Le littoral pittoresque du Kenya, au-delà des plages de sable blanc et des complexes huppés, cache une crise discrète. Le Kenya, à l’instar de la Thaïlande, du Brésil et de la République dominicaine, est devenu une destination de premier plan pour le tourisme sexuel. Nombre de ces touristes sont des Européens d’un certain âge, notamment des Allemands, des Italiens et des Suisses, qui profitent de la pauvreté locale et d’un contrôle policier insuffisant pour échapper à toute poursuite.
Selon un rapport de l’UNICEF de 2006, jusqu’à 30 % des enfants âgés de 12 à 18 ans dans les zones côtières du Kenya — Malindi, Mombasa, Kalifi et Diani — seraient impliqués dans des rapports sexuels transactionnels avec des touristes. Bien que ce chiffre soit dépassé par le temps, les rapports d’ONG et de journalistes suggèrent que l’exploitation sexuelle des mineurs demeure endémique, en particulier dans les zones prisées des touristes.
La crise du trafic sexuel au Kenya
Les communautés côtières du Kenya figurent parmi les plus pauvres du pays, malgré leur popularité auprès des touristes européens. Si le tourisme a apporté certaines opportunités d’emploi, les revenus importants n’ont pas bénéficié aux habitants, maintenant la région dans un état de pauvreté persistante.
Une telle pauvreté, associée à un niveau de normalisation sociale relativement élevé, augmente la vulnérabilité des enfants locaux à l’exploitation. Par exemple, le rapport de l’UNICEF indique que nombre d’enfants commenceront par vendre leur corps dans des bars à des hommes locaux et, à partir de là, intégreront le marché touristique, ce qui signifie que l’exploitation débute souvent localement avant de s’étendre aux étrangers lorsque la demande augmente pendant la haute saison.
Pour les enfants, peu d’options existent pour fournir un soutien psychologique, financier ou social. Si un petit nombre d’organisations locales offrent une aide cruciale aux victimes et s’emploient à lutter contre l’exploitation, le problème dépasse largement les ressources dont elles disposent. Par ailleurs, les mécanismes nationaux de prévention, d’application et de reddition de comptes restent insuffisamment développés. Alors que la formation de la police kényane comprend une brève section sur les droits de l’enfant, il n’existe généralement pas de session de remise à niveau, et la poursuite des délinquants étrangers, en particulier les personnes riches, demeure un enjeu majeur.
Par ailleurs, les gouvernements européens peinent fréquemment à faire en sorte que leurs citoyens répondent de leurs actes commis à l’étranger. Par exemple, si le gouvernement suisse a lancé en 2010 la « Campagne pour protéger les enfants et les jeunes contre l’exploitation sexuelle liée au tourisme », le projet a essentiellement pris la forme d’une sensibilisation plutôt que d’une coopération gouvernementale réelle pour faciliter les condamnations des auteurs. Pour autant, face à ce vide de gouvernance, une infrastructure prometteuse émerge grâce à des accords bilatéraux.
Accords bilatéraux : des failles, mais prometteurs
En 2024, l’Allemagne et le Kenya ont signé un Migration and Mobility Partnership Agreement (MMPA), l’un des nombreux accords bilatéraux développés dans le cadre des politiques migratoires externes des États européens. Ces accords visent à gérer les flux migratoires, à répondre aux pénuries de main-d’œuvre européennes et à faciliter le retour des migrants en situation irrégulière. Ils incarnent surtout une forme croissante de coopération entre États qui réunit outils juridiques, politiques et de développement sous un cadre commun de responsabilité.
Dans ces accords, on trouve souvent une référence à la lutte contre la traite des êtres humains, mais elle est généralement limitée à l’exploitation par le travail. Étant donné que le tourisme échappe au champ d’application des MMPA, ils ne reconnaissent pas le lien entre le tourisme international et l’exploitation sexuelle des enfants, et encore moins ne proposent des mesures concrètes pour y faire face. Néanmoins, un accroissement des flux de travail et une coopération interétatique renforcée entre les deux pays augmenteront sans doute également les flux touristiques.
À l’heure actuelle, les Allemands constituent le deuxième plus grand groupe de touristes européens visitant le Kenya, après les Britanniques. À mesure que les liens diplomatiques se renforcent et que la mobilité entre les deux pays augmente, le risque d’un comportement prédateur apparaissant sans une supervision suffisante s’accroît également. Bien que le MMPA entre le Kenya et l’Allemagne ne soit pas spécifiquement centré sur le tourisme, il met déjà l’accent sur la lutte contre la traite et l’exploitation. Ainsi, ces dispositions pourraient être élargies pour inclure des mesures de protection de l’enfance.
Par exemple, les MMPA prévoient des mécanismes de coopération policière transfrontalière, qui pourraient être adaptés pour inclure des enquêtes conjointes sur les affaires de tourisme sexuel impliquant des mineurs, des protocoles de partage d’informations sur les suspects et des accords d’assistance juridique mutuelle permettant des poursuites transfrontalières.
De plus, les MMPA offrent une plateforme diplomatique régulière qui exige une communication constante entre les représentants des États. Cela pourrait institutionnaliser les discussions sur l’exploitation sexuelle des enfants et assurer une reddition de comptes politique. La coopération interétatique sur cette question n’est pas seulement souhaitable; elle est nécessaire. Les crimes contre les enfants franchissent les frontières, impliquant des auteurs issus de revenus plus élevés dans un pays et des victimes à revenu plus faible dans un autre.
Sans structures bilatérales pour combler les distances juridiques et opérationnelles, le résultat est une impunité quasi totale. Dans le cadre actuel, les États européens manquent d’incitations politiques suffisantes pour poursuivre leurs ressortissants, tandis que les autorités kényanes peuvent hésiter à poursuivre les étrangers de peur de déstabiliser l’industrie touristique rentable. Les partenariats migratoires bilatéraux, soutenus par des intérêts mutuels et une coordination régulière, offrent une voie pour sortir de cette impasse.
La priorité de la coopération bilatérale dans la lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants
Utiliser la coopération bilatérale pour contrer l’exploitation sexuelle des enfants ne manque pas de précédents. Par exemple, la Thaïlande et le Canada ont ratifié des engagements internationaux pour lutter contre le tourisme sexuel des enfants. De plus, l’article 7(4.1) du Code criminel canadien prévoit une compétence extraterritoriale permettant aux autorités canadiennes de condamner les touristes qui exploitent des enfants à l’étranger.
théoriquement, cela signifie que les touristes canadiens peuvent être tenus responsables de leurs crimes, bien que, dans la pratique, les condamnations restent peu nombreuses. Cependant, les affaires qui ont abouti à des condamnations efficaces résultaient d’une coopération efficace entre les autorités thaïlandaises et canadiennes grâce à l’assistance judiciaire et à des traités d’extradition.
L’accord MMPA entre l’Allemagne et le Kenya jette les bases d’une collaboration similaire, avec un potentiel de taux de condamnation plus élevés s’il est appliqué de manière efficace. L’article 2 du MMPA précise les domaines de coopération entre les États, notamment « prévenir et combattre le travail forcé, l’exploitation du travail et la traite des êtres humains ainsi que la protection des victimes ». En s’inspirant du modèle canado-thaïlandais, cette clause pourrait être élargie pour inclure spécifiquement l’exploitation sexuelle des enfants, car il s’agit non seulement d’un travail illégal, mais il s’agit généralement aussi d’un trafic.
L’accord germano-kényan constitue une étude de cas convaincante, mais les défis et les opportunités sont bien plus vastes. Le réseau croissant des MMPA et d’autres accords bilatéraux similaires, créés par les États européens, met en place l’infrastructure de gouvernance nécessaire pour s’attaquer à l’exploitation sexuelle des enfants à l’échelle transnationale.
Ce qu’il faut désormais, c’est une vision politique pour étendre leur mandat. Ces accords regroupent déjà plusieurs domaines, notamment le travail, le développement, le rapatriement et le renforcement des capacités, sous un cadre commun. Intégrer la protection de l’enfant dans ce cadre permettrait de réorienter les outils existants vers une approche plus holistique de la protection humaine.
L’Europe ne peut pas se présenter comme un acteur responsable de la gouvernance mondiale de la migration et de la coopération bilatérale sans fermer les yeux sur les préjudices causés par ses citoyens à l’étranger. De même, les États africains, désireux de profiter du tourisme international, ne devraient pas être contraints d’accepter l’exploitation des enfants comme compromis.
[Élliott Frey a édité cet article.]
