Dominique Barthier

Europe

De promoteur de paix à acteur de puissance : la mutation stratégique de l’UE vers la militarisation

Avec la guerre à nos portes et la protection américaine qui n’est plus garantie, l’Union européenne voit ces dernières années émerger une multiplication des voix appelant à accroître les dépenses militaires et à renforcer l’orientation sécuritaire. Pour un bloc né de l’idée même de la paix et de la prévention des conflits, c’est un tournant majeur, qui tranche nettement avec les cadres qui ont jusqu’ici défini l’UE et son image.

​​Le rapport récemment publié par Mario Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne appelle à un investissement annuel additionnel sans précédent d’environ 800 milliards d’euros, afin de répondre aux besoins technologiques, de décarbonisation et de sécurité de l’UE, et de stimuler la croissance économique​​. Un tel volume d’investissement ferait pâlir le 723 milliards d’euros alloués dans le cadre du dispositif de relance et de résilience post-COVID entre 2021 et 2026. Et, de façon encore plus saisissante, représentant environ 4,7 % du PIB, il dépasserait de loin l’ampleur du Plan Marshall d’après-guerre, qui avait contribué à la reconstruction d’un continent autrefois dévasté par le conflit le plus meurtrier de l’histoire.

​​​​​Le rapport a suscité une large attention, mais la volonté politique de mettre en œuvre certaines de ses propositions — notamment l’émission d’une dette commune européenne — fait défaut. Toutefois, Draghi a souligné que ses recettes destinées à accroître la compétitivité étaient indispensables pour atteindre les objectifs que l’UE s’est déjà fixés. En matière de capacités de défense européenne, par exemple, le rapport marque un virage qui se préparait depuis plusieurs années et qui pourrait modifier profondément la nature même du projet européen.​​​​​​ 

Le rapport tant attendu préconise non seulement une augmentation des dépenses militaires pour l’achat d’armes, mais aussi un renforcement des activités de recherche et développement. Il propose également de donner aux entreprises de l’industrie de défense un meilleur accès aux financements publics et privés de l’UE et du secteur privé. 

​​Alors que certaines des recommandations de Draghi — telles que l’achat commun et le recours à des fournisseurs issus d’entreprises européennes — pourraient être réalisées avec des ressources existantes ou par le biais de négociations entre États membres, la vision de l’ancien Premier ministre italien risque toutefois d’alimenter la transformation de l’UE en une puissance dure à l’image des États-Unis, accélérant sa militarisation et l’expansion du complexe militaro-industriel européen. Ce phénomène était perceptible au cours de la dernière décennie, avec des discours et des investissements de l’UE qui s’orientent dans cette direction. 

En 2016, une proposition du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) soutenait que “dans ce monde fragile, le pouvoir doux ne suffit pas: il faut renforcer notre crédibilité en matière de sécurité et de défense.” Cette idée a trouvé son écho lorsque, en 2023, l’UE a enregistré une dépense défense historique de 552 milliards d’euros, soit une hausse de 16 % par rapport à 2022 et une augmentation de 62 % depuis 2014.  

Cela suggère un virage idéologique important dans la stratégie mondiale de l’UE, porté par un ensemble de facteurs tels que le Brexit, la montée de la Chine, l’orientation américaine vers ses priorités nationales et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les hauts responsables européens accordent de plus en plus la priorité à un rôle global prééminent, ce qui a conduit à cette focalisation accrue sur les capacités militaires.  

Pourtant, le passage au hard power pourrait s’avérer contre-productif. Au cours des dernières décennies, la force de l’UE a résidé dans l’usage du soft power plutôt que du hard power. En se posant désormais comme un acteur mondial accru par une militarisation renforcée, Bruxelles risque d’affaiblir les principes qui ont guidé l’Union: la paix, la coopération multilatérale et la promotion du droit international.  

Les nouvelles priorités de l’UE pourraient aussi détourner les efforts mondiaux visant à relever le défi du changement climatique et d’autres questions planétaires, non seulement en réduisant les investissements propres du bloc, mais aussi en poussant d’autres pays à privilégier leurs budgets de défense au détriment des dépenses climatiques. 

Un exemple frappant est la décision prise plus tôt cette année par l’UE de réduire et de détourner le fonds européen de souveraineté — initialement une réponse à l’Inflation Reduction Act américain — des projets climatiques vers la défense. La Banque européenne d’investissement (BEI) est également sous pression pour financer davantage de projets liés à l’industrie des armements. De telles décisions privilégient la militarisation par rapport à l’action en faveur du climat, rendant plus difficile l’objectif de neutralité climatique d’ici 2050 et détournant le bloc de la crise climatique urgente. 

De telles décisions privilégient la militarisation par rapport à l’action climatique, compliquant la réalisation de l’objectif européen de neutralité carbone et détournant le bloc de la crise climatique urgente.

Le secteur militaire et sa chaîne d’approvisionnement représentent à eux seuls environ 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre — sans compter les émissions issues des conflits et des reconstructions post-conflit. Si les armées du monde formaient un pays, leur empreinte carbone se classerait au quatrième rang mondial, dépassant même la Russie. Développer le complexe militaro-industriel de l’UE ne ferait qu’aggraver ce problème. 

En outre, la forte dépendance du rapport Draghi vis-à-vis des États‑Unis comme référence pour les investissements militaires soulève d’autres inquiétudes. L’importante dépense militaire américaine s’accompagne de tensions avec des pays comme la Chine et l’Iran et est soutenue par un puissant complexe militaro-industriel. Est-ce vraiment un modèle que l’UE souhaite suivre ? 

​​Pousser vers la puissance dure​​​ 

La volte-face stratégique globale de l’UE vers la puissance dure s’est traduite par une montée de la militarisation au cours de la dernière décennie, notamment à travers des initiatives telles que le Fonds européen de la défense (FED) et le Mécanisme de sécurité européenne (EPF), tous deux instaurés en 2021. Avec un budget de huit milliards d’euros, le FED représente le premier budget communautaire de l’UE dédié aux activités liées à la défense. Son objectif est de renforcer la compétitivité mondiale de l’Union, y compris par le soutien à l’exportation d’armes. Par ailleurs, l’EPF, doté de 17 milliards d’euros pour 2021-2027, fournit des financements pour du matériel militaire, y compris des munitions et des armes létales, pour des pays confrontés à des conflits internes.

Les déclarations des principaux dirigeants de l’UE reflètent aussi clairement cette ambition de hard power. Dès 2019, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, affirmait que “le soft power seul ne suffira pas aujourd’hui si nous, Européens, voulons nous affirmer dans le monde” et que l’UE doit “apprendre le langage du pouvoir.” En 2020, le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell, reprenait ce sentiment en suggérant que le bloc doit s’adapter à un monde de politique de puissance brute. Il ajoutait, des mots presque identiques à ceux de von der Leyen: “Nous devons réapprendre le langage du pouvoir et concevoir l’Europe comme un acteur géostratégique de premier plan.”

Ces propos semblent omettre le fait que l’UE n’a pas à se conformer passivement aux évolutions de la scène mondiale, mais peut activement contribuer à les façonner, en utilisant les outils de soft power qu’elle maîtrise et applique avec succès depuis sa création. 

Après tout, l’UE est née des cendres de la Seconde Guerre mondiale dans l’objectif de guérir les plaies de la guerre et d’empêcher que de tels conflits dévastateurs ne se reproduisent en Europe. Les membres fondateurs de la Communauté européenne du charbon et de l’acier — qui ont évolué pour devenir l’UE — ont trouvé cet objectif en forgeant des liens économiques fondamentaux entre les pays. En d’autres termes, éviter la guerre et promouvoir la paix a été au cœur même du projet européen depuis ses débuts.  

Visions en collision 

Les approches soft power et hard power en matière de politique étrangère représentent des visions du monde fondamentalement différentes. Une approche soft power privilégie les alliances et les partenariats plutôt que de considérer d’autres nations comme des menaces. Cette vision comporte un élément d’aversion au risque, centrée sur la stabilité, la paix et le développement économique et social plutôt que sur l’engagement militaire. 

À l’inverse, une perspective de hard power voit le monde de manière plus cynique, à travers le prisme des menaces et des adversaires. À mesure que les États se concentrent sur leur sécurité nationale, les alliances se forment en fonction des bénéfices stratégiques immédiats plutôt que sur des partenariats à long terme qui apportent des gains communs. 

Bien que le pays ait adopté à l’occasion des mesures de soft power, notamment des initiatives de soutien financier comme le Plan Marshall, les États‑Unis ont longtemps mis en œuvre le hard power par des interventions militaires, des sanctions économiques et une diplomatie coercitive.  

Comme on peut le voir dans les déclarations tant de von der Leyen que de Borrell, l’UE semble de plus en plus voir le monde comme un lieu de menaces plutôt que de coopération. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a encore accéléré cette orientation vers le hard power, amenant Bruxelles à fournir des armes et des formations militaires à Kiev et à imposer des sanctions étendues à Moscou. 

L’UE voit de plus en plus le monde comme un lieu de menace plutôt que de coopération.

L’influence croissante des fabricants d’armes sur l’élaboration des politiques de l’UE soulève également des inquiétudes quant à la formation d’un complexe militaro-industriel semblable à celui des États‑Unis, d’autant que l’industrie des armements exerce déjà une forte influence sur l’UE. Par exemple, en 2016, elle a joué un rôle clé dans l’orientation du contenu du programme de recherche militaire de 90 millions d’euros, l’action préparatoire à la recherche en défense. Le FED a aussi été largement modelé par les recommandations de l’industrie des armements, reflétant une confluence étroite entre intérêts privés et politique européenne. 

​​​Cela n’étonne pas, compte tenu des budgets de lobbying des entreprises d’armement. Entre 2012 et 2017, le budget annuel cumulé de lobbying des dix principales entreprises européennes d’armement est passé de 2,8 à 5,6 millions d’euros.  

Les entreprises d’armement de l’UE ont enregistré des hausses significatives de leurs profits après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les résultats ayant augmenté de plus de 10 % entre 2022 et 2023. Des sociétés comme Leonardo, en Italie, ont également poursuivi leurs livraisons d’armes vers Israël, même lorsque les preuves de crimes susceptibles de constituer du génocide s’accumulaient. 

Si ces entreprises obtenaient un accès accru aux fonds européens, leur influence sur les décisions militaires du bloc ne ferait qu’augmenter. Les États-Unis offraient déjà un exemple parlant: en 2022, des contractants de la défense ont versé 10 millions de dollars à des membres du Comité de la défense du Congrès, ce qui a ultimement aidé à obtenir une hausse des dépenses de 45 milliards de dollars par rapport à l’année précédente — soit un rendement sur investissement astronomique de 450 000 %. 

Et après ?  

L’invasion de l’Ukraine par la Russie et d’autres évolutions géopolitiques mondiales, y compris les tensions croissantes entre Israël et le Liban, soulignent la nécessité pour l’UE de maintenir un certain niveau de préparation militaire. Cependant, au lieu de déverser des fonds uniquement dans la défense, l’UE pourrait gagner davantage à rationaliser ses processus de coopération fragmentés, tels que les achats conjoints et l’interopérabilité, comme le souligne le rapport Draghi. Souvent, des solutions efficaces naissent d’une meilleure coordination et de négociations plutôt que de fonds supplémentaires. 

Les achats conjoints dépendent moins du financement que des négociations diplomatiques visant à assurer des contributions financières équitables de la part de tous les pays et à harmoniser les besoins et priorités nationaux en matière de défense. Ils favorisent aussi une meilleure interopérabilité militaire, en encourageant le développement et l’acquisition d’équipements et de systèmes standardisés.  

En fin de compte, l’objectif principal de l’UE devrait rester les stratégies de soft power, telles que la négociation et la mise en œuvre d’accords commerciaux, la progression des initiatives climatiques et énergétiques, et le renforcement des partenariats numériques avec des pays et des régions du monde entier. Ces approches ne se contentent pas de rapprocher les divergences et d’ouvrir le dialogue, elles favorisent aussi une prospérité économique partagée pour l’UE et ses partenaires, rendant le conflit moins attractif. 

En dehors de telles initiatives, l’UE devrait aussi mettre l’accent sur le renforcement de la coopération internationale. L’ONU est plus contestée que jamais, les critiques la décrivant comme “démodée, faible et souvent inefficace” en raison de sa lenteur bureaucratique et du besoin de consensus, qui entrave sa capacité à traiter des questions mondiales comme le changement climatique et les conflits en temps utile.  

Cependant, malgré ses défauts, les Nations Unies demeurent l’un des principaux espaces de coopération transnationale, et de nombreuses propositions existent pour la réformer et remédier à ses carences. L’UE pourrait jouer un rôle clé dans le renforcement de l’ONU en soutenant certaines de ces réformes. L’une des réformes les plus cruciales serait d’élargir le nombre de membres permanents et non permanents du Conseil de sécurité et de supprimer le droit de veto — une étape difficile mais nécessaire pour démocratiser l’organe le plus puissant des Nations Unies.  

L’UE pourrait de manière similaire soutenir l’OTAN, qui a dû faire face à des défis liés à un leadership américain inconstant — notamment sous l’ancienne administration de Donald Trump — et à un intérêt de longue date pour l’Afghanistan. Récemment, l’OTAN a réorienté ses priorités, notamment en renforçant son flanc est face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’UE peut aider à ce réalignement en apportant un soutien financier et en partageant son savoir-faire avec ce bloc militaire. Mettre en place un centre de commandement commun avec l’OTAN pourrait aussi améliorer la coordination, rationaliser la prise de décision et accélérer les efforts d’achats conjoints. 

Malgré les lacunes de l’OTAN en Afghanistan, en Irak et en Libye, l’alliance a aussi connu des avancées positives en matière de facilitation de la paix, comme les efforts de déconfliction entre la Turquie et la Grèce. De plus, la puissance de dissuasion de l’OTAN vis-à-vis de la Kremlin ne doit pas être sous-estimée. La Russie a maintes fois laissé entendre qu’elle n’envisage pas d’attaquer les pays de l’OTAN, en grande partie grâce à la coalition considérable qui constitue l’alliance. Cette force collective rend toute réponse potentielle de l’OTAN à la fois puissante et dangereuse. Renforcer l’OTAN — une alliance internationale et intercontinentale — pourrait représenter une meilleure alternative à une course aux armements accrue entre États, et pourrait aider à assurer à l’UE la protection qu’elle recherche.  

Cependant, même en se positionnant comme un acteur de soft power, l’UE doit affiner son approche en renforçant son auto-réflexivité et en s’éloignant de sa tendance à imposer ses propres valeurs aux autres. Historiquement, le bloc a parfois adopté une posture civilisationnelle dans sa politique étrangère, nourrie par des “attitudes impérialistes à l’égard des pays tiers” et par une image de “acteur civilisateur.”  

Cette approche problématique a été particulièrement visible dans le discours eurocentré sur les migrations. Elle a aussi entraîné des doubles standards inquiétants, comme le montre l’incapacité de l’UE à condamner les abus d’Israël à Gaza — qui constituent des violations du droit humanitaire et des droits de l’homme — tout en dénonçant vigoureusement les actions de la Russie en Ukraine. 

L’UE doit garantir la cohérence de ses actions et s’efforcer de montrer l’exemple. Par exemple, la Chine s’est appuyée sur l’expérience européenne en matière d’élaboration de politiques environnementales et de normalisation, notamment pour la gestion des substances chimiques, le marché du carbone et les investissements climatiques. Cela a amélioré la prise de décision de Pékin en matière de gestion environnementale, ce qui n’est pas une mince affaire.  

De plus, les normes réglementaires de Bruxelles applicables au secteur technologique ont longtemps servi de référence pour d’autres pays. Le bloc a aussi adopté de nombreuses mesures progressistes qui pourraient inspirer des changements ailleurs, notamment ses politiques d’économie circulaire et ses pratiques de responsabilité des entreprises.  

Si l’UE choisit d’investir dans de telles initiatives tant à l’intérieur qu’à l’échelle mondiale, plutôt que d’employer ses fonds à développer sa machine militaire et à renforcer une Europe-forteresse, elle pourrait se positionner comme un partenaire précieux et inspirant avec lequel d’autres pays souhaiteraient échanger, et non craindre ou combattre. Après tout, l’UE a été créée pour protéger la paix; elle devrait tout faire pour ne pas laisser la guerre dicter sa trajectoire.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.