Dominique Barthier

Europe

Faire la fête pour protester : les artivistes relancent-ils l’engagement politique ?

Alors que les mouvements d’extrême droite resserrent leur emprise sur la politique européenne et cherchent à s’emparer de la culture — en achetant des médias, en installant des figures partisanes dans des institutions culturelles et en redéfinissant les contours du discours public — une contre-vague est en train d’apparaître. Partout en Europe, des « artivistes » réapproprient la culture comme un espace de résistance démocratique et utilisent l’art pour promouvoir la solidarité et l’inclusion. Peuvent-ils ranimer l’imagination politique de l’Europe et reconnecter les citoyens ?

C’est une nuit de samedi pluvieuse en septembre, dans une ancienne halle de chemin de fer désaffectée dans le sud-est de Paris, aujourd’hui transformée en lieu éphémère pour célébrer l’innovation sociale et culturelle. Malgré l’averse sur cette deuxième soirée du Fluctuations Festival, le public — un mélange animé d’hommes et de femmes d’environ 20 à 45 ans — danse vigoureusement et scande à tue-tête. Sur scène, quatre membres du collectif français Planète Boum Boum livrent une performance énergique.

La foule chante en chœur : “La vraie menace n’arrive pas en bateau, elle est ici, c’est les fachos !

Alors que des rythmes techno frénétiques fendent la foule, les quatre interprètes crient leurs slogans dans les micros avec conviction. Ils déploient des chorégraphies simples mais efficaces que le public peut facilement reprendre. Être à l’unisson n’a guère d’importance; sur scène comme hors scène, chacun vit un moment politique et conscient intense.

Pourtant, au-delà de la salle de concert, l’atmosphère politique est radicalement différente. Le premier choc remonte à 2002, lorsque Jean‑Marie Le Pen, fondateur du Front National et ancien militaire accusé d’avoir torturé des combattants indépendantistes algériens dans les années 1960, a atteint le second tour de l’élection présidentielle.Seize ans plus tard, toutefois, le parti s’est refait une peau sous le nom de Rassemblement National (RN) et bénéficie désormais d’un soutien sans précédent : le RN compte le plus grand nombre de députés européens et est le plus grand groupe à l’Assemblée nationale.

Partout en Europe, le paysage politique sombre dans une teinte bleu sombre. Les partis d’extrême droite gouvernent dans plus d’un quart des États membres de l’UE. Même dans les pays où ils ne sont pas au pouvoir, ils exercent une influence considérable sur le discours politique et public. Cela se voit aussi au niveau de l’UE, où le Groupe du Parti populaire européen — le plus grand groupe du Parlement européen — s’est de plus en plus aligné sur l’extrême droite.

Ces développements font des espaces de résistance — comme celui dans le sud-est de Paris — cruciaux. Partout en Europe, des collectifs, des ONG et des individus s’organisent pour rallumer le feu de l’engagement démocratique. Certaines des initiatives les plus réussies mobilisent des outils issus d’un autre pan du militantisme traditionnel : les arts. Le terme « artiviste » est de plus en plus utilisé pour décrire les personnes qui participent aux protestations par l’art.

Résistance culturelle, redécouverte

Un mot-valise de « art » et « activiste », ce terme a émergé pour la première fois en 1997 pour décrire l’union des artistes chicanos aux États‑Unis et du mouvement zapatiste au Mexique. Il a capturé un moment où l’expression artistique et l’activisme de base se mêlaient pour contester les inégalités sociales et politiques dans les deux pays. Aujourd’hui, alors que des gouvernements de droite dans des pays comme l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie et la France réduisent progressivement les financements des pratiques artistiques indépendantes ou installent des figures politiquement alignées à la tête d’institutions culturelles clés, la réémergence de cette approche engagée politiquement de l’art semble d’autant plus significative.

« Nous n’avons rien inventé de nouveau », affirme Marie Cohuet, membre du collectif Planète Boum Boum. « Quand on regarde l’histoire des luttes partout dans le monde, il y a toujours eu des gens qui faisaient de la musique, chantaient, organisaient des spectacles et faisaient des choses qui, d’une manière ou d’une autre, aident à maintenir la lutte sur le long terme, à créer un sentiment de cohésion. »

Planète Boum Boum, collectif de neuf activistes rencontré via l’organisation Action Justice Climat, affirme que son objectif est de « ramener la fête dans les protestations et la protestation dans les soirées ». Ils dynamisent les manifestations ou les rassemblements politiques et sont désormais invités plus régulièrement à DJ dans des clubs et événements « apolitiques ».

Une seule membre du groupe a une formation musicale formelle, la plupart n’ayant commencé à chanter qu’une fois le collectif constitué. Quand ces activistes ont constaté que la musique et la danse étaient des leviers efficaces, ils ont décidé de les intégrer à leur travail. Leur approche — qu’ils décrivent comme « techno‑activisme » — allie le caractère historique des raves, conçues pour rassembler les gens, aux théories du philosophe français Florian Gaité, expert des fêtes libres. Gaité prône une vision radicale du clubbing et de la danse où l’épuisement inutile et corporel est un acte de résistance anti-capitaliste.

La montée en popularité de Planète Boum Boum a débuté en 2023 lorsque des images ont circulé montrant certains de ses membres menant une marche contre des réformes des retraites impopulaires par la danse. Depuis, leur profil Spotify a accumulé des centaines de milliers d’écoutes.

« Ce sont des temps difficiles dans lesquels nous vivons. Notre contexte politique se détériore. Les attaques racistes explosent, et nous avons de profondes inégalités. À l’échelle mondiale, c’est terrifiant », dit Cohuet. « Je pense qu’il y a un vrai besoin de se rassembler et de sentir que nous avons une certaine puissance et une force lorsque nous nous unissons. La musique crée vraiment cela. C’est ce qui marche bien avec Planète Boum Boum : nous utilisons beaucoup la caricature, la satire et l’humour. Il est important de sentir que nous ne sommes pas condamnés, que nous avons la capacité de changer les choses. »

Le collectif aborde une grande variété de sujets. Planète Boum Boum s’intéresse à la justice sociale et climatique sous différents angles, notamment en appelant à la sauvegarde des services publics, en critiquant les réformes injustes des retraites face au réchauffement climatique et en soulignant l’incompatibilité des idéologies d’extrême droite avec l’action environnementale. Cela se produit à un moment crucial pour l’Europe: malgré l’éveil écologique croissant, les partis verts et les réglementations environnementales ont subi des revers alors que le continent lutte avec le coût de la vie élevé et une guerre sur son sol. En même temps, les partis d’extrême droite ont profité de ces crises pour nourrir et parler au sentiment d’insécurité des citoyens. Néanmoins, grâce aux réseaux sociaux, la visibilité des artivistes a grandi, soutenant des organisations sociales, vertes et antifascistes.

grâce aux réseaux sociaux, la visibilité des artivistes a grandi, soutenant les organisations sociales, vertes et antifascistes.

« Nous collaborons régulièrement avec des syndicats, des médias engagés socialement et des collectifs portés par une cause. L’objectif est de mettre en lumière leurs efforts et de leur donner de la force, soit en mobilisant des personnes qui n’entendent pas habituellement parler de ces enjeux, soit en les orientant vers une action précise, comme venir à une manifestation à une date donnée, signer une pétition ou rejoindre un collectif », explique Cohuet. « Nous avons réussi à participer à la sensibilisation sur des causes à des moments clés, tels que le vote sur l’inclusion du PFAS dans les produits du quotidien, la privatisation du fret ferroviaire par le gouvernement, ou les questions autour de la loi Duplomb. »

Ces réussites ont résonné profondément dans la société française. En février 2025, les législateurs ont voté l’interdiction des PFAS (connus sous le nom de « produits chimiques éternels ») dans les cosmétiques, les vêtements, les chaussures et les cires de ski à partir de 2026. En plein été 2025, plus de 2,1 millions de citoyens ont signé une pétition hébergée sur la plateforme officielle de l’Assemblée nationale pour exiger l’abrogation de la loi Duplomb, qui prévoyait l’introduction du pesticide acétamipride, hautement carcinogène. Sous la pression publique, la Cour constitutionnelle française a invalidé la disposition controversée.

La musique, moteur du changement en Grèce

Par ailleurs, d’autres organisations artivistes ont choisi d’agir à un niveau plus local. Par exemple, El Sistema en Grèce utilise l’éducation musicale pour renforcer l’inclusion sociale. Elle propose des cours de musique gratuits dans des camps de réfugiés et des refuges pour mineurs non accompagnés, ainsi que pour la population locale dans les centres urbains d’Athènes et de Corinthe.

« Nous travaillons sur trois niveaux : nos élèves, leurs familles, puis la société », explique Angeliki Georgokostas, directrice générale d’El Sistema Grèce. « Nous travaillons avec nos élèves pour augmenter leur estime d’eux-mêmes. Nous essayons de créer un environnement qui encouragera et motivera les enfants à devenir des citoyens actifs. Lorsque nous avons nos cours, nos concerts, nous réunissons des personnes de différentes ethnies, langues et religions, et elles viennent toutes ensemble uniquement pour la musique. » Elle ajoute que l’objectif de l’organisation est de rendre la société grecque plus ouverte à la diversité, et de surmonter la peur de l’arrivée des nouveaux que l’on voit croître dans le pays ».

Depuis 2016, plus de 3 500 personnes ont participé aux cours d’El Sistema. Lors de l’année scolaire 2024-2025 seulement, près de 16 000 personnes ont assisté à leurs prestations.

« Nous organisons des concerts non seulement dans nos cadres communautaires, mais aussi dans les plus grandes salles d’Athènes, comme le Centre culturel Stavros Niarchos et la Salle de Concerts d’Athènes. Nous essayons d’être dans la culture grand public. Ainsi, des personnes qui ne sont pas directement liées aux étudiants voient aussi cet orchestre obtenir un bon résultat grâce à des individus issus de 40 nationalités différentes et de milieux aussi variés. Nous espérons que cela puisse semer la graine que cela pourrait aussi devenir notre société », déclare Georgokosta. « Nous utilisons souvent aussi un répertoire qui n’est pas classique ou grec. Nous avons utilisé des répertoires des pays de chacun de nos étudiants. Nous voulons célébrer toutes les personnes qui existent au sein de notre communauté. »

La Grèce a renforcé le contrôle des migrations depuis 2019, allant jusqu’à suspendre temporairement les demandes d’asile pendant trois mois en juillet 2025, en violation du droit international. Son gouvernement a aussi été accusé de corruption. Au moins 325 000 manifestants se sont rassemblés à Athènes et à Thessalonique en février 2025 pour demander justice pour les 57 morts dans l’accident de Tempi en 2023, un accident de train de voyageurs heurtant un train de fret. Cet accident, le plus grand de l’histoire du pays, a donné lieu à un scandale politique en cours. Les rapports officiels attribuent l’accident à une erreur humaine et à un réseau ferroviaire mal entretenu, mais les familles des victimes estiment que les détails de l’accident sont dissimulés. Un rapport d’expert qu’elles ont commandé montre que le train de fret transportait des produits chimiques qui ont conduit à l’explosion et à l’asphyxie de passagers jusque-là indemnes lors de la collision.

Mais l’artivisme d’El Sistema crée des passerelles dans des communautés fracturées par un discours politique polarisé, et ses élèves se tournent vers l’organisation pour naviguer dans l’atmosphère politique de la Grèce. « Nous remarquons que [ces développements politiques sont] difficiles à faire comprendre pour tout le monde, même pour notre équipe. Nous rencontrons donc des universités et des chercheurs en sciences sociales depuis de nombreuses années afin qu’ils puissent diriger des discussions sur ces sujets avec tous nos étudiants. Nous voyons à quel point c’est crucial. Nous ne pouvons plus l’éviter. »

Cette implication étendra ce que l’organisation avait déjà initié avec son programme Young Leaders, une cohorte de 15 étudiants qui se réunissaient une fois par mois pour des ateliers sur comment ils pourraient utiliser la musique, El Sistema et sa communauté pour prendre des décisions et discuter des sujets qui les passionnent. Un objectif clé du programme était d’enseigner aux participants les droits des enfants et de l’homme afin qu’ils puissent comprendre et défendre leurs droits et ceux des autres.

« Nous devenons un programme plus holistique qui ne se limite pas à la musique mais qui peut être utilisé comme un outil puissant pour parler des questions sociales les plus pressantes de notre époque. Il s’agit aussi de créer l’espace pour que les enfants puissent parler par eux‑mêmes et s’exprimer sur ce que doit être leur avenir, et pour qu’ils aient leur mot à dire. »

Réenchanter la politique

Ce qui est en jeu pour les artivistes, que ce soit à l’échelle nationale ou locale, est le changement de narration, tant sur qui raconte l’histoire et incarne les futurs possibles, que sur l’imaginaire collectif qui est promu.

« L’art et la culture sont les derniers boucliers que nous avons pour défendre la démocratie, la liberté, notre capacité à nous comprendre, à nous respecter et à nous découvrir les uns les autres, et à aller au-delà de ce qui nous sépare. Cela nourrit aussi notre créativité », affirme Paula Forteza, fondatrice de la galerie parisienne Artivistas, qui promeut les artivistes d’Amérique Latine vivant en France et en Amérique du Sud.

Forteza est la coprésidente de l’organisme à but non lucratif Démocratie ouverte et a été députée en France de 2017 à 2022. Elle s’est tournée vers l’artivisme comme moyen d’explorer de nouveaux chemins de participation démocratique une fois qu’elle a compris que la voie politique traditionnelle ne serait pas la plus efficace pour elle, compte tenu du manque de confiance des citoyens envers les institutions.

Alors que les gens se détournent des médias et de la politique traditionnels, les artivistes jouent un rôle clé pour maintenir vivant le combat contre l’injustice.

« Ce que j’ai ressenti en politique, c’est qu’il manquait vraiment de créativité. Je pense que les politiciens gagneraient à suivre des cours d’art ou des ateliers pour renouveler leurs idées », déclare Forteza. « Je pense qu’il faut vraiment développer des pratiques artistiques. Elles sont des antidotes aux valeurs d’extrême droite et à ce que leurs porte-paroles tentent de mettre en œuvre : l’intolérance, le mépris, l’agressivité, la violence et la polarisation. »

Cette bataille culturelle devient de plus en plus complexe, car l’extrême droite investit massivement le domaine culturel pour amplifier ses messages et déplacer la fenêtre d’Overton afin de diffuser un discours haineux — en acquérant des médias et des maisons d’édition ainsi qu’en finançant des produits culturels qui perpétuent des récits historiques dépassés de l’hégémonie blanche.

Alors que les gens se détournent des médias et de la politique traditionnels, les artivistes jouent un rôle clé pour maintenir vivant le combat contre l’injustice. Guidée par la créativité, la joie et la résistance non violente, leur action peut aider à construire une société plus solidaire et participative.

« Lorsque j’étudiais en Argentine, j’ai rédigé une thèse où je croisais les périodes de crise économique avec l’activité culturelle et la production artistique. Grâce à ces données, il est devenu clair que, en temps de crise, l’activité culturelle explose », rappelle Forteza.

« L’artivisme peut certainement réenchanter la politique – dans le sens noble du terme – et les luttes autour des valeurs. Je pense qu’il s’adresse à un public plus large. Il a ce genre de sincérité qui est inhérente à l’expression artistique, qui vient du cœur. »

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.