Dominique Barthier

Europe

Gauche néerlandaise unie : Verts et Parti du Travail pour une transition juste

Suite à la chute inattendue du gouvernement Rutte, le Parti du Travail (PvdA) et GroenLinks ont décidé de présenter une liste commune lors des élections anticipées du 22 novembre. Bien loin d’une union opportuniste, cette alliance résulte d’un travail de terrain mené au niveau local et d’une vision progressiste commune pour l’avenir.

Une évolution prometteuse se prépare dans le mouvement progressiste. De plus en plus, les questions liées au travail et au climat s’allient pour construire une transition verte juste. Jusqu’ici, l’exemple le plus clair provenait des États‑Unis, avec la formation d’une coalition autour d’un Green New Deal et l’adoption de l’Inflation Reduction Act qui a suivi. De l’autre côté de l’Atlantique, cette coopération s’était jusqu’alors manifestée principalement au niveau citoyen, en dehors des institutions politiques formelles. Par exemple, Fridays for Future et le syndicat Verdi ont organisé ensemble des grèves pour améliorer les transports publics en Allemagne. Désormais, toutefois, cette collaboration se formalise et entre dans le courant politique dominant en Europe également : aux Pays‑Bas, le Parti du Travail (PvdA) et GroenLinks (Gauche Verte) iront aux prochaines élections ensemble, sous la bannière d’un bloc de gauche uni.

Les membres des deux partis ont largement voté en faveur de cette coopération, et les sondages indiquent que la Gauche Unie a été propulsée vers de nouveaux sommets. Après des années de pouvoir presque ininterrompu du VVD, libéral de droite, la perspective d’un exécutif de gauche semble enfin accessible. De quoi donner matière à réflexion pour les progressistes sur ce qui se passe aux Pays‑Bas : pourquoi maintenant, et quelles leçons en tirer ?

Une coopération étroite entre le PvdA et GroenLinks n’était certainement pas acquise d’emblée, et jusqu’à il y a quelques années, cela semblait lointain et improbable. La dernière collaboration étroite remonte à 1973, lorsque les deux partis avaient formé une alliance et organisé un gouvernement de gauche. Depuis les années 70, la gauche néerlandaise a été de plus en plus fragmentée – on compte aujourd’hui dix partis – et le Parti du Travail s’est plutôt tourné vers le centre et la droite pour former des gouvernements de coalition. Aucun parti à gauche du PvdA n’a accédé au gouvernement depuis cette époque.

Ce n’est que ces dernières années que la coopération entre le mouvement syndical et la mouvance écologique s’est renforcée : tant dans la société civile, entre organisations environnementales et mouvements de justice sociale, que par le biais du renforcement des alliances entre GroenLinks et le PvdA. Les élections désastreuses de 2017 pour le PvdA et de 2021 pour GroenLinks ont donné un nouvel élan et une urgence accrue à unir la gauche néerlandaise. Comme l’explique Frank van de Wolde, l’un des fondateurs de l’organisation RoodGroen, qui œuvre à la construction de coalitions entre les deux partis : « Il fallait que les choses changent après les élections de 2021. Et il y avait une opportunité unique de regrouper notre pouvoir politique en tant qu’égaux. »

The current close cooperation between the PvdA and the GroenLinks certainly was not a given, and up until a few years ago, it seemed far away and improbable.

Puis, le 7 juillet 2023, le gouvernement de coalition de Rutte, composé du VVD libéral de droite (dans le sens classique de libre marché), du CDA chrétien centre-droit, du CU chrétien de gauche et du D66 légèrement à gauche du centre, chute. Cette coalition avait traversé crise sur crise, mais un conflit sur la politique migratoire s’est avéré insurmontable. Le VVD, craignant la concurrence des partis populistes d’extrême droite, a progressivement durci ses politiques d’immigration au fil des années. En proposant de restreindre fortement le regroupement familial, le D66 et surtout le CU ont estimé qu’ils ne pouvaient plus soutenir la direction du gouvernement, et l’administration Rutte a présenté sa démission – de manière soudaine et tout à fait inattendue, compte tenu de sa résistance démontrée par le passé. De nouvelles élections parlementaires ont été convoquées pour le 22 novembre.

Bien que le gouvernement de coalition de Rutte soit tombé de manière inattendue, le PvdA et GroenLinks ont immédiatement saisi l’opportunité des nouvelles élections. L’ample préparation et le travail de fond menés par les deux partis et par des organisations de la société civile telles que RoodGroen (Rouge et Vert, les couleurs des deux partis) ont porté leurs fruits : les partis avaient déjà élaboré une vision commune d’une Gauche Unie et des échanges avec des représentants de la société civile et des membres des partis avaient lieu depuis des années. Cela signifiait que les référendums sur la coopération formelle et sur le choix d’un candidat-chef pouvaient être déployés en quelques semaines après la chute du gouvernement Rutte. Le résultat : s’il ne s’agit pas d’une fusion complète (bien que cela fasse l’objet de discussions), le PvdA et GroenLinks entreront dans les élections de novembre ensemble, avec une plate-forme unique, une liste électorale commune et un seul candidat à la primature.

L’idée : former un bloc progressiste fort afin d’offrir une vision claire, de gauche, et progressiste de l’avenir, centrée sur une transition verte et juste, rompant avec la tendance des gouvernements de coalition du centre-droit dirigés par le VVD et répondant à la montée de la menace populiste de l’extrême droite.

Les fondations du succès

Ce processus de construction d’une coalition s’inscrit bien sûr dans un contexte néerlandais. Un paysage politique de plus en plus fragmenté et polarisé (au parlement, on compte 18 partis différents et 3 parlementaires indépendants), où les grands partis traditionnels centristes perdent du terrain, et où le VVD, libéral conservateur dominant et porte-drapeau du premier ministre depuis 2010, montre combien l’urgence de coopérer à gauche est élevée. Bien sûr, cela ne signifie pas que le cas néerlandais ne détient pas quelques enseignements précieux pour la formation de coalitions ailleurs. Trois éléments se dégagent particulièrement : un processus bottom-up, une vision convaincante de l’avenir, et la préparation à saisir le moment de manière stratégique.

La coopération entre les deux partis ne s’est pas produite en une journée. Elle s’est construite au fil des années de dialogue, de désaccords et d’explorations minutieuses à tous les niveaux des partis : des militants de base à la direction. Exemplaire de ce processus bottom-up et fondé sur le consensus est le rôle prépondérant de RoodGroen, une organisation créée en 2021 par des membres du PvdA, de GroenLinks et des sympathisants indépendants pour mobiliser un large soutien en faveur d’un plus grand niveau de coopération entre les deux partis. Chaque étape suivante de la coopération entre les partis devait être approuvée par ses membres lors des conférences de parti (environ 90 % à chaque fois votant en faveur), et précédée par des mois de séances d’écoute à travers le pays, des échanges avec des experts et des représentants de la société civile, et une construction progressive de relations et de confiance. Parallèlement au processus organisationnel de construction de la coalition, les think tanks des deux partis ont rédigé une vision commune pour l’avenir, avec les contributions d’experts, de représentants de la société civile et des membres.

Le rapprochement croissant entre le travail et les partis verts s’est opéré parallèlement à un processus plus large de formation de coalitions dans la société civile néerlandaise. Le syndicat FNV a lancé un réseau climatique réunissant des organisations environnementales et des mouvements de justice sociale et climatique, et une large coalition d’activistes progressistes et de gauche a formé un mouvement commun autour de la solidarité, de la démocratie et de la justice avant les élections de novembre. Cette évolution a conféré une légitimité et une logique supplémentaires à la formation d’une Gauche Unie sur le plan politique également.

Ce long processus, guidé par le consensus, a donné naissance à une vision progressiste complète, convaincante et authentique pour l’avenir. Un manifeste commun publié par les think tanks des deux partis, « Prendre l’avenir en main ensemble », démontre que cette coalition va au-delà d’un simple arrangement pratique pour gagner les prochaines élections : elle se concentre sur les décennies à venir et pose la question fondamentale de quel type de société nous souhaitons.

The increasing rapprochement between the Labour and Green parties happened in tandem with a broader coalition-forming process in Dutch civil society.

Publié notamment avec des explications accessibles sur YouTube et une série de podcasts approfondie (tout en sollicitant en continu les retours du public et des experts), le manifeste établit une base idéologique commune pour la campagne de la Gauche Unie et la coopération au-delà. Ses axes : d’abord, un passage vers une économie du bien-être axée sur le bien-être humain et planétaire largement partagé plutôt que sur la croissance économique ; ensuite, la mise en œuvre d’une transition véritablement juste, impliquant une large participation, un partage progressif des charges et des bénéfices, et une approche véritablement verte, c’est-à-dire allant au-delà de la réduction des émissions de CO2 vers l’air pur, l’eau « claire », la biodiversité et le respect des limites planétaires.

Essentiellement, la lutte pour une planète verte et pour une société plus équitable et plus juste est perçue comme un seul et même combat contre un système qui exploite les personnes et la planète. La vision commune des partis va donc au-delà de la simple croissance verte, de la création d’emplois et de la réduction des émissions carbonées (objectif principal de la coalition travail/climat américaine derrière l’Inflation Reduction Act), et vise une réévaluation fondamentale de la relation entre citoyen, marché et État, ainsi qu’une reconstruction correspondante de la société.

Tim ‘S Jongers, directeur du think tank du parti travailliste et connu pour son travail sur le Green Deal européen en tant que Commissaire européen à l’action pour le climat, est le candidat principal de la Gauche Unie. La campagne pour les élections de novembre à l’Assemblée (Tweede Kamer) va désormais commencer sérieusement. Si la Gauche Unie remporte les suffrages et est en mesure de former une coalition majoritaire, la primature reviendra à Timmermans et des représentants du bloc uni occuperont également des postes ministériels clés. Plus les partis de gauche seront forts lors des résultats électoraux, plus le gouvernement de coalition pourra être progressiste. Comme le souligne Frank van de Wolde : « Plus le bloc progressiste sera fort, plus nous pourrons exiger des actions non seulement sur le climat, mais aussi sur les questions de justice au cœur de ce combat, en répartissant les charges et les bénéfices équitablement, et sur des questions environnementales au-delà du CO2 : eau potable, bien-être animal, biodiversité et respect des limites planétaires ».

Nous verrons bien ce que le 22 novembre apportera. Quoi qu’il arrive, un processus a commencé qui inspire et mobilise au-delà des élections. Ensemble, les partis ont donné vie à une vision de gauche et à une narration globale pour l’avenir qui va au‑delà de la politique au jour le jour. Une large coalition de think tanks de gauche, d’experts et de représentants de la société civile est actuellement en train de revoir cette vision à long terme sur la base des contributions des membres des partis et devrait la publier d’ici la fin de 2023. Et, tout aussi important : la construction des relations et la confiance se poursuit entre les membres des deux partis, et plus largement entre les organisations de la société civile œuvrant pour le travail, l’environnement et la justice sociale, économique et environnementale. Ce sont là des éléments cruciaux pour une coalition durable en faveur d’une transition véritablement juste, véritablement verte.

Cet article a été publié à l’origine par la Heinrich-Böll-Stiftung.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.