Dominique Barthier

France

Espagne impose un embargo sur les armes destinées à Israël alors que des manifestants pro-Palestine perturbent la Vuelta

Des protestations perturbent la Vuelta dans sa 80e édition à Madrid

Dimanche 14 septembre, à Madrid, des manifestants appelant à mettre fin au génocide en Palestine ont perturbé l’étape finale de la Vuelta a España, l’une des plus grandes courses cyclistes du circuit international. Depuis le départ de la course en août, ces militants réclament l’expulsion de l’équipe israélienne Israel Premier-Tech de la compétition. Malgré l’intervention des forces de l’ordre anti-émeute, les protestataires ont bloqué plusieurs tronçons du parcours, forçant l’arrêt prématuré de l’épreuve à 56 kilomètres de l’arrivée.

Des protestataires bloquant la course.

En réaction à ces incidents, Kiko García, directeur technique de la Vuelta, a rappelé que l’Union Cycliste Internationale (UCI) – l’instance dirigeante du cyclisme – « réaffirme son engagement pour la neutralité politique, l’indépendance et l’autonomie du sport, conformément aux principes fondateurs du Mouvement olympique ». Selon la BBC, les faits de dimanche ont conduit l’UCI à publier une déclaration remettant en question la capacité de l’Espagne à accueillir des événements sportifs internationaux majeurs dans des conditions sûres et en conformité avec les principes de la Charte olympique.

Le sport comme terrain de bataille politique

Dans l’Histoire mondiale récente, les grands événements sportifs se retrouvent fréquemment sur le terrain des enjeux politiques, tant sur le plan international que national. Un exemple marquant demeure les Jeux olympiques de Mexico en 1968. Juste avant la cérémonie d’ouverture, le massacre de Tlatelolco fit de nombreuses victimes parmi les étudiants mexicains, alors que, parallèlement, Tommie Smith et John Carlos avaient levé le poing noir sur le podium, image emblématique du mouvement pour les droits civiques aux États‑Unis.

Les pays qui accueillent des événements sportifs majeurs déploient encore des efforts considérables pour réprimer les protestations, employant des degrés variés de violence. N’oublions pas la répression brutale des manifestants brésiliens par les forces de l’ordre avant les Jeux olympiques de Rio de Janeiro en 2016.

L’an dernier encore, les Jeux Olympiques de Paris 2024 ont été utilisés comme une plateforme permettant à la société civile de mettre en lumière des revendications nationales en faveur de meilleures conditions de travail et d’accroître la visibilité du mouvement pro-Palestine et anti-génocide. Stanislas Guerini, le ministre français des Services publics, avait d’ailleurs lancé plusieurs avertissements sur les grèves à venir en affirmant que les Jeux devaient être « un moment de réussite pour la nation ».

Pour la première fois depuis 1978, lorsque des séparatistes basques avaient perturbé une étape de la Vuelta à San Sebastián, la Vuelta a España se retrouve de nouveau au cœur d’un tumulte politique.

Sánchez soutient les protestations et affirme un embargo sur les armes

Dans un rebondissement inhabituel, le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, également à la tête du Parti socialiste ou PSOE, a affiché son soutien aux protestations. Il a exprimé son « profond admiration » pour la façon dont « le peuple espagnol se mobilise pour des causes justes, comme la Palestine », appelant d’autres pays à prêter attention à ce qui se passe en Espagne afin que le débat « grandisse et atteigne chaque coin du monde ».

Le 8 septembre, Sánchez avait annoncé un décret imposant un embargo total sur les armes envers Israël, utilisant publiquement le mot « génocide » pour la première fois lorsqu’il évoquait la guerre d’Israël à Gaza, signe d’un tournant juridique et discursif. Sánchez, qui dirige un gouvernement de coalition avec Sumar (SMR), une formation de gauche née de l’effondrement récent du système partisan en Espagne, voit des voix au sein de SMR, comme la vice‑présidente Yolanda Díaz, souligner l’emploi du terme « génocide », accusant Sánchez d’ambivalence face à l’ampleur des souffrances palestiniennes.

La réaction d’Israël a été immédiate. Le ministre des Affaires étrangères, Gideon Saar, a accusé le gouvernement espagnol d’« antisémitisme » et de « corruption » et a rappelé l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. Israël a aussi infligé une réplique en interdisant l’entrée du pays à Yolanda Díaz, vice‑présidente du gouvernement.

Tous les secteurs sociaux ou médias n’ont pas accueilli favorablement le soutien du président à la cause palestinienne. Par exemple, El Mundo a mis en avant le rôle du président dans l’embrasement de la course, écrivant que « la police a chargé les manifestants pro‑Palestine après que Sánchez a encouragé les protestations lors de l’étape de la Vuelta ». Cette période est aussi marquée par l’attention portée à l’image publique de Sánchez, fragilisée par le scandale de corruption qui a touché son parti au mois de juin.

Conservateurs et médias réagissent avec fureur

À l’issue des événements de dimanche, des représentants du Parti populaire (PP), traditionnellement conservateur et longtemps l’opposant historique du PSOE, ont multiplié les déclarations dénonçant le président. Le chef de l’opposition, Alberto Núñez Feijóo, a décrit Sánchez comme « un dirigeant irresponsable qui encourage la violence parmi ses compatriotes », et Isabel Díaz Ayuso, présidente de la communauté de Madrid et ancienne alliée de la direction du PP, n’a pas hésité à comparer le centre urbain madrilène à « Sarajevo en temps de guerre » après avoir posé avec l’équipe israélienne avant la course.

Selon certains témoignages, des manifestants auraient lancé des objets et érigé des barricades avec des clôtures, dépeignant une situation marquée par la « violence totale », tandis que d’autres insistaient sur une répression policière excessive face à une protestation supposée pacifique. Le programme Malas Lenguas de la télévision publique a d’ailleurs diffusé le témoignage d’une manifestante montrant ses ecchymoses et décrivant la réaction policière comme « complètement disproportionnée ».

Des barricades entravaient le tracé de la Vuelta a España.

Bien que la course n’ait pas abouti comme prévu, les points ont été attribués et Jonas Vingegaard a été déclaré vainqueur de la Vuelta 2025. Au lieu de célébrer sur le podium installé par les organisateurs près de la fontaine de Cybèle, au cœur de Madrid, le champion danois a célébré sur un podium de fortune.

Après une finale tendue et l’annulation annoncée d’un accord d’armement avec Israël la semaine précédente, l’Espagne a déclaré qu’elle ne participerait pas au Concours Eurovision 2026 si Israël y participait. Ce choix a été suivi par les Pays-Bas, l’Irlande et l’Islande. Des tensions similaires avaient émergé plus tôt dans l’année entre certains pays européens et, en Espagne, au moment où son réseau public de télévision avait diffusé des images de Gaza pendant la prestation israélienne.

Boycotts, BDS et l’avenir de la solidarité internationale

Le débat autour de la participation d’Israël à des compétitions internationales ouvre une question plus large sur la nécessité des veto, sanctions et boycotts. Le mouvement Boycott, Divestment and Sanctions (BDS), qui s’inspire de l’isolement culturel et économique subi par l’Afrique du Sud pendant l’apartheid, milite pour l’arrêt du soutien international à Israël.

Les communautés de fans, qu’elles portent sur le sport ou le divertissement, participent, même modestement, à une stratégie plus globale visant cet objectif. À titre d’exemple récent, la chanteuse espagnole Rosalía a connu un bref emballement sur les réseaux sociaux après ne pas avoir pris position publiquement en faveur de la Palestine.

Le 16 septembre, deux jours après la course, les Nations Unies ont publié un nouveau rapport. La présidente de la Commission de l’ONU, Navi Pillay, a résumé la conclusion: « La commission estime qu’Israël est responsable d’un génocide à Gaza ». Forts de ce débouché juridique sur la scène internationale, la question demeure: comment l’embargo espagnol sur les armes, annoncé de manière définitive, se matérialisera-t-il, et quel précédent pourrait-il créer pour d’autres pays?

Notes finales

Ainsi s’achevait une étape marquée par une attachante porosité entre sport et politique, une réalité qui continue d’émouvoir et de diviser, bien au-delà des seuls enjeux sportifs, dans un contexte international particulièrement tendu.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.