Dominique Barthier

Europe

Des systèmes énergétiques au service du bien-être, pas du profit

À une époque où la faillite morale des entreprises énergétiques est mise à nue par leurs profits dans une crise énergétique, des modèles différents de production et de consommation d’énergie deviennent plus pertinents que jamais. Chris Vettos plaide pour davantage d’autonomie et pour des approches à long terme en matière de sécurité énergétique et se tourne vers les communautés énergétiques à travers l’Europe qui adoptent cette voie.

Le système énergétique piloté par le profit n’est pas adapté à son objet. Alors que les entreprises pétrolières et gazières engrangent des milliards de profits de crise, des millions de ménages européens sont poussés sous le seuil de pauvreté énergétique, exposant la faillite morale totale du système. Des citoyennes et citoyens de l’UE reprennent le contrôle des moyens de production d’énergie par des solutions collectives comme les communautés énergétiques. Elles démontrent ce à quoi pourrait ressembler une transition énergétique vraiment juste, durable et tournée au-delà du profit, axée sur le bien-être humain.

On observe une dissonance dans le discours public autour des crises énergétiques et alimentaires. Si les deux crises ont été fortement alimentées par les perturbations d’approvisionnement en énergie et en denrées en provenance d’Ukraine et de Russie, un aspect moins souvent évoqué est le capitalisme débridé, la financiarisation et la spéculation sur les marchés des matières premières. Il n’est pas anodin de constater que les entreprises pétrolières cotées en bourse – Shell, Exxon et Total – ont vu leurs profits grimper de dizaines de milliards d’euros depuis février 2022. L’architecture du marché énergétique de l’UE ne fait pas seulement obstacle, elle facilite activement l’accumulation exorbitante de profits inattendus. Les systèmes de tarification marginale font que le prix de gros de l’électricité est lié à celui du gaz (la source la plus coûteuse), ce qui fait que, même dans des pays comme le Danemark, la Grèce ou la Lituanie, où l’intégration des renouvelables est élevée, les prix de l’électricité restent fortement élevés. Et bien que certaines initiatives législatives prometteuses existent, comme la taxe espagnole sur les profits exceptionnels des entreprises énergétiques, destinée à être répercutée sur le coût du transport ferroviaire gratuit, le message est clair : notre système énergétique actuel, câblé sur le profit plutôt que sur la durabilité et le bien-être humain, ne tient pas debout. Et à mesure que les crises géopolitiques et climatiques s’accroissent, l’intervalle pour ouvrir une discussion délibérative sur le futur système énergétique démocratique, équitable et durable se refermera rapidement, ouvrant la porte à d’autres solutions spontanées et à des bricolages, comme la recherche de nouveaux investissements en gaz fossile dans des pays tiers.

La crise énergétique a certes accéléré des discussions importantes, comme la nécessité de réduire radicalement la demande d’énergie (et de ressources). Cependant, des mesures comme l’extinction des lumières dans les monuments publics restent temporaires et paraissent inachevées. Ce sont des solutions fragmentaires, réactives et à court terme, qui ne s’appuient pas sur des changements comportementaux profonds ni sur une boussole stratégique à long terme visant à dé-dcommodifier et à démocratiser le système énergétique. Malheureusement, des interventions d’efficacité purement technocratiques, autrement dit remplacer simplement les ampoules par des LED, ne suffiront pas cette fois-ci.

Ce que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a permis d’éclairer, c’est davantage un système énergétique néolibéral déjà cassé. Il a donc suractivé les appels à réimaginer les relations socio‑économiques qui sous-tendent nos systèmes énergétiques, en les liant à des discussions plus vastes sur une nouvelle architecture financière européenne. La Commission européenne a récemment présenté un Pacte de stabilité et de croissance révisé, qui manque encore d’ambition pour faire sortir l’UE de la quête éternelle de croissance, mais qui ouvre une fenêtre d’opportunité pour s’éloigner d’un strict austérité. Des centaines d’organisations de la société civile, académiques et syndicales ont récemment signé une lettre ouverte adressée à l’UE, appelant à placer le bien-être humain et la durabilité au cœur de sa gouvernance économique.

Ces discussions trouvent bien sûr écho dans le monde entier : la résolution COP27 du Parlement européen répond aux demandes urgentes des pays en développement et appelle à une réforme des institutions de Bretton Woods pour mobiliser des milliers de milliards en faveur de l’atténuation, de l’adaptation et des pertes et dommages climatiques. Cette exigence de réforme financière mondiale, y compris pour les Banques publiques multilatérales, figure même dans le texte de couverture final de la COP27. Le temps paraît mûr pour un changement structurel radical.

Un système socio‑économique adapté à ses objectifs

Il n’est pas nécessaire d’aller plus loin que la décroissance pour trouver l’inspiration d’un système énergétique démocratique, décommodifié, ainsi que des évolutions de la gouvernance économique nécessaires pour y parvenir. Un appel à la mobilisation, un champ académique, un mouvement d’activistes : la décroissance est en constante évolution et par définition pluraliste. En résumé, elle appelle à un ajustement équitable de la consommation de ressources et d’énergie, tout en veillant à ce que chacun puisse mener une vie significative dans les limites de la planète.

L’un de ses principes les plus fondamentaux est celui de la suffisance et de l’autonomie, c’est‑à‑dire comment réduire radicalement mais équitablement les flux d’énergie et de matières de l’économie, tout en dotant les communautés locales des compétences et des moyens de production pour devenir prospères et autonomes. Avec des décennies d’histoire, un intérêt académique croissant et une présence qui s’étend dans toutes les disciplines (art, design, finance), la décroissance a progressivement fleuri au sein des fissures de l’ordre socio‑économique néolibéral actuel.

Un exemple emblématique de la consolidation de la décroissance en demandes politiques et publiques concrètes est la Conférence Post-Growth de 2018 organisée par le Parlement européen, réunissant pas moins de six partis politiques. Une conférence similaire est d’ores et déjà prévue pour l’été 2023. L’Alliance Wellbeing Economy, portée par leBhoutan et le Costa Rica, cherche à remplacer le PIB par des indicateurs de bien-être et de durabilité, comme outils directeurs du développement des pays.

Le système énergétique guidé par le profit n’est pas adapté à son objectif.

Pour s’attaquer aux crises jumelles et mutuellement renforcées d’inégalités et de basculement climatique, il faut une rédemocratisation en profondeur des relations socio‑économiques. Au‑delà de la simple politique de représentation, la décroissance appelle à l’équité et à l’inclusion, en donnant la parole à celles et ceux traditionnellement exclus du débat dominant, notamment les travailleurs et travailleuses, les femmes, les personnes LGBTQIA+, les populations autochtones et paysannes. Revenir sur les paliers sombres qui marquent le passage de plusieurs points de bascule planétaires, ou encore une perte moyenne de 70 % de la faune, sont des objectifs si importants qu’ils ne peuvent être laissés au caprice d’un éco‑moderne, techno‑optimiste milliardaire. La décroissance reconnaît fondamentalement qu’un simple passage aux énergies renouvelables ne suffira pas à mettre le monde en sécurité et dans une position juste. Une réorganisation plus large des relations socio‑économiques est urgemment nécessaire. La démocratie délibérative est‑elle aussi spectaculaire que d’envoyer des Tesla dans l’espace ? Probablement pas, mais elle est bien plus légitime lorsque l’avenir de la planète est en jeu. Comme l’a exprimé avec éloquence l’un des intervenants lors d’un événement organisé par la Green European Foundation : « les temps sont urgents – il faut ralentir ».

Communautés énergétiques : les « escargots » de l’espoir

Quelle configuration du système énergétique pourrait à la fois préfigurer et être façonnée par une politique de décroissance ? Les coopératives énergétiques occupent une place historique en Europe, des parcs éoliens collectifs détenus par des collectivités en Pologne ou au Danemark dans les années 1970, jusqu’à nos jours. Cette dynamique en faveur d’un système énergétique démocratique et durable ne cesse de gagner en vitesse. En 2018, avec le Paquet « Clean Energy for All Europeans » de directives, l’UE a légalement reconnu le droit des citoyennes et des citoyens de produire, de s’autoconsommer, de stocker et même de distribuer l’énergie renouvelable. Cela marque une rupture majeure par rapport au statu quo des énergies centralisées et des politiques basées sur les énergies fossiles, vers un système énergétique pluraliste, propre et décentralisé.

Tandis que les gouvernements de l’UE répondent à la crise énergétique en menant une frénésie de nouveaux contrats fossiles ou de reconductions avec des régimes non démocratiques (comme l’Azerbaïdjan, Israël et l’Égypte), les citoyennes et citoyens européens alimentent la transition énergétique propre. Des rénovations de bâtiments en Allemagne et des installations de pompes à chaleur en Pologne, des installations photovoltaïques sur les toits des Pays-Bas et de l’Italie, des citoyennes et citoyens ordinaires, des municipalités et des petites et moyennes entreprises s’impliquent activement.

En réalité, le pouvoir des individus et des communautés énergétiques pour conduire la transition énergétique européenne se double d’un horizon plutôt lumineux. À l’horizon 2050, environ 45 % de la production d’énergie renouvelable dans l’UE pourrait provenir des citoyennes et citoyens, dont environ un quart via leur participation à des coopératives. Parallèlement, les citoyennes et citoyens ont la capacité d’investir jusqu’à 240 milliards d’euros dans la transition énergétique d’ici 2030.

Mais se contenter de rappeler des chiffres ne rend pas justice à la contribution qualitative du mouvement communautaire énergétique. Des coopératives énergétiques en Irlande et aux Pays‑Bas alimentent une vague de rénovations de bâtiments dirigée par la communauté, apportant des réductions d’énergie profondes et structurelles tout en combattant la pauvreté énergétique. En Belgique et en Écosse, des coopératives énergétiques ont milité farouchement et remporté le droit pour les citoyennes et les communautés de participer en tant qu’acteurs dans des parcs éoliens au large. En France, Enercoop, un fournisseur coopératif, applique une tarification sur les contrats de ses clients, dont les recettes alimentent un fonds de solidarité contre la pauvreté énergétique. Qu’ont en commun ces modèles d’affaires variés et ces communautés ? Leur objectif premier est de livrer des bénéfices sociétaux et environnementaux, et non du profit, les revenus étant redistribués entre les membres et largement réinvestis dans les économies locales.

Le cas de la Grèce : choisir la troisième voie

Coincée entre la roche des projets nationaux d’exploration et de développement pétroliers et gaziers (un exemple notable étant le gazoduc EastMed) et le terrain difficile des immenses projets privés d’énergies renouvelables mal planifiés, comme les parcs éoliens qui dévastent les écosystèmes locaux et la biodiversité, la Grèce voit ses communautés opter pour une troisième voie. Partout dans le pays, des communautés énergétiques reconquièrent leur avenir énergétique à travers des pratiques de démocratie délibérative et directe.

Hyperion est la première communauté énergétique à but non lucratif basée à Athènes, comptant 70 membres et en pleine croissance, représentant aussi bien des personnes physiques que des organisations culturelles et des ONG. La communauté prépare actuellement une centrale solaire de 500 kilowatts-crête (kWc) à l’extérieur de la ville. L’électricité produite sera utilisée pour couvrir les besoins énergétiques des membres participants, tandis qu’une partie du total sera offerte gratuitement à un espace communautaire pour les migrants au centre d’Athènes. Il convient d’insister ici sur la manière dont la communauté reconsidère l’énergie comme un bien commun et un droit humain, et non comme une marchandise négociable, tout en incarnant les principes de suffisance et d’autonomie prônés par la décroissance. La prise de décision au sein de la communauté passe toujours par un processus délibératif avec des votes à l’Assemblée générale. Fait important, la communauté organise régulièrement des « Hyperion Cafés », des rencontres bénévoles de partage de compétences où les membres échangent et discutent de sujets pressants tels que l’écoféminisme, l’intersectionnalité, la décroissance et RePowerEU.

Collective Energy, autre communauté énergétique à but non lucratif basée à Athènes, obtient également les licences pour son premier projet solaire collectif afin d’alimenter ses membres (ménages, personnes vulnérables et autres entreprises coopératives). Grâce à des compteurs intelligents et à l’utilisation de logiciels dédiés, ils informent leurs membres quand réduire leur consommation d’énergie, ce qui permet d’économiser de l’argent et de faciliter une pénétration plus forte des renouvelables dans le réseau. Collective Energy respecte les sept principes internationaux des coopératives, chose qu’ils souhaitent instaurer dans d’autres coopératives énergétiques. « [Ces] initiatives sont des exemples vivants qui peuvent jouer un rôle majeur dans ce combat contre les oligarches de l’énergie, et pour cela nous estimons crucial de collaborer avec d’autres communautés énergétiques grecques et européennes et de s’entraider mutuellement dans nos actions. »

Plus au nord, dans la région de l’Épire et la ville d Ioannina, se trouve Common Energy (CommonEn). Sa localisation géographique n’est pas le fruit du hasard : l’Épire est l’une des zones les plus préservées et les plus riches en biodiversité de Grèce, avec des sites du patrimoine protégés par l’UNESCO et plusieurs NATURA2000 qui sillonnent des chaînes de montagnes d’une beauté incomparable. Pourtant, c’est aussi le théâtre de luttes sociales intenses contre les projets de forage pétrolier proposés par des multinationales comme Repsol (Espagne) ou Energean (Israël), ainsi que contre des développements massifs de parcs éoliens. CommonEn, fondé par deux coopératives locales œuvrant pour la démocratie énergétique et les biens communs, Electra Energy et Peer to Peer Lab, propose une troisième voie. Il a lancé une campagne de souveraineté énergétique, soutenue par la Guerrilla Foundation, en faveur de projets énergétiques communautaires bien intégrés dans l’environnement local. Pensez à de petites éoliennes, à l’agro‑voltaïsation et à un système hydroélectrique de petite taille, soigneusement planifié. Il appelle les municipalités de la région à développer des communautés énergétiques pour répondre à leurs propres besoins énergétiques et, ce faisant, à résister aux projets énergétiques privés top‑down et destructeurs, tout en préservant le patrimoine culturel et écologique de la région.

Et après ?

Les gens prennent de plus en plus conscience que l’effondrement de la biodiversité, l’insécurité alimentaire, l’instabilité géopolitique et les inégalités socio‑économiques deviennent plus fréquents et plus intenses. Verser des milliards dans de nouvelles infrastructures fossiles, ou même accélérer sans condition l’octroi de vastes investissements privés dans les énergies renouvelables, ne fait que perpétuer ce genre de raisonnement qui voit le capitalisme comme le remède à ses propres maux. Les zones « go‑to » renouvelables proposées dans la stratégie REPowerEU visent à résoudre le goulot d’étranglement des délais d’autorisation, en simplifiant les procédures environnementales et d’aménagement du territoire. De nombreuses organisations de la société civile ont pointé du doigt la logique erronée sous-jacente, car les retards de développement des projets découlent majoritairement d’agences publiques inefficaces et en sous-effectif, d’un manque de personnel spécialisé et de perturbations dans les chaînes d’approvisionnement. La société civile propose d’exploiter tout d’abord l’ensemble des surfaces favorables aux renouvelables dans les zones (péri)urbaines, puis d’étendre à des zones agricoles et naturelles, tout en imposant et en faisant respecter des limites strictes sur les aires protégées.

Nous devons rester « avec le trouble », comme dirait Donna Haraway ; ralentir et nous interroger sur ces questions inconfortables de comment on est arrivé là et ce qu’il faut commencer à faire différemment dès maintenant. Rescoop.eu, la Fédération européenne des coopératives d’énergie, représente aujourd’hui plus de 1 900 coopératives, regroupant 1,25 million de citoyennes et citoyens issus de 22 pays de l’UE. 1 900 coopératives qui poursuivent une pluralité d’objectifs socio‑écologiques, comme l’égalité des genres, la lutte contre la pauvreté énergétique, la lutte contre le changement climatique, l’objectif de réduction de la pauvreté liée à la mobilité, ainsi que le renforcement des compétences et l’éducation de leurs membres. Des coopératives qui mobilisent leurs communautés locales pour esquisser sur un tableau où et comment installer de nouveaux projets d’énergies renouvelables, afin d’impulser rapidement la transition énergétique tout en favorisant la délibération démocratique et la légitimité. Les communautés énergétiques se lèvent chaque jour pour construire cet engagement social envers les renouvelables, en l’enracinant profondément dans le tissu de nos communautés à travers des pratiques quotidiennes d’autonomisation, telles que des discussions, des ateliers, du porte-à-porte et même de l’art et des jeux. La révolution énergétique (de la décroissance) est déjà là, non pas en fanfare, mais sûrement et avec persévérance, menant le travail d’escargot sur la scène médiatique.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.