union européenne et les États‑Unis doivent naviguer entre leurs différences bilatérales et travailler avec des partenaires partageant les mêmes valeurs pour formuler une réponse au techno‑autoritarisme de la Chine. Cet effort doit aller au‑delà des politiques industrielles et viser à façonner une vision numérique positive et inclusive.
À l’égard de la Chine en tant que superpuissance numérique, l’Union européenne et les États‑Unis partagent un éventail de valeurs et d’intérêts, mais partent de points de départ très différents. Pour les États‑Unis, la puissance géostratégique et technologique croissante de la Chine constitue une menace stratégique directe. Alors que les décideurs européens, les chefs d’entreprise et le grand public partagent de plus en plus la perception d’une rivalité systémique entre les démocraties libérales et l’État techno‑autoritaire chinois, la crainte de perdre l’accès au marché chinois demeure un facteur d’incitation plus puissant pour l’UE et ses États membres, en particulier l’Allemagne, que la peur américaine d’un éventuel affrontement — militairement ou dans le cyberespace.
Un consensus transatlantique croissant se fait jour sur les risques pour la sécurité nationale consistant à laisser des entreprises issues d’une économie étatique gérer nos infrastructures critiques ou à accroître notre vulnérabilité face à des transferts technologiques non désirés en intégrant nos entreprises dans l’écosystème numérique chinois. Sans parler des questions morales entourant l’exportation de produits pouvant être utilisés pour la surveillance domestique en Chine ou de l’intégration de nos chaînes d’approvisionnement qui intègrent le travail forcé.
Pendant ce temps, en matière de protection des données ou de concurrence loyale dans l’économie numérique, les Européens ne font pas davantage confiance à Facebook qu’à TikTok. L’affirmation européenne de sa « souveraineté numérique », illustrée par le projet Gaia‑X visant à construire un cadre européen de gouvernance des clouds, témoigne de la méfiance envers la surveillance américaine et du manque de protections solides en matière de confidentialité des données.
Naviguer dans ces divergences paraît ambitieux dans le cadre d’un projet transatlantique restreint. La réponse à la question de savoir comment l’UE et les États‑Unis devraient traiter la Chine dans le domaine numérique réside, dans une certaine mesure, à retirer la Chine de l’équation et à privilégier de nouveaux partenariats visant à construire une vision commune du monde numérique dans lequel nous souhaitons vivre, en sociétés démocratiques. Plutôt que de se concentrer sur le contournement ou le containment de la Chine, nous devrions façonner une agenda numérique démocratique mondiale.
Recherche, normes et biens publics numériques
Une politique transatlantique sur la Chine aussi complète qu’insaisissable qu’un modèle d’agenda numérique transatlantique. Cependant, une convergence partielle dans certains domaines peut être mobilisée de concert avec d’autres partenaires partageant les mêmes valeurs.
L’administration Biden discute actuellement d’un cadre de recherche conjointe et d’établissements de normes, dans le but de protéger les infrastructures critiques et les chaînes d’approvisionnement. Dans un article de Foreign Affairs, Jared Cohen et Richard Fontaine proposent qu’une telle alliance de « techno‑démocraties » comporte initialement l’Australie, le Royaume‑Uni, le Canada, la Finlande, la France, l’Allemagne, l’Inde, Israël, le Japon, la Corée du Sud et la Suède, aux côtés des États‑Unis. Un concept similaire a été avancé dans un appel à l’action conjoint par le Center for a New American Security (CNAS), dirigé par Fontaine, en coordination avec l’Institut Mercator pour les Études Chinoises (MERICS) basé à Berlin et l’Initiative Asie‑Pacifique du Japon. Les trois ont également recommandé que les membres de l’alliance mettent en commun leurs ressources pour financer des infrastructures numériques sûres et accroître l’inclusion numérique dans les pays tiers. Le China Strategy Group, coprésidé par Cohen, responsable chez Google, et l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, a proposé de mettre en place une société internationale de financement technologique afin de contrer le projet de connectivité mondiale de la Chine, l’initiative « Belt and Road » (BRI), en fournissant des biens publics numériques aux régions du monde qui dépendent de plus en plus de la technologie chinoise.
En matière de protection des données ou de concurrence équitable dans l’économie numérique, les Européens ne font plus confiance à Facebook autant qu’à TikTok.
Pour que de tels efforts puissent gagner une légitimité démocratique plus largement, ils devront aller au‑delà de la politique industrielle et de la simple concurrence contre la Chine. Ils devraient viser à structurer les débats sur la gouvernance numérique mondiale autour de valeurs partagées — de la durabilité et de l’inclusion à la démocratie et aux droits humains. Et ils devraient inclure l’UE en tant que pourvoyeur de normes au niveau mondial, plutôt que seulement certains de ses États membres.
Pour que cela devienne une voie viable, les deux parties ont du travail à faire. L’UE doit aboutir à une évaluation claire de la manière dont ses intérêts économiques s’alignent avec ses autres objectifs — la protection des droits humains, des normes environnementales, et oui, des intérêts stratégiques dans son voisinage oriental, qui est fortement ciblé par la BRI. L’étroite imbrication des constructeurs automobiles allemands avec le marché chinois continue d’offrir à Pékin un levier, comme en témoigne le dernier accord de principe entre l’UE et la Chine sur les éléments d’un accord d’investissement à la fin de 2020, qui a suscité des craintes aux États‑Unis d’une intégration plus étroite des entreprises européennes dans l’économie numérique de la Chine.
Le dilemme de la Chine pour l’Allemagne et le fossé de crédibilité américain
Lors d’un discours virtuel prononcé lors de la conférence annuelle sur la politique étrangère de la Heinrich‑Böll‑Stiftung, le 18 janvier 2021, la coprésidente du parti écologiste allemand (Les Verts), Annalena Baerbock, a vivement critiqué l’accord — une priorité du gouvernement Merkel — pour n’avoir obtenu que peu de concessions chinoises sur l’accès au marché et les standards du travail. Mais Baerbock a aussi reconnu le dilemme. « Nous ne pourrons pas nous couper de la Chine, mais nous ne devons pas non plus fermer les yeux », a‑t‑elle déclaré, mettant en garde contre les dépendances croissantes vis‑à‑vis des investissements chinois dans les infrastructures régionales de l’UE, comme en Serbie.
L’administration Biden, quant à elle, devra regagner la confiance européenne dans une économie numérique mondiale dirigée par les États‑Unis et réaffirmer son appartenance au camp des démocraties et des droits numériques après les années Trump. Imprimer des valeurs dans le débat sur la gouvernance numérique mondiale sera difficile tant que les États‑Unis n’auront pas de crédibilité pour protéger les droits numériques chez eux. Le débat politique américain s’est récemment déplacé de l’idée de considérer les réglementations européennes comme protectionnisme. Après une levée de boucliers initiale en 2018, le RGPD (Règlement général sur la protection des données) de l’UE est désormais accepté comme norme mondiale de facto, même par de nombreuses entreprises américaines. La California Consumer Privacy Act (CCPA) s’inspire largement du RGPD, et beaucoup s’attendent à ce que le Congrès fasse une nouvelle tentative d’adopter une législation fédérale sur la protection des données cette année.
Imprimer des valeurs dans le débat sur la gouvernance numérique mondiale sera difficile tant que les États‑Unis n’auront pas de crédibilité pour protéger les droits numériques chez eux.
La pression des lobbys technologiques américaine est prête à livrer bataille sur le projet de Règlement sur les services numériques (DSA) et Règlement sur les marchés numériques (DMA) de la Commission européenne. Parallèlement, de nombreux responsables et experts américains qui évoquent une réforme des protections de responsabilité pour les plateformes (Section 230) souhaiteraient surtout, à l’inverse, admirer la proposition législative réfléchie qui prévoit une plus grande responsabilité et transparence comme alternative à des outils plus lourds pour filtrer et retirer un contenu jugé nuisible, mais non illégal. Alors que les enquêtes antitrust contre Google et Facebook prennent de l’ampleur aux États‑Unis, lier la responsabilité des plateformes à leur domination du marché est largement discuté comme une approche législative pionnière.
La nécessité d’une coalition plus large
Hormis les ajustements nationaux, l’UE et les États‑Unis doivent régler quelques questions bilatérales. Pour qu’une coalition plus large de governance numérique démocratique multilatérale voie le jour, il serait idéal qu’ils puissent lever, le plus rapidement possible, les obstacles transatlantiques évidents en matière de politique numérique — par exemple en trouvant une voie respectueuse des droits pour rétablir les transferts de données transatlantiques après que la Cour de justice de l’Union européenne a invalidé le Privacy Shield, et en trouvant un compromis au sein de l’OCDE sur la fiscalité numérique. Ils peuvent raviver ce qui était autrefois la partie la plus prometteuse des négociations TTIP échouées — un dialogue sur l’harmonisation des normes industrielles pour les technologies émergentes. Le Conseil UE‑US sur le commerce et la technologie, proposé par la Commission européenne, pourrait être le bon lieu pour cela.
Une coalition plus large entre les démocraties cherche à établir et coordonner des contrôles d’exportation multilatéraux pour les technologies critiques, une surveillance des investissements et d’autres mesures visant à protéger les infrastructures numériques nationales. Elle identifierait des domaines propices à la recherche et à la coopération commerciale — tout en reconnaissant les limites réalistes de la concurrence au sein d’un tel groupe sur les questions de propriété intellectuelle et de talents.
Mais au-delà des questions de sécurité et de concurrence, elle mettrait l’accent sur une agenda positive autour des valeurs telles que la durabilité, l’inclusion, la démocratie et les droits humains — par exemple en cherchant à façonner des règles guidées par des valeurs pour les technologies émergentes telles que l’intelligence artificielle (IA) dans l’OCDE, le G20 ou d’autres forums. Et elle viserait à ce que les discussions sur la gouvernance numérique restent ouvertes à des pays en développement et émergents, afin de construire un espace numérique véritablement inclusif, démocratique, durable et fondé sur les droits, sans céder face à une connectivité fournie par une influence unique et puissante.
Différences dans les lois ou réglementations nationales ne devraient pas constituer des obstacles insurmontables, à condition que les partenaires puissent s’entendre sur des éléments procéduraux garantissant la légitimité démocratique des structures de gouvernance numérique. La transparence, la reddition de comptes et les voies de recours juridiques seraient les éléments centraux de cette légitimité.
Très important, la coalition démocratique devrait ouvrir le dialogue au-delà d’un cercle restreint autrefois appelé « l’Occident ». Ses membres devraient démontrer que leurs offres de connectivité alternatives pour les pays à revenu faible et moyen sont enveloppées par des normes éthiques supérieures à celles de la Chine. Ils devraient assurer que des accords commerciaux numériques tels que celui actuellement négocié par 80 Membres de l’OMC dans le cadre de l’Initiative de Déclaration Commune (Joint Statement Initiative) donnent à d’autres l’espace nécessaire pour tracer leur propre souveraineté numérique. Les pays en développement et émergents doivent faire partie des discussions sur ce à quoi devrait ressembler un espace numérique inclusif, démocratique, durable et fondé sur les droits — et sur leur degré de confiance envers une coalition puissante de « techno‑démocraties » par rapport à la Chine.
Cet article s’inspire des discussions lors de l’atelier « Elements of a New Transatlanticism » à la 21e conférence sur la politique étrangère de la Heinrich‑Böll‑Stiftung le 28 janvier 2021 et est publié en coopération avec la Heinrich Böll Stiftung.
