Dominique Barthier

Europe

Écologie Divisée

Des appels des dirigeants nationaux à mettre en pause le Pacte vert européen, jusqu’à la réinvention par la droite en ligne de la « ville des 15 minutes » comme un projet autoritaire de contrôle social, les signes d’un reflux anti-écologiste se multiplient.

La politique climatique avait connu un renouveau en Europe depuis 2018. La nécessité pour les gouvernements et la société de passer à l’action de façon sérieuse et rapide pour réduire les émissions de gaz à effet de serre se voyait dans le débat public, dans les manifestations dans la rue, dans les résultats électoraux et dans les engagements que les responsables politiques acceptaient de prendre de plus en plus. L’urgence ressentie était réelle, peut-être même sincère.

Cet élan vacille aujourd’hui, remplacé par l’hésitation et l’impression que les sociétés européennes ne peuvent pas suivre la vitesse et l’ampleur du changement que commande la crise écologique. Au niveau européen, les gouvernements français et allemand sont tous deux intervenus pour atténuer certaines dispositions législatives afin de servir leurs intérêts nationaux, tandis que le Parti populaire européen, au centre-droit, concentre ses attaques sur l’agenda du Pacte vert.

La politique nationale continue de basculer à droite, les politiques vertes restant une ligne de fracture majeure dans une lutte culturelle plus large. Les militants pour le climat sont de plus en plus diabolisés pour leurs actions perturbatrices. Dans un développement emblématique, un nouveau mouvement financé par les intérêts de l’élevage bouleverse la scène politique néerlandaise au printemps 2023. En canalisant le mécontentement rural contre des politiques environnementales mal gérées, cette force exerce aujourd’hui une influence considérable.

« La transition écologique suppose de démonter un monde tout en en bâtissant un autre », explique Héctor Tejero dans cette édition. Pas étonnant que de tels conflits émergent. Malgré le scepticisme croissant à l’égard des politiques vertes, la crise climatique continue de s’aggraver. Ses effets en hausse signifient que l’action politique ne peut être différée. Après tout, ce sont des décennies de retard et de vœux pieux qui obligent les gouvernements à prendre des mesures radicales et impopulaires.

Comparée aux jours exaltants de la « vague verte », il est clair que la politique verte en Europe a entamé une nouvelle phase. Le défi pour le mouvement écologiste n’est plus de convaincre la société qu’il faut changer — cet effort a été largement couronné de succès. La question qui demeure est comment exactement. À quelle vitesse les changements doivent-ils se produire, dans quelles technologies investir, qui paie et qui profite ? Toute une série de dilemmes pratiques, techniques et profondément politiques autour de la forme de la transition se présentent à nous. Et surtout, comment construire et maintenir une base de soutien suffisamment large pour assurer le succès ?

Comme l’explore cette édition, les fractures sociales, superposées et approfondies par les enjeux environnementaux, sont aujourd’hui au cœur de la politique. Les vieux clivages prennent une nouvelle forme. Dans une Europe confrontée à des vagues de chaleur annuelles, savoir qui dispose de températures fraîches et vivables en ville devient autant une question de justice sociale que celle de pouvoir se chauffer en hiver. Les inégalités territoriales de longue date prennent de nouvelles dimensions. Comme les énergies renouvelables exigent une base matérielle différente de celle des combustibles fossiles et qu’elles se stockent, jusqu’à présent, moins facilement, les litiges sur l’emplacement des mines et des infrastructures énergétiques surgissent tant au sein des pays qu’entre eux. Même le monde numérique, supposément déconnecté de la réalité géographique et des ressources, ne peut échapper à ces vérités.

Ces nouvelles fractures environnementales ne se limitent pas à la politique nationale : les transformations induites par le changement climatique et la transition énergétique redessinent aussi la politique mondiale. Une course industrielle mondiale s’est engagée entre la Chine, l’Union européenne et les États‑Unis pour maîtriser la production des technologies vertes, notamment des voitures électriques. Cela aura des implications profondes pour des millions d’ouvriers manufacturiers européens. De même, les choix que l’Europe a faits pour gérer sa crise énergétique post-2022 influencent les réalités sociales et environnementales à l’échelle mondiale, désormais que les engagements visant à mettre fin aux investissements dans les énergies fossiles ont été abandonnés. La guerre en Ukraine porte aussi des dimensions environnementales, des financements pétroliers et gaziers qui soutiennent le conflit de Poutine jusqu’aux répercussions de l’explosion des dépenses militaires mondiales et à la richesse minérale en jeu dans les combats.

Les Verts, dont la politique repose sur la réconciliation du social et de l’écologique, ont toujours soutenu que nous vivons dans un monde marqué par des fractures environnementales. Toutefois, cette compréhension pourrait ne pas suffire comme seul guide. En tant que force politique la plus associée à la cause environnementale, les Verts seront attendus pour proposer des réponses aux conflits et aux inégalités de la transition et seront tenus pour responsables s’ils échouent.

Les combats autour des détails des politiques vertes représentent, en quelque sorte, les pains de la croissance. L’écologie politique, bien qu’elle ne soit pas dépourvue de controverses, continue de se développer autour de principes fondamentaux et d’un horizon politique. Toutefois, la série d’élections nationales remportées par la droite et l’éventualité plus générale de retarder et d’abandonner les politiques environnementales posent la question suivante : comment l’écologie politique peut-elle passer d’une influence culturelle capable d’initier des changements limités à la tête d’une large coalition sociale fondée sur la résolution des fractures de la transition ?

Cette édition relève ce défi en reconnaissant les coûts, les compromis et les dilemmes que la transformation verte de la société implique et en cartographiant les différentes luttes politiques qui s’y rattachent. Comme en témoignent les expériences des Verts au gouvernement, aucune solution n’est ni entièrement écologique ni entièrement socialement parfaite : il faut choisir entre différents critères, et il existe des coûts autant que des opportunités. Le leadership vert peut se distinguer en ne taisant pas les changements nécessairement à venir et en repoussant les choix dans l’avenir, mais en proposant une voie pratique et socialement juste pour avancer.

Un remerciement tout particulier à Seden Anlar qui, en tant que responsable des communications et de la diffusion, a permis au Green European Journal d’atteindre un public plus large en ligne comme en version imprimée, et qui fait en sorte que vous puissiez tenir cette édition entre vos mains. Nous savons qu’elle laissera des traces durables dans son nouveau rôle et nous lui souhaitons le meilleur pour la suite.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.