Dominique Barthier

Monde

Défense sans stratégie : le prétexte stratégique de l’Inde

Le sous-continent indien traverse des bouleversements profonds sur les plans politique, économique et idéologique. L’Afghanistan est revenu au règne des Taliban, le Pakistan est pris dans un effondrement économique et une dysfonction civile-militaire, le Bangladesh se voit entraîné dans une mobilisation islamiste, le Népal, le Sri Lanka et les Maldives font face à une fragilité politique et économique, et la junte birmane s’enlise dans la guerre civile. Ces évolutions affectent directement la sécurité intérieure de l’Inde, la stabilité des frontières, les routes commerciales et l’influence régionale. Or, la réponse de l’Inde demeure largement réactive et ponctuelle.

Jamais l’incohérence stratégique n’est aussi apparente que dans l’approche de l’Inde à l’égard des Taliban. Le mouvement taliban, milice radicale, a pris Kaboul en août 2021; l’Inde a immédiatement retiré ses diplomates et fermé sa mission. À l’inverse, le cerveau du mouvement taliban, le Pakistan, s’en est réjoui. Par la suite, les diplomates indiens ont pris conscience qu’ils avaient offert au Pakistan une carte blanche sur les affaires afghanes. La dernière fois que le Pakistan a pris le dessus sur l’Inde en Afghanistan remonte à l’époque qui a suivi le jihad afghan de 1989, et cela a conduit à une hausse spectaculaire des militants entrant dans le Jammu-et-Cachemire. Pour éviter que l’histoire ne se répète, les diplomates indiens tâchent désormais d’établir une entente opérationnelle avec les Taliban.

Cependant, l’engagement ne nécessite pas une légitimation. Accueillir de manière très médiatisée le ministre des Affaires étrangères d’Afghanistan, Amir Khan Muttaqi, et lui permettre de visiter le séminaire Deoband ne fait progresser aucun objectif stratégique clairement articulé. Cette approche démontre que des choix tactiques ont pris le pas sur une planification stratégique.

Parallèlement, le Bangladesh a sombré dans le radicalisme, ce qui affecte directement les intérêts indiens à long terme. Le gouvernement intérimaire, volontairement ou non, a offert un espace idéologique et opérationnel au Jamaat-e-Islami et au Hizbut-Tahrir Bangladesh (HTB) dans l’État. Des rapports évoquent même une éventuelle tentative d’alliance entre les services pakistanais et des extrémistes au Bangladesh. Les effets se révèlent tragiques: le radicalisme envahit la société, l’économie s’appauvrit et les tensions sociales — particulièrement ciblant les hindous — atteignent un degré critique.

Dans une telle situation, on attend une réponse indienne cohérente. Or, la solution apportée par l’Inde face à cette anarchie est loin d’être cohérente. Les politiques se construisent au cas par cas, sans architecture globale de stratégie d’ensemble.

La nécessité d’une Stratégie de sécurité nationale

Ce malaise d’incohérence doit largement tout à l’absence d’une Stratégie de sécurité nationale (SSN). En l’absence d’une philosophie directrice qui définit les intérêts nationaux, les menaces et les priorités, la réponse indienne est fragmentaire et erratique. Bien que le Conseil national de sécurité (CNS) ait décidé d’entamer des travaux sur la SSN en 2018, elle n’est pas encore prête. Le secrétaire du CNS est le National Security Advisor (NSA); ainsi, ce dernier était chargé de sa formulation.

Ce retard est d’autant plus lourd qu’il survient à une époque où le rythme du changement mondial s’est accéléré depuis 2018. La compétition entre grandes puissances s’intensifie rapidement. La technologie militaire progresse à un rythme alarmant. De nouveaux domaines de la guerre, tels que le cyber et l’espace, étendent le champ de perception des menaces en modifiant les processus de recrutement et de formation. Et, dans ce contexte, la stabilité régionale au sein du sous-continent s’effondre. Dans un tel environnement, une SSN devient indispensable.

Mais qu’est-ce qu’une SSN, et pourquoi est-elle indispensable ? Ces questions sont fondamentales pour comprendre l’essence d’une SSN. Une SSN est essentiellement un document politico-stratégique qui intègre le militaire, la diplomatie, l’économie et la technologie. D’un point de vue réaliste, elle réunit les différents éléments du pouvoir étatique pour diminuer la vulnérabilité dans un système anarchique où la distribution du pouvoir motive les conflits.

Une SSN se compose de deux volets: une partie confidentielle destinée aux hauts fonctionnaires et une partie déclassifiée pour les chercheurs et les penseurs. La partie déclassifiée présente succinctement la vision d’un État sur l’équilibre des forces et sur la politique internationale actuelle. Elle expose les intérêts extérieurs de l’État et indique quelles régions, quels océans et quelles mers sont les plus critiques pour son commerce. Elle informe aussi du statu quo du point de vue militaire et politique dans ces zones vitales. Enfin, une fois les intérêts clairement définis, elle précise les moyens de les protéger. Les moyens varient selon l’étendue du pouvoir national total. Plus le pouvoir augmente, plus les façons d’influencer les autres évoluent. Tels constituent les trois éléments fondamentaux d’une SSN.

La perception des menaces, la symétrie relative des puissances, les déplacements du poids économique, la technologie et ses applications militaires évoluent en permanence. Par conséquent, il est nécessaire de réviser la SSN en temps utile. Cette révision permet à une nation d’affronter les nouvelles menaces avec une clarté stratégique.

En ce sens, la SSN est le cœur même de l’architecture de sécurité d’un État. À l’image du préambule d’une constitution, elle pose les fondements normatifs et stratégiques qui soutiennent un cadre plus vaste destiné à sécuriser les intérêts. Ce document agit comme le moteur des éléments les plus importants du pouvoir étatique. Or, l’Inde ne possède pas encore cette SSN. Cette lacune stratégique coûte cher à la sécurité nationale indienne.

Ce qui suit la SSN : la Doctrine de guerre nationale

Le corollaire doctrinal immédiat pour l’armée est la Doctrine de Guerre Nationale (DGN). La DGN précise la manière dont l’armée mènera la prochaine guerre. C’est le cerveau et la philosophie directrice de l’armée. Cette étude définit comment la guerre sera pensée par l’armée et traduit les intérêts nationaux définis dans la SSN en concepts militaires et en préparation opérationnelle.

À l’issue de cette évaluation globale, l’armée se met en marche vers la construction des capacités et l’augmentation de l’endurance. Autrement dit, c’est la DGN qui détermine l’approche de la guerre. Que l’armée choisisse une approche intégrée sous la forme de commandements théâtralisés conjoints avec une coordination entre les domaines comme le cyber, l’électronique et l’espace, ou qu’elle opère en mode services séparés, cette décision dépend uniquement de la DGN. Or, la mise en œuvre se fait aujourd’hui, de manière surprenante, avant même que la doctrine soit clairement établie, sous la logique de la “théâtralisation” des formes de commandement.

Il s’agit non seulement d’une théâtralisation, mais aussi d’importants changements en matière de recrutement, de nouvelles doctrines pour les forces spéciales et les domaines cyber, ainsi que de la création d’un nouveau cadre de divisions opérationnelles interarmées (Joint Armed Forces Special Operations Division — AFSOD) en 2019. Ces ajouts sont les bienvenus, mais le fond demeure: cela aurait été plus efficace une fois les intérêts et les zones d’intérêt définis de manière plus générale. Une telle approche aurait permis d’exploiter pleinement les forces spéciales et le domaine cyber.

Par exemple, de nombreux vétérans des forces spéciales estiment que nos FS sont employés dans des opérations de contre-insurrection au Jammu-et-Cachemire, alors que de telles missions pourraient facilement être réalisées par les pelotons Ghatak de n’importe quelle unité d’infanterie. Selon ces vétérans, les forces spéciales devraient être utilisées en priorité pour atteindre des objectifs stratégiques.

Face à un tel état de fait, l’ancien chef d’état-major des armées (COAS), le général MM Naravane, a déclaré en 2022 que discuter de la théâtralisation avant d’avoir une SSN équivaut à « mettre le chariot avant le cheval ». Par conséquent, mettre en œuvre de telles réformes sans clarté doctrinale risque d’enfermer l’armée dans une configuration organisationnelle mal alignée. Une telle situation ne serait favorable ni au pays ni à l’armée.

La voie à suivre

Si l’Inde veut retrouver sa place longtemps perdue parmi les grandes puissances, la première étape est d’établir une SSN. Celle-ci fixera le cadre de l’engagement de l’Inde avec le reste du monde. Elle apportera la clarté nécessaire et permettra des réformes économiques et militaires fondées sur des objectifs à long terme. Elle évitera à l’Inde de poursuivre des objectifs mal définis.

Cependant, la SSN n’est pas une panacée. Elle ne remplace pas les réformes bureaucratiques, économiques et politiques. Mais elle constitue la fondation sur laquelle les capacités de l’État peuvent être construites et renforcées. Ainsi, la tâche immédiate pour le CNS est de formuler la SSN et d’énoncer clairement les intérêts indiens, les menaces et les moyens d’y répondre.

[Kaitlyn Diana a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.