Les trois derniers sommets climatiques des Nations unies se sont tenus dans des pays autoritaires, limitant la participation de la société civile et affichant des ambitions modestes. À l’inverse, la prochaine COP dans l’Amazonie brésilienne offre une opportunité de rompre avec les polémiques des éditions précédentes. À une époque où le déni climatique progresse des deux côtés de l’Atlantique, des intérêts géopolitiques pourraient faire ou défaire les efforts visant à prévenir l’effondrement écologique et à instaurer la justice climatique.
Le Brésil accueillera la COP30, la conférence annuelle sur le climat des Nations Unies, du 11 au 20 novembre. L’événement se déroule dans une période de bouleversements géopolitiques. C’est la première COP depuis la réélection de Donald Trump, qui a annoncé – une fois de plus – le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris. Bien que l’effet juridique de cette décision ne soit effectif qu’en janvier 2026, il a refusé d’envoyer une délégation américaine à la conférence. La COP mettra à l’épreuve la capacité de la communauté internationale à maintenir et intensifier les efforts climatiques face à l’opposition des États-Unis, responsables du plus grand volume d’émissions de CO2.
Le rôle de l’Europe est également mis en question. Longtemps moteur principal des accords climatiques, le continent traverse des revers en matière de politique environnementale sous l’influence croissante de l’extrême droite. Par ailleurs, lors de la COP29 de l’an dernier à Bakou, en Azerbaïdjan, les pays développés ont montré leur réticence à mobiliser les ressources financières nécessaires pour la mitigation et l’adaptation dans le Sud global. Le rôle de la Chine sera aussi scruté de près, puisqu’elle domine certaines technologies clés de la transition énergétique tout en restant aujourd’hui le premier émetteur mondial. Pour sa part, le président Lula da Silva veillera à ce que la COP, qui se tient dans la ville amazonienne de Belém, accorde une attention particulière à la protection des forêts tropicales.
Encore une fois, les blocs géopolitiques ont le devoir d’augmenter leur ambition climatique, alors que la décennie cruciale des années 2020 atteint son mi-parcours et que les probabilités d’éviter un dérèglement climatique catastrophique diminuent, selon les calculs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Un rapport publié récemment par des scientifiques et des défenseurs de l’environnement avertit que la planète a atteint son premier point de bascule, les récifs coralliens des eaux chaudes étant confrontés à une dégradation à long terme.
Négociations climatiques un an après Bakou
Le sommet COP29 de Bakou a été surnommé « la COP du financement climatique ». Son principal enjeu consistait à convenir d’un transfert important de ressources financières des pays développés vers le Sud global afin de « réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et de protéger des vies et des domiciles contre les effets croissants du changement climatique », selon les termes des Nations Unies.
Les pays les plus développés n’ont offert que 300 milliards de dollars US par an d’ici 2035, chiffre que les négociateurs du Sud global ont décrit comme une « plaisanterie », une « injure », et « affreusement insuffisant ». Le Groupe indépendant d’experts de haut niveau sur le financement du climat avait calculé qu’il fallait un billion de dollars par an d’ici 2030, soit plus du triple du montant convenu à Bakou.
L’échec du volet financier à Bakou illustre clairement deux dynamiques qui entravent les négociations climatiques depuis des décennies : d’abord, l’absence d’unanimité sur un accord ambitieux, avec des États isolés ou de petits groupes qui retiennent l’action; ensuite, l’égoïsme des pays les plus développés qui refusent d’intégrer la justice climatique comme principe directeur de la politique climatique mondiale, malgré le fait que le Conseil de l’Union européenne ait récemment plaidé pour « une transition juste et équitable hors des énergies fossiles dans les systèmes énergétiques qui ne laisse personne de côté ». Le Nord global est responsable de 92 pour cent des « émissions globales de carbone excédentaires », selon une enquête du The Lancet.
Le Nord global est responsable de 92 pour cent des « émissions globales de carbone excédentaires ».
L’accord le plus novateur à Bakou a porté sur la création des marchés du carbone prévus par l’Accord de Paris. Il s’agit d’un mécanisme destiné à fournir des incitations financières pour les actions d’atténuation du changement climatique, transformant les droits d’émission en crédits pouvant être achetés et vendus. Selon la présidence de la COP29, les marchés du carbone « pourraient réduire le coût de mise en œuvre des plans climatiques nationaux de 250 milliards de dollars US par an en favorisant la coopération transfrontalière », en facilitant le transfert de ressources financières vers les pays les plus pauvres sans compromettre les objectifs globaux de réduction des émissions.
Cependant, les marchés du carbone existants – utilisés par les grandes entreprises pour compenser leurs émissions – ont été fortement critiqués pour leur manque d’efficacité réelle et leurs impacts environnementaux et sociaux souvent catastrophiques. Ainsi, Cristina Alonso, responsable de la justice climatique à l’ONG Friends of the Earth en Espagne, considère ces marchés comme une « fausse solution ». La présidence brésilienne de la COP30 entend « harmoniser les standards et relier les systèmes existants d’échanges de crédits carbone pour accroître la liquidité, la prévisibilité et la transparence ».
Une COP sans les États‑Unis
Belem verrait les débats se dérouler en l’absence de la chaise vide laissée par Donald Trump. Le républicain a été réélu en 2024 avec la promesse de remettre en cause les objectifs climatiques et de favoriser l’exploitation massive d’hydrocarbures, résumé par son slogan « forer, forer, forer ». Trump a commencé à tenir sa promesse peu après son investiture, en ordonnant le retrait des États‑Unis de l’Accord de Paris une fois encore après que l’ancien président Barack Obama eut suspendu le premier retrait en 2017.
Trump a à plusieurs reprises nié la crise climatique et a transformé sa rhétorique en action: il a mis fin au financement de la Loi sur la réduction de l’inflation de 2022 – principale loi climatique de Biden – et a approuvé de nouvelles exploitations pétrolières et gazières, même dans des zones protégées. Selon les estimations de Carbon Brief, la réélection de Trump équivaudrait à l’émission de 4 milliards de tonnes supplémentaires de CO2 d’ici 2030. Cela « annulerait – deux fois – toutes les économies réalisées grâce au déploiement d’éolien, de solaire et d’autres technologies propres dans le monde au cours des cinq dernières années ».
Paradoxalement, l’absence de Washington à la COP pourrait être bénéfique pour l’issue du sommet. « Leur absence pourrait faciliter des accords entre les pays et permettre à d’autres de prendre l’initiative; l’Europe et la Chine pourraient y gagner », affirme Clàudia Custodio, experte à l’Observatoire sur la dette dans la Globalisation (ODG), un réseau de recherche sur la justice climatique. Alonso partage cet avis et estime que l’absence américaine retire un obstacle aux négociations.
Paradoxalement, l’absence de Washington à la COP pourrait être positive pour l’issue du sommet.
Une Europe en question
L’Union européenne a traditionnellement été le principal défenseur d’une politique climatique mondiale, en poussant à des objectifs plus ambitieux de réduction des émissions. Par ailleurs, le bloc a réussi à réduire ses émissions de 37 pour cent entre 1990 et 2023, la plus forte baisse relative parmi les grands pollueurs. Son objectif officiel demeure une réduction de 55 pour cent d’ici 2030 et la neutralité climatique d’ici 2050. Toutefois, cet apparent leadership masque des pratiques telles que l’externalisation des émissions et est remis en question par l’influence croissante de l’extrême droite au sein de la politique européenne.
Les dirigeants européens n’ont pas réussi à s’accorder sur un nouveau cadre commun de réduction des émissions, se contentant d’un « objectif indicatif pour 2035 dans une fourchette comprise entre 66,25 % et 72,5 % ». Bien que cela révèle des divisions internes, cela reflète aussi les nouveaux rapports de force au sein de l’UE. La nouvelle Commission, formée après les élections européennes de 2024, comprend pour la première fois un membre du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), hostile aux politiques environnementales. De plus, le Parti populaire européen, le plus important du Parlement européen, s’est éloigné du Green Deal, le paquet de législation environnementale approuvé sous la première mandature de la présidente Ursula von der Leyen (2019-2024). En réalité, celle-ci a laissé entendre un aménagement de l’objectif de réduction des émissions pour 2040 dans le cadre de l’agenda de « simplification » de l’UE, ce qui jette le doute sur la capacité du bloc à porter les négociations climatiques à Belèm.
Custodio critique l’UE pour avoir choisi d’attirer des ressources privées afin de tenir ses engagements financiers, ce qui pourrait alourdir la dette des pays du Sud. « L’Europe devrait être extrêmement ambitieuse et mettre des fonds publics inconditionnels sur la table pour réparer les dégâts infligés aux autres pays souffrant de l’urgence climatique », dit-elle. Un récent rapport d’Oxfam et du CARE Climate Justice Centre révèle que « les pays en développement remboursent désormais plus fortement leurs dettes climatiques envers les pays riches qu’ils n’en reçoivent », une grande partie du financement existant se faisant sous forme de prêts.
La Chine : le grand inconnu de la COP30
Pour la première fois dans l’histoire des COP, la Chine a présenté avant le sommet un objectif de réduction des émissions – 7 % d’ici 2035 par rapport au pic des émissions, et ce dans tous les secteurs économiques. La Chine a été responsable de plus de 60 pour cent des émissions mondiales au cours de la dernière décennie, et ses émissions de CO2 représentent aujourd’hui près d’un tiers du total mondial, soit davantage que l’ensemble des pays développés réunis.
Cependant, Alonso, de Friends of the Earth, souligne qu’« une grande partie des émissions de la Chine proviennent de la production de biens exportés vers d’autres pays, par des entreprises américaines et européennes, et pour les consommateurs de ces pays. Ils externalisent leurs émissions vers la Chine ». Un exemple illustratif est la Belgique: l’externalisation des émissions représentait 17 pour cent de la réduction globale du pays entre 1995 et 2007. Ainsi, Alonso considère que « du point de vue des capacités différenciées et de la responsabilité historique, la Chine remplit ses obligations » en raison de son niveau de développement plus faible et de sa faible part dans les émissions historiques.
La position traditionnelle de la Chine dans les négociations climatiques a été de rejeter les engagements de réduction des émissions, s’appuyant sur sa qualification de pays en développement au sein du cadre de l’ONU sur le climat, qui lui confère des engagements différents de ceux des pays développés. Par ailleurs, Pékin a signé des dizaines d’accords climatiques bilatéraux avec 42 pays du Sud global dans le cadre de sa stratégie d’influence mondiale. L’engagement récent de réduire ses émissions suggère une transition vers un rôle plus actif dans la diplomatie climatique. De plus, selon Alonso, « l’absence des États‑Unis pourrait renforcer le rôle de la Chine. Dans les COP précédentes, les conflits géopolitiques entre les deux pays se transmettaient dans les négociations ».
La forte capacité de planification économique de l’État chinois est un facteur en faveur de la transition verte, comme le démontre l’ampleur et la rapidité du développement de l’industrie des panneaux photovoltaïques. En 2023 simplement, la Chine a installé davantage de panneaux solaires que les États‑Unis ne l’ont fait jamais. Cependant, son décrochage bas carbone est entravé par une forte dépendance au charbon – qui fournit encore plus de 50 pour cent de l’électricité du pays – ainsi que par le secteur de la construction et les exportations.
Une grande partie des émissions de la Chine proviennent de la production de biens destinés à l’exportation vers d’autres pays.
Les contradictions du Brésil
Les trois COP précédentes se sont déroulées en Égypte, aux Émirats arabes unis et en Azerbaïdjan, des régimes autoritaires fortement dépendants des exportations de gaz et de pétrole. Aucune grande protestation n’était autorisée autour des conférences officielles, utilisées par les gouvernements pour polir leurs bilans en matière de droits humains. Custodio se félicite du fait qu’à Belém « il y aura une présence plus importante de la société civile que lors des trois COP précédentes », tout en dénonçant la participation de « lobbyistes de l’industrie des combustibles fossiles ».
Accueillir la COP30 offre une opportunité pour Lula de renforcer son prestige diplomatique. L’événement intervient alors que le dirigeant de centre gauche tente d’apaiser les tensions avec Trump, qui a imposé des tarifs et des sanctions au Brésil en réponse à la condamnation à une peine de prison de l’ancien président Jair Bolsonaro pour tentative de coup d’État en 2023. L’arrivée de dizaines de chefs d’État à Brasilia augmentera la visibilité internationale de Lula (et, si la COP se conclut bien, sa stature mondiale). Le Brésil est un acteur clé des BRICS, l’alliance qui, sous la houlette de la Chine, se présente comme l’un des principaux contre-poids géopolitiques à l’influence de Trump et des États‑Unis.
« Ce n’est pas anodin que la COP se tienne à Belém, juste à l’embouchure de l’Amazone, alors qu’il aurait été plus simple de la tenir à São Paulo », remarque Alonso. Lula veut profiter du sommet pour attirer l’attention internationale sur la protection des forêts tropicales et des communautés autochtones qui les habitent – une question cruciale pour le Brésil, qui abrite 65 % de l’Amazonie, et pour l’agenda climatique mondial. Une analyse de la NASA réalisée en 2021 révélait que la capacité d’absorption du CO2 par les forêts diminue en raison de la déforestation, au point que l’Amazonie émet aujourd’hui plus de gaz à effet de serre qu’elle n’en absorbe. Pendant son mandat, Bolsonaro a démantelé des protections de l’Amazonie et promu une déforestation massive, un héritage que Lula s’est efforcé de déconstruire, proposant notamment un fonds mondial pour financer la protection des forêts.
Cependant, l’engagement de Lula en faveur de la protection des forêts tropicales et de la lutte contre le changement climatique peut sembler en demi-teinte. Lors du sommet de 2023 sur le Traité de coopération amazonien, Lula n’a pas soutenu la proposition du président colombien Gustavo Petro d’interdire l’extraction de pétrole et de gaz dans la région. Et en octobre de cette année, l’entreprise publique Petrobras a reçu l’autorisation d’extraire du pétrole près de l’embouchure du fleuve Amazone. Custodio avertit que « les projets de Lula visant à étendre Petrobras pour continuer l’extraction pétrolière créent de la méfiance à l’égard de la présidence ».
En parallèle, Lula s’est engagé à mettre fin à la déforestation d’ici 2030 – un objectif difficile à atteindre compte tenu de l’opposition des puissants intérêts économiques de l’agroalimentaire, de l’industrie du bois et de l’exploitation minière.
Malgré ses nombreuses contradictions, le Brésil de Lula représente un exemple de leadership progressiste pour le Sud global et pourrait influencer l’issue de la COP30. Tant Custodio qu’Alonso espèrent des avancées en matière de transition juste, une priorité pour le Brésil et pour le Sud global dans son ensemble.
Un carrefour précaire
Le tournant du déni des États‑Unis et l’hésitation de l’UE n’inspirent guère d’espoirs de changement à la COP30, dans la mesure où ce sont elles les parties les plus responsables de la crise climatique. Cependant, à l’heure de transformations géopolitiques profondes, le rôle de la Chine, des BRICS et du Sud global pourrait peser davantage que jamais sur l’issue du sommet.
La présentation par le gouvernement chinois d’un objectif de réduction des émissions suggère une volonté de combler l’écart diplomatique laissé par les États‑Unis, tandis que Lula utilisera la tribune de la COP pour asseoir son rôle de leader progressiste du Sud global. Par ailleurs, on prévoit un espace plus large pour les militants de la société civile à Belém, ce qui pourrait influencer les débats.
